HUITIÈME SECTION
DU HAKBREUB.
Le relieur de province qui ne se trouve pas dans une ville de fabrique de librairie, doit savoir faire toutes les parties qui concernent son état ; mais rarement il marbre la tranche des livres, parce qu'il lui faudrait de trop grands apprêts pour cela, et que la petite quantité de volumes dont il aurait «à marbrer les tranches à la fois, ne le dédommagerait pas des frais nécessaires pour monter les appareils indispensables pour bien opérer. On verra , dans la suite de la description que nous allons donner , que les couleurs et leur mordans se putréfient assez promptement , et que par cette raison on s'exposerait a faire des pertes considérables, si, lorsqu'on a préparé la marbrure , on n'avait pas une assez grande quantité de volumes pour tout employer.
Dans les villes de fabrique il n'en est pas de même : aussi y trouve-t-on des ouvriers uniquement occupés à ce travail. Dans ces villes, les relieurs sont en assez grand nombre , et ils envoient leurs volumes aux marbreurs , qui, par ce moyen , ont assez d'ouvrage et n'en manquent jamais. Cette branche de la reliure est toujours mieux faite , avec plus de régularité et de promptitude par ces ouvriers qui
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ne font pas autre chose. Il en est de même pour tous les genres de dorure , comme on le verra bientôt.
Les outils dont le marbreur a besoin ne sont pas en grand nombre. \ ° Un baquet formé de planches en chêne , qui contient bien l'eau ; 2° un petit bâton rond; 3° quelques vases de terre pour renfermer les couleurs et les diverses préparations ; 4° un petit fourneau; 5° un porphyre et sa molette pour broyer les couleurs ; 6° un seau avec son couvercle , dans lequel on prépare l'eau gommée pour la marbrure ;
7° Un tamis de crin serré , pour passer l'eau gommée et en séparer les résidus ;
8° Plusieurs pinceaux à longs poils , pour jeter les couleurs, autant que de couleurs différentes , le fiel compris;
9° Un rondin de bois sur lequel on frappe avec la hampe des pinceaux comme pour jasper ;
40° Un morceau de bois mince , large de 8 centimètres, de la longueur de la caisse à marbrer , nommé ramasseur de couleurs, afin de l'enlever de dessus Peau gommée, lorsqu'on veut changer la marbrure;
11° Plusieurs peignes, c'est-à-dire des liteaux de bois percés de trous à différentes distances , dans lesquels on fait entrer à force des petits bâtons ronds, des osiers, par exemple, de 17 centimètres , avec lesquels on agite les couleurs afin de déterminer des parties tantôt angulaires, tantôt onduleuses , tantôt tortueuses , serpentantes , rondes ou ovales , sont les ustensiles indispensables.
Pour imiter exactement certaines sortes de marbres, il faut bien étudier les couleurs qui les caractérisent , et les formes qu'elles affectent, les veines qu'elles dessinent. Alors on cherche par des essais variés, faits avec des couleurs, à en produire de semblables , et l'on peut y parvenir aisément , en jetant plus ou moins de certaines couleurs avec le pinceau sur l'eau de marbrure , et en les y jetant dans l'ordre le plus conforme au mélange naturel du marbre que l'on a choisi pour modèle.
Le baquet est en chêne ; il a 83 centimètres de long sur 50 à 55 centimètres de large , afin qu'un in-folio y soit bien à l'aise , et 5 à 8 centimètres de profondeur. Tous les joints et toutes les fentes doivent être solidement mastiqués , afin qu'il soit absolument imperméable à l'eau. Le baquet doit
du màrbreur. JGi
avoir un couvercle en bois avec un rebord , afin d'empêcher la poussière et autres corps étrangers de salir les couleurs pendant qu'on ne travaille pas.
Préparation de la gomme. On met dans un vase propre un demi-seau d'eau , et Ton y fait dissoudre à froid 93 grammes de gomme adragant , en remuant de temps en temps pendant cinq à six jours ; c'est ici ce qu'on peut appeler Vassiette\ c'est la couche sur laquelle se posent les couleurs qui doivent servira la marbrure , avec laquelle elles ne doivent pas se mêler , comme on le verra par la suite ; cette quantité est suffisante pour marbrer quatre cents volumes.
On doit avoir toujours de la gomme préparée , plus forte que celle que nous venons d'indiquer, afin de pouvoir en augmenter la force , si cela est nécessaire , lorsqu on en fera l'épreuve , comme nous allons l'expliquer. On peut remplacer la gomme par une décoction épaisse de graine de lin, que l'on fait bouillir dans de l'eau de pluie, en agitant fréquemment avec un bâton.
Préparation du fiel de bœuf. On verse dans un plat un fiel de bœuf auquel on ajoute une quantité d'eau égale à son poids , et l'on bat bien ce mélange : après quoi on ajoute encore dix-huit grammes de camphre, qu'on a fait dissoudre préalablement dans vingt-cinq grammes d'alcool; on bat bien tout ensemble et Ton liltre au papier Joseph. Cette préparation doit se faire au plus tôt la veille du jour qu'on \eut marbrer; sans cela elle risquerait de se gâter.
Préparation de la cire. Sur un feu doux, et dans un vase vernissé , on fait fondre de la cire vierge ( cire jaune). Aussitôt qu'elle est fondue on la retire du feu , et l'on y incorpore petit à petit, et en remuant continuellement, une quantité suffisante d'essence de térébenthine , pour que la cire conserve la consistance du miel. On reconnaît qu'elle a une fluidité convenable , lorsqu'en en mettant une goutte sur l'ongle et la laissant refroidir, elle a la fluidité du miel. On ajoute de l'essence lorsqu'elle est trop épaisse.
