DE LA PERSPECTIVE ARTIFICIELLE
Après avoir enseigné les règles que l’on doit mettre en pratique pour la composition des divers genres de ‘jardins, nous devons parler des principes de perspective qu’il est indispensable de connaître, parce qu’ils s’appliquent à toutes les compositions.
Ici l’architecte de jardin devient peintre, de paysage, et emploie les mêmes moyens, les mêmes artifices pour tromper l’œil du spectateur et lui dérober les distances. Tantôt il fera paraître un point de vue beaucoup plus éloigné qu’il ne l’est en effet ; tantôt il fera paraître un objet plus près qu’il ne l’est réellement, et tout cela en employant de certains procédés formant l’art de la perspective.
Mais l’architecte des jardins, beaucoup plus borné que le peintre dans l’application qu’il fait de cet art, n’a besoin d’en connaître que quelques règles fort simples, d’un emploi facile. Nous allons enseigner les principes d’optique sur lesquels elles sont établies.
i“. Un objet varie de grandeur apparente en raison du plus ou moins de distanee où il se trouve de nos yeux. Plus il est près , plus il nous paraît grand; plus il est éloigné, plus il nous paraît petit; et enfin, à une grande distance, il finit par disparaître tout-à-fait.
2°. En raison du même phénomène, les formes d’un eorps se dessinent à nos yeux avec d’autant plus de dureté que le corps est plus près de nous; mais à mesure que nous nous en éloignons, elles deviennent moins anguleuses, moins pi'ononcées; elles s’arrondissent, se fondent dans la masse et finissent par disparaître entièrement, plus ou moins longtemps avant le corps lui-même, selon que leur grandeur comparative avec lui était plus ou moins considérable.
3 “. Les couleurs varient aussi en raison des distances :
d’abord parce que les teintes se fondant les unes dans les autres, donnent un Ion grisâtre, et ensuite parce que la couleur bleue de l’air interposé entre l’objet et notre œil, devient d’autant plus intense que la masse d’air interposée a i)lus d’épaisseur. Il en résulte que plus un corps est rapproché de nos yeux, plus il nous paraît vivement coloré; à mesui-e qu’il s’éloigne, il pâlit en passant au grisâtre, puis il se teint du bleu de l’air lorsqu’il est à une certaine distance, et alors, en supposant que le vert soit sa couleur réelle, il paraît d’un gris verdâtre plus ou moins lavé de bleu. Enfin, quand il esta une distance très-grande , il devient entièrement d’un bleu pâle, et finit par se fondre avec l’azur de l’horizon. C’est un effet qu’il est très-facile d’étudier dans tous ses degrés sur le bord de la mer.
4 °. On nomme plans, en peinture, les lignes horizontales supposées placées les unes derrière les autres, depuis le bas du tableau, en remontant jusqu’à la perspective la plus reculée. On ne compte pas les plans en raison d’une hauteur déterminée accordée à chaque ligne, mais en raison des objets principaux dessinés sur chacun. Faisons-nous comprendre par un exemple.
Prenons la planche 21, et suj)posons deux lignes tirées horizontalement, une le long du cadre, à'a, en b, l’autre de I en I, passant au pied des premiers peupliers des deux ave: nues, et le long de la pièce d’eau, contre les piédestaux où ' sont les vases. Le terrain compris entre ces deux ligues sera le premier plan. i
Tirons une seconde ligne de 2 en 2, passant au pied du second arbre de chaque rang de peupliers, et le terrain ! compris entre cette ligne et la ligne 1,1, sera le second plan. Une autre ligne passant au pied du troisième peuplier ^ de chaque rang, de 3 en 3 , formera le troisième plan, et ainsi de suite, jusqu’aux montagnes qui se dessinent sur l’iiorizon et constituent le dernier plan.
A mesure que le terrain s’éloigne de notre œil, il semble s’élever, et les plans se rétrécissent. Pour les voiUes, le phénomène est le même, mais en sens inverse, et plus elles s’é- j loignent, plus elles s’abaissent. ■
Lorsque deux lignes parallèles s’éloignent de notre œil, I, elles paraissent se rapprocher, comme on le voit dans le bassin de notre planche, qui paraît beaucoup plus étroit vers
la fonlaine qui le termine, que sur son premier plan où sont placés les vases.
Tels sont les principes de perspective qu’il est indispensable à un architecte de jardins de connaître, parce qu’il trouvera souvent l’occasion d’en faire une heureuse application, et nous allons en prévoir ici quelques-unes, afin de faire parfaitement comprendre dans quel cas cette théorie peut être utile à la pratique.
