‹ Nouveau manuel complet de l'architecte des jardins ou L'art de les composer et de les décorerChapitre 80 sur 134 · LES ROCHERS · texte numérisé non relu

LES ROCHERS

Ce chapitre sera court, par la raison qu’en débutant nous posons pour principe qu’un architecte de bon goût ne doit jamais se permettre un rocher artificiel. Ceci pose, il ne nous reste plus qu’à donner des conseils sur la manièie de tirer parti de ceux que la nature a placés dans un paysage.

^ Un rocher ne se trouvé jamais isolé et jeté conWe une pierre lancée du ciel, au milieu d’une plaine sablonneuse; il appartient toujours à une chaîne de montagnes plus ou moins considérable, et les mêmes raisons qui ont découvert son flanc grisâtre ont aussi mis à jour d’autres parties des roches au.'î' quelles il tient par sa base. Il en résulte que les rochers ne caractérisent jamais une scène partielle, mais la comjsosi' tion tout entière, et inôme quelquefois un paysage considérable.

Les rochers sont toujours très-pittoresques, mais quelquefois, par l’âpreté et l’énormilé de leur masse, ils constituent) dans une composition, les caractères majestueux, sauvage) terrible, etc. C’est à l’artiste placé sur les localités à sentit' et apprécier ces nuances pour mettre ses tableaux en harmonie avec la physionomie du site.

Mais si on ne peut faire des rochers, ou peut au moins arranger ceux que l’on a, et même en transporter quelques fragmens, pour les replacer ailleurs et en tirer un effet pit' j toresque. On peut aussi découvrir ou même déterrer lot"' ^ base pour les rendre plus propres à produire de certains ef' i fets; enfin on ouvre dans leur sein des grottes et des cavernes artificielles qui, avec du goût et de l’art, peuvent imiter parfaitement la nature. I

Lorsque les rochers sont entassés eu masses énormes)

taillés à pic et s’élevant à une hauteur considérable, lorsqu’ils offrent de profondes lissures, des pentes raides ou escarpées comme les bords d’un précipice, c’est alors qu’ils ont un caractère sauvage qu’on ne peut changer et qu’oii doit même ne pas chercher à adoucir.

Là vous pourrez placer pour fabrique un pont hardi, servant à franchir une énoriue fissure, un torrent on un précipice. Nous en donnons des modèles planche 2O, fig. /f et 6;

— pl. 28 , fig. r, 3 ; .— pl. 29, fig, 3 ; — pl. 3 o , fig, 1 ;

- pl. 3 i, fig. 5 — pl. 34, fig. 4 , 5 , 6 .

Ailleurs, vous vous emparerez d’un accident singulier pour établir une scène caractérisée d’une manière particulière, par la nature et l’art réunis. Nous allons en chercher des modèles dans la réalité et non dans des spéculations de phrases qui nous feraient beaucoup moins bien comprendre. Prenons la planche 34 .

La figure i, représente la porte de rochers dans le Righi. Rien n’est plus pittoresque que ce chemin longeant le rocher et allant passer dans un trou formant une porte naturelle sous de gigantesques masses de rorhes. Un petit chalet placé à droite adoucit un peu la sévérité du site. Dans la fig. 2, représentant le chemin de Weggis au Righi, un sentier raide et difficile, monte le long d’une roche escarjiée, et serpente, pour ainsi dire, sur les bords effrayans des précipices; mais un garde-fou d’une construction.rustique et solide garantit le voyageur d’une chute mortelle. Dans la fiffure 3 , le rocher bizarre d’Allwindstein s'élève comme les ruines d’un vieux château , et ce qui contribue encore à lui donner cet aspect singulier, ce sont les véritables ruines qui sont à sa base.

Les figures 4, 5 , 0 , nous offrent des scènes d’un caractère plus grand. Dans la figure 4, on voit le pool de Perseval jeté sur uu précipice du Simplon. Quelques cliaiimièrcs habitées par des pâtres et des chasseurs de chamois, animent '*11 peu cette scène pittoresque. Le cours de la Massa, fig. 5 , foulant scs ondes bouillonnantes an fond d’nn noir abîme, "Ppartiendra aux scènes terribles; le pont effrayant con.sistant en mi sapin renversé et dépouillé de ses branches, ne contribue pas peu à caractériser ce tableau. Rien n’étonne plus le voyageur que de voir avec quelle hardiesse un pâtre

hasarde sa vie sur celle étroite et frêle consiruclion, que ses chevres franchissent néanmoins en se jouant. Le poni, fi"’. 6, sur la route du Simplon, quoique d’une architecture com’ niune, ne détruit pas le caractère sauvage et romantique du paysage. *