De même que le fiel de bœuf, la cire ne doit pas être préparée trop longtemps à l'avance.
Des couleurs. On ne doit jamais employer pour la marbrure des couleurs extraites des minéraux. Les couleurs végétales et loi ocres sont les seules dont on puisse se ser-
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vir arec aucr es, Les couleun minérales sont trop lourde* et ne pourraient pas être supportées à la surface de l'eau gommée,
Pour le jaune-, on prend ou le jaune de Naples , ou la laque jaune de gaude. Ko jaune doré se fait avec la terre d'Italie naturelle.
Pour les bleus de différentes niîànces , on emploie vin* digo /lare.
Pour le rouge on se sert ou du carmin, ou de la laque carminée en grains.
Le brun se fait avec de la terre d"ombre.
Le noir avec le noir d'ivoire.
Le fiel seul produit le blanc.
Avec In terre d'Itàîie , l'indigo Bore et la laque carminée, on fait une très belle Iranrbo qu'on peut varier a l'infini.
Préparation de;; couleurs , On ne saurait broyer les couleurs trop lin : on les broie à la consistance de bouillie épaisse , sur le maigre ou porphyre, avec de la cire préparée et de Peau dans laquelle on a \cvm\ quelques gouttes d'alcool. Lorsqu'elles sont broyées , on en prend aV6C le COUteau à broyer , ou le renverse et elles doivent tenir dessus. Au fur et à mesure qu'on a broyé une couleur , on la met dans un pot à part ; elles doivent être toutes séparées.
Préparation du baquet à marbrer. On verse dans le vase qui contient la gomme préparée, qui doit occuper dans le baquet la hauteur de 7> centimètres, deux cents
grammes dalun en poudre fine : on bat bien pour dissoudre l'alun. On en prend une cuillerée ou deux qu'on met dans un petit pot conique àeonlilure, afin de faire les épreuves nécessaires pour s'assurer si Peau gommée a trop
">u trop peu de consistance.
On prend un peu de couleur qu'on a délayée, en consistance suffisante , avec du fiel de bœuf préparé; on en jette une goutte sur la connue dans le pot, et on l'agite
en tournant avec un petit bâton. Si elle s étend eu formant
bien la volute sans se dissoudie dans la gomme, celle-ci est assez forte ; si, au contraire , la couleur ne tourne pas, l'eau gommée est trop forte, il faut y ajouter de l'eau , Il bien battre de nouveau : si , au contraire, la couleur s'étendait trop , et se dissolvait dan? l'eau gommée , on njou*
M) fiL\::imi:r>n. t&&
ternit do l'eau gommée forte qu'on a on réserve. Tontes les fois qu'on ajoute de I eau ou ae la gonrtne , on doit bien battre I eau pour que lo ttiélanuë soif parlait. A chaque
essai que Ton fait, on doit y-ter Fessai précédent dans un
\ase à part , et reprendre de nom elle eau gommée. Lorsqu'on a rendu cette eau an poinl de consistance voulue , on
la passe au tamis, et on la \erse dans le baquet à la hauteur de 5 centimètres i comme nous Pavons dit.
Le baquet ainsi arrangé , on colle toutes les couleurs avec le Gel de bœuf préparé, et Ton fait en sorte qu'elles
ne soient ni trop consistantes ni trop liquides. Plus on met
de fiel , plus elles s'étendent sur l'eau gommée. Celle qu'on
jette la première est la moins collée , celle qu'on jette dessus
Test un peu plus , et ainsi de suite. Le rouge, par exemple , esl ordinairement la première qu'on jette. Toutes les l'ois qu'on jette nue couleur sur une autre, celle-ci est
étendue par la dernière qui la pousse de tous les côtés; et
plus le '.ombre des rouleurs est considérable , plus la première est étendue el occupe plus de place. Lorsque toutes les couleurs qu'on veut employer sont jetées, on enfonce le» bâton et on tourne par-ci par-là, eu spirale', afin (le former les volutes lorsqu'on veut que la marbrure on présente.
On jette les couleurs avec <\^* pinceaux qu'on peut la-
briquer soi-même. On prend des brins d'osier de ^V2 centimètres environ de longueur , cl I millimètres de diamètre; d'un autre cote ou a l'ail choix , pour chaque pinceau , d'une
centaine de soies de porc de la plus grande longueur possible; on arrange ces soies de porc tout autour de l'extrémité
la plus mince du brin d'osier, et on les lie fortement a\er
de la ficelle. Ces pinceaux dont les soies sont longues , ressemblent plutôt a un petit balai qu'à un pinceau. A l'aide de ces pinceaux on jettera et là , sur la surface de la connue, la première couleur; sur celle-ci nue seconde, puis nue troisième, etc., de sorti' quYn sYlendant ces couleurs
rapprochent ; ensuite on les agite en spirale si on le juge
nécessaire. Nous allons en donner un exemple.
Supposons qu'on veuille former nue marbrure qu'on dé-
IC sous le nom iVa'il de perdrix: on a préparé deux sorti y de bleu avec P indigo llorc , l'un tel «pie nous Lavons indiqué plus liant , et que nuns désignerons sons le nom d'iu-
«» n" 1; Loutre , qui ;?t le môme indigo qu'on a mis dans
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un vase à part, et auquel on a ajouté une plus grande quantité de fiel préparé , que nous désignerons par le n° 2. On jette 1° la laque carminée; 2" la terre d'Italie; o° l'indigo flore u