Nous allons supposer que , pour créer un point de vue intéressant, on ait à planter une avenue semblable à celle de la planche 21 , et que l’on voudra faire paraître beaucoup plus longue qu’elle le sera eu effet.
Il faudra d’abord eu tracer sur le terrain la perspective linéaire, selon les principes posés plus haut. On tracera d’abord sur le premier plan la largeur de la pièce d’eau aa, et (les deux avenues de peupliers è b ; puis les lignes sur les quelles seront plantés les rangs d’arbres, et selon lesquelles le bassin sera creusé. Ces lignes devraient être parallèles, si on faisait une plantation ordinaire; mais, pour produire une perspective artificielle, on les rapprochera les unes des autres, à mesure qu’on s’éloignera du premier plan, de manière à ce que les avenues et le bassin aient réellement moins de largeur sur leur dernier plan que sur le premier.
Mais ici se trouve une pierre d’achoppement qu’il faut savoir éviter. C’est de ne pas rétrécir trop brusquement les avenues, car si l’on s’apercevait de l’artifice, la magie en serait détruite; et cependant il faut les rétrécir assez pour que l’effet en soit très-sensible. On pourrait réduire èes dimensions à une règle positive ; mais comme les calculs eu seraient longs et assez difficiles, ce qui certainement les ferait négliger par les jardiniers, nous nous bornerons à indiquer une autre méthode. Elle consiste à planter des jalons à chaque plaee qui doit être occupée par un arbre, et cela suffira pour juger suffisamment.
One fois les lignes tracées, il s’agira de marquer la place des arbres. Nous avons dit qu’eà mesure que les plans s’éloignent, ils se rétrécissent progressivement, comme on le voit entre les lignes x,2, — 2,3, — 3,4. Il faudra donc, sur chaque rang, planter le 1®' et le second arbre à une distance plus grande que le 2® et le 3°; le 3® et le 4® plus près; le 4” et 5® encore davantage, etc., jusqu’au bout de l’avenue.
Par exemple, si l’on a espacé de 20 pieds l’arbre c, de l’arbre l’arbre d ne le sera que de 19 pieds 6 pouces, l’arbre c, de 19 pieds, l’arbre/, de 18 pieds 6 pouces, etc., etc. On pourra peut-être les rapprocher progressivement un peu plus, si l’avenue n’a qu’une certaine longueur : c’est ce que l’expérience des jalons apprendra. 1
Tels sont les artifices de perspective linéaire, mais, pour ■ qu’ils produisent l’effet désiré,- il faut les mettre en bar- ' monie avec des artifices de perspective aérienne, car ils ne produisent rien s’ils ne se prêtent mutuellement secours.
Nous avons dit que les formes étaient })lus dures et les couleurs plus vives sur le premier plan. Il faudra pour produire cet effet, choisir dans les espèces de peupliers, celle qui aura les feuilles les plus foncées, les plus grandes, et dont le port sera le plus élevé, pour les planter sur le premier plan, b, b, b, b; pour le second plan c, ou choisirai des arbres moins élevés, à feuilles moins larges et moins foncées; pour le troisième plan e, de même, et ainsi de suite, en dégradant progressivement la hauteur des arbres, la largeur et la couleur de leurs feuilles. Les plus éloignés seront choisis dans les espèces dont le feuillage très-léger est d’un vert glauque tirant sur le bleuâtre. |
Dans cette plantation, on aura plus d’égards à l’ampleur j et à la couleur du feuillage qu’à la grandeur des arbres, parce qu’au moyen d’une tonte annuelle on aura toujours le moyen do tenir chacun d’eux à la hauteur désirable. L’essentiel est que l’architecte ait des connaissances positives en dendrologie, afin qu’il puisse faire son choix avec discer* ■ nementet en parfaite connaissance de cause. , j
Pour obtenir l’effet désiré, il ne faut pas que la vue puisse trouver à droite et à gauche des objets de comparaison , capables de lui faire apprécier la distance réelle. On plantera donc de chaque côté des massifs 5 , 5 , dans les mêmes principes, c’est-à-dire avec des espèces élevées, ayant un feuillage étoffé et d’un vert dur sur les premiers plans, se dégradant , de grandeur et de couleur à mesure qu’ils s’éloigneront, et devenant des arbrisseaux à feuilles légères et glauques sur les derniers plans. Si l’on veut rendre l’illusion complète, ^ on ornera l’avenue de vases semblables, de statues ou d® toute autre décoration se dégradant de grandeur graduel*,^ lement selon la même règle.
Dans une prairie unie, découverte, ou la vue ne se jalonne sur aucun objet, pas même un buisson, il est inutile défaire la plantation 5 , 5 , sur les côtés de l’avenue; mais ce qui est de rigueur, c’est que l’horizon se termine par un véritable lointain, des montagnes, par exemple, ou une plaine fort étendue et uniforme, qui ne laisse aucun moyen de dé* couvrir l'artifice.
Nous avons dit que la voûte se dép'adait à l’oeil dans les mêmes principes, d’où il résulte que si l’on avait à faire une allée couverte et qu’on voulût la faire paraître plus longue qu’elle serait en effet, on abaisserait la voûte dans les mêmes proportions que l’on rapprocherait l’une de l’autre les lignes de côté, en détruisant leur parallélisme. On agirait de même pour la perspective aérienne, c’est-à-dire relativement à la couleur du feuillage.
Les mêmes principes de perspective artificielle peuvent trouver plusieurs autres applications, toutes les fois que le cadre du tableau n’en détruira pas l’effet, c’est-à-dire que les objets d’alentour ne révéleront pas l’artifice. Par exemple, si l’on veut faire paraître un gazon plus vaste qu’il n’est, on sème sur les premiers plans des graminées hautes et d’un vert très-prononcé, par exemple l’ivraie vivace ou ray-grass et la fétuque des prés. Sur les seconds plans, on sèmerait des espèces d’un feuillage léger et d’un vert tendre, comme la fétuque ovine et la fétuque coquiole, et et enfin sur les derniers plans, des graminées basses et glauques, telles que la fétuque glauque. Pour rendre l’effet plus sensible, on entremêlerait quelques fleurs à travers le gazon; celles des premiers plans seraient hautes, à corolles rouges ou jaunes; celles des autres plans, moins élevées, à corolles moins larges et moins apparentes, et enfin celles des derniers plans seraient rampantes, à petites corolles bleuâtres. Il ne faut pas craindre d’être minutieux dans le choix que l’on fait des végétaux destinés à produire ces effets d’optique, car il en est de ceci comme d’un tableau, le moindre coup de pinceau peut détruire un effet ou le rendre énergique.
Il faut avoir soin de fondre parfaitement les especes les unes avec les autres, en faisant le semis de manière à ne laisser apercevoir, dans la pièce de gazon, aucune zône désagréable.
Vallée simulée.
On parvient encore à tromper l’œil d,, promeneur au moyen de certains arufices d’optique qui doivent trouver place ICI. Le plus généralement employé est la vallée simulée. Nous allons laisser parler l’habile dessinateur des jardins de Bruneault, M. le vicomte de Viard. « On peut fortifier en « apparence, dit-il, l’élévation des collines, en plantant « dans le bas, des arbres peu élevés, et en plaçant de plus <' grands a mesure que le terrain monte, et ei/coiivrant le « sommet des espèces les plus grandes. Il en est de même « pour le vallon simule. Dans un site absolument plat on
- environne de bois, de chaque côté, une portion de « terrain. Les arbres les plus grands sont plantés sur les « bords, ceux de moyenne grandeur viennent ensuite les « petites especes après, et enfin le centre de la vallée fi-urée i
- ne sera couvert que d’arbrisseaux. Par le moyen de^’cette
- colline et de cette vallée simulée, par leurs combinaisons « varices avec goût, ’artiste pourra, sur un terrain peu lour- « mente, produire des effets pittoresques analogues à ceux |
- d un site montagneux.... Il faudra, pour que l’illusion se soutienne, faire un choix étudié des arbres, afin que leurs ! blanches et leur leuillage sc mêlent bien de forme et de
« couleur, et quon ne puisse pas, au premier coup-d’œil,
- reconnaître trop facilement la différence de leurs espèces “ et par coiiscqucnt leurs dimensions tres-épaisses. «
Il n’est pas une composition où ces principes, si habilement poses par M. de Viard, ne puisseiît troî.ve n„e h u-' reuse application. On aura le soin de faire ces planLioL ort épaisses et surtout très-touffues dans le bas, près de l’artifice.'" « la fois le sol et
Perspective et tracé des allées.
Ce court paragraphe contient les règles peut-être les plus essen ielles a connaître pour faire une composition agréable, mais leur application n’en est rien moins qu’aisée. C’est par
la distribiilion des allées que l’on peut juger au premier coiip-d’œil du bon goût et du mérite de l’architecte de jardin.
Considérées sous le rapport de la perspective artificielle, les allées demandent à être étudiées avec soin', parce qu’elles servent souvent à lier à la composition une scène extérieure qui lui est étrangère. Par exemple, dans la planche a, l’avenuc n, étrangère à la composition, paraît cependant lui appartenir, parce qu’elle semble un prolongement de l’aveutie/, qui a été tracée dans cette intention. Quelquefois on ue peut établir une communication aussi directe; dans ce cas, au moyen d’une allée flexueuse qui va se perdre dans le feuillage sur les limites de la composition, on peut encore y rattacher un point de vue étranger, parce que cette allée se trouve uniquement motivée par ce point de vue et paraît y conduire. Supposons, par exemple, que la fabrique placée dans le lointain de notre jardin exotique, planche De lui appartienne pas; l’allée flexueuse qui ne paraît avoir aucun autre but, l’y rattache tellement, que le promeneur ne pourra en.douter. Mais s’il prebd et suit cette route, il sera détourné peu à peu du but où il tendait, et la rencontre fortuite d’un objet intéressant lui fera bientôt oublier le mo- Duraent qu’il cherchait. C’est ainsi qu’un architecte habile doit à sou gré fixer l’attention du promeneur sur un point, et la détourner sur un autre, selon les circonstances prévues.
Une allée doit toujours être motivée dans sa direction et ses inflexions , voici un principe établi sur les règles du bon aen.s et dont on ne peut s’écarter sans ridicule. La ligne droite est la plus courte pour conduire d’un but à un autre : 1 instinct le plus grossier, dans les hommes et les animaux , suffit pour faire suivre et comprendre cette loi géométri que. Placez un homme au milieu d’une plaine unie, et montrez-lui un point à atteindre; sans réflexion, sans cal- Çuls, il s’y rendra par le chemin le plus court, la ligne Voue. Si dans celte plaine vous placez des allées courbes, sinueuses, vous avez péché contre les règles du simple bon sens. Mais si cet homme rencontre dans sa marche des U stades qu’il ne peut franchir, un buisson, un massif de OIS, un ravin, un fos.sé, une haie, etc., il tourne cet obsacle et arrive à son but, après avoir parcouru une Ijgn
d’autant plus courbe, d’aulant plus sitllieuse, qu’il aura rencontré des obstacles plus grands et en plus grand nombre.
Si vous placez le même homme dans un site montagneux, | pour arriver à son but, il franchira les collines faute de pouvoir les tourner, mais il cherchera lès moyens de faciliter son passage. Il tournera les mamelons en suivant le cours des vallées; quand il faudra nécessairement gravir une hauteur, il le fera en ligue oblique, pour en adoucir la pente. Si le coteau est extrêmement escarpé, il louvoiera et tracera une ligne en lacet, etc., etc.
Tels sont les principes sur lesquels il faut se régler pour tracer les sinuosités d’une allée. Les inflexions, pour avoir de la grâce, ne doivent jamais êire trop brusques. Si vous ne pouvez les motiver par des mouvemens de terrain, vous ' le ferez par d’autres accidens que vous avez la possibilité de créer à volonté. Ici la route déviera de la ligne droite par la seule raison que le promeneur sera attiré sur un des côtes de cette ligne, pour visiter un objet intéressant quoique accessoire, un berceau, une chaumière, etc.; plus loin, une nouvelle inflexion deviendra nécessaire pour lui faire trouver le pont jeté sur la rivière qu’il ne peut franchir; ailleurs ce sera un étang ou un marais qu’il faudra côtoyer, etc., etc.
N’ouvrez jamais trop brusquement les enfourchures des routes, car toujours, en raison de cet instinct qui nous fait suivre la ligne droite, nous quitterons la route aussitôt que nous la verrons se détourner de notre but, et nous n’attendrons jamais pour cela que nous soyons obliges de la coupef à angle droit.
La largeur de vos allées, comparativement entre ellesi, ne sera pas non plus la même. Il y aura de larges chemin* qui conduiront aux fabriques les plus importantes, ce seront les allées principales, et elles devront être les moins si' nueuses; les routes secondaires et tertiaires conduiront à des objets moins importons ; elles seront plus llexueuses. EnfiBi les simples sentiers menant à des bancs de gazon, des caln* nets de verdure, etc., serpenteront avec grâce à traversin* taillis, les massifs et les clairières. ^
Donnez-vous bien de garde, si vous voulez paraître naturel, de tracer vos allées avec deux lignes parallèles ; a“
coniraîre, élargissez vos chemins dans la plaine, les clairières et autres endroits faciles; rélrécissez-les dans les montés escarpées, entre les rochers, dans les endroits rocailleux et d’un difücile accès. La nature vous en montre partout des exemples.