Dans les tableaux du genre de ceux dont nous venons de montrer des modèles, les plantations seront en harmonie avec le paysage. Les aibres de première grandeur, et surtout ceux de la famille des conifères, y figureront au premier rang ; le sapin couvrira le flanc des rochers dont le mélèze occupera la cime, le bouleau croîtra sur les plateaux à micote, les pins et les cèdres formeront d’épaisses forêts sur les revers opposés au nord, et le chêne peuplera les vallées. Si vous hasardez quelques arbres et arbrisseaux à fleurs apparentes, vous les choisirez dans les espèces les plus pittoresques de notre pays, telles par exemple que le cytise des Alpes, le baguenaudier, le sureau à grappes, etc., etc.

Mais il arrive fort souvent qu’un paysage peut être couvert de rochers sans avoir pour cela le caractère des scènes de la Suisse et des Alpes. Dans ce cas les roches sont éparses ça et là sur la crête ou le penchant des collines. Vous harmoniserez vos plantations en conséquence, et le choix de vos arbres sera moins sévère, quoique toujours fait dans les espèces indigènes.

Dans ces sortes de sites, vous établirez des scènes d’un style moins sauvage et plus gracieux, et vous pourrez motiver des fabriques de tous les genres. Tantôt ce sera la cabane d’un bûcheron, la chaumière d’un charbonnier ou le chalet d’un pâtre; tantôt, sur une élévation, un kiosque ou un belvédère élégant, un temple, et même la ruine d’un ancien château féodal; la fig. 2 de la planche 26, représeii- I tant la tour du charmant parc de Mont-Repos, en es» un modelé fort joli.

Quant aux rochers eux-mêmes, on peut sans inconvénient leur faire subir quelques altérations pour rendre leur caractère plus piquant dans de certaines circonstances. Par exem- | P e, au moyen de la mine, on peut, dans quelques endroits, | rendre leur flanc plus perpendiculaire, et môme creuser un i peu leur base, pour les faire paraître prêts à s’écrouler. On détruit 1 uniformité d’une plate-forme, d’un bloc; ou amincit j

et on déblaie un pic, afin d’augmenter sa légèreté et sa hauteur, etc., etc. On tapisse avec des plantes grimpantes les surfaces larges et montrant peu d’accidens, et même quelquefois on ouvre des fissures artificielles, que l’on remplit de terre de bruyère pour suspendre im arbrisseau dans une partie verticale.

La caverne.

Appartient aux scènes sauvages et terribles. Son entrée, cachée dans une sombre allée, sera eu outre encombrée par les ronces et les arbrisseaux épineux ; à peine un sentier frayé par les bêles sauvages ou les malfaiteurs sera-t-il assez large pour laisser Le promeneur arriver jusqu’à elle. N’allez pas en changer le caractère, mais suivez au contraire les conseils que je vous ai donnés dans mon premier ouvrage ; « Lorsque l’on est assez heureux pour po-îsèder une caverne, vous ai-je dit, on se gardera bien de toucher à ces brillantes cristallisations affectant les formes les plus bizarres, qui presque toujours décorent les parois de ces fabriques naturelles. Surtout on n’en élargira pas l’entrée, et même on la rétrécira au besoin, pour conserver à l’intérieur ces épaisses ténèbres qui jettent l’effroi dans le cœur et caractérisent le genre terrible et mystérieux de ces voiiles effrayantes. On s’appliquera à en fendre l’approche âpre et sauvage. Des ronces, des plantes grimpantes et parasites, des mousses, des lichens placés avec beaucoup d’art, tapisseront le passage et auront l’air de l’obstruer. Ces objets sont nécessaires pour préparer l’esprit aux émotions fortes qu’il doit recevoir, lorsque le promeneur, numi d’une torche enflammée, pénétrera avec courage dans ces voûtes souterraines, et, pour satisfaire sa curiosité, ira troubler dans leur demeure habituelle la chauve-souris aux fliles livides, et les oiseaux nocturnes dont le cri sinistre interrompt par intervalle le silence de la nuit. »

Le caractère de la caverne est dans ses grandes dimensions. Elle est composée de plusieurs sombres voûtes «e succédant d’une manière irrégulière et paraissant toujours l’ou- 'cage de la nature. Mais ces voûtes mptérieuses peuvent avoir été le refuge de proscrits ou le repaire de brigands. Ou

pourra donc y montrer tout ce que Tari a pu grossîèttment inventer pour leur rendre celle retraite plus coin mode.

Des ouvertures trop étroites, Coititminiquant d’une Votlle dans raulre, auront été agrandies; d'autres, au contraire) auront été bouchées; des piliers massifs soutiendront 1« parties de rocs qui menaçaient de se détacher. Des bancs, et même des lits pourront être taillés dans le roc, etc. Avec ces caractères, une ancienne carrière pourra très-bien représenter une caverne, et les travaux qui'annonçaient la main des hommes, se trouveront suffisamment motives.

Üa grotléé

Celle composition à tant de cliarine pour le Commun des hommes, que malgré son iacoiivenance dans un grand nombre de sites, on la rencontre parlouti Je pense que dans Paris et ses environs, pay.s peul élre le moins rocailleux de la France, ou tronveruit au moins cinq ou six cents grottes, dont la plupart dans des jardins de dix mètres carrés, au milieu de la capitale. ’

Ce n’est point ainsi que nous entendons la grotte; pour nous, si elle ii’est l’ouvrage de la nature, il faut au nioiiu qu elle en ait l’air, et qu’elle soit molivce par la iihysiunoniif du site. ' ^

La grotte est bien moins sévère que la caverne, et le caractère sauvage de celle-ci se change dans celle-là en pittoresque. Cependant elle n’est bien à sa place que dans les soÜ' ' ludes écartées, loin du bruit et des lieux fréquentés. Son j entrée peut se trouver auprès d’mi ruisseau, ou d’une pièce d’eau , comme dans la planche 26, figure i, représenlaiil la ' grotte du parc de M. Lesage, à Wissous, et fig. 3 , où nous ' avons représenté rentrée de la fameuse grotte de Labalroe, une des sept merveilles du Daiqihiuois. ' I

D’antres fois, la grotte pourra prendre la physionomie ' d’un souterrain ayant ancieimemcnt servi d’issue secrète à un 1 ' château féodal, comme au pied de la tour de Mont -Repos, | «g. 2 de la meme plauclie. I

On pourra encore, avec quelques ornemens disposés à lou entrée, lui donner Faspeel d’ermitage, ou même de l’habitation d’un malheureux cultivateur et de sa famille, tes bords de la Loire offrent mille exemples de ce genre de Composition. Dans l’un et l’autre cas, on pourra sans inconvenance y déposer quelques meubles grossiers et rustijues, tels qu’il pouvaient convenir à un saint anachorète ou tune pauvre famille.

Ordinairement l’entrée de la grotte est d’un abord facile et i|une largeur suffisante pour laisser entrer de la lumière dans l’intérieur. Si elle a été habitée par un ermite, vous pouvez encore y trouver son lit de mousse et de feuilles sèches, la petite table sur laquelle il déposait son bréviaire, et l’éclat rocher qui lui servait de banc.

Si la grotte est assez éloignée de l’habitation du maître ; sî elle se trouve placée dans un endroit sauvage et solitaire, t'eus pourrez, au moyen d’un petit jardin où l’ermite cullivait des fleurs et des légumes, former un contraste forte- •"ent heurté, mais d’un effet très-attrayant. On sera fort ®§'éablemenl surpris de rencontrer au milieu des rochers *ldes sapins au feuillage terne et sombre, la rose aux doux parfums, la tulipe éclatante, et quelques autres fleurs choisies parmi les plus belles et les moins rares.

ha grotte, si elle ne peut être bâtie à main d’hommes, peut au moins être agrandie et même entièrement creusée par l’art. Afin de faire paraître cet ouvrage naturel, il faudra ^u incliner les parois dans le sens indiqué par les fissures de la roche. Il n’est pas nécessaire que sa profondeur soit consiaarable, mais cependant il faut qu’elle soit au moins trois ■ois égale à la hauteur de sa voûte, si on veut qu’elle n’ait pas l’aiê d’une sorte de niche à saint. On évitera de donner Une forme régulière à l’entrée, quand même celle-ci devrait ''h'e en partie murée pour faire un ermitage ou une habitation.

Les grottes sont principalement destinées, dans les jardins, fournir un lieu de repos attirant par sa fraîcheur autant par son aspect agréable. Si ou avait de l’eau à sa dispo- ’‘>ion, on ferait donc très-bien d’en amener un filet dans la dj l’y faire tomber en petite cascade dans un étroit assm, d’où elle s’échapperait en murmurant, en forme de

rüîssieâu. ta grotte de M. Lesage, à Wissous, jouit d*ime fraîcheur délicieuse en clé, parce qu’elle a ce précieux avanlage.

' Surtout, n’allez pas vous amuser à faire d’une composition naturelle et pleine de grâce, un jouet d’enfant tapissé de cristaux et de coquillages, comme ce n’est que trop l’usage chez les gens qui manquent de goût.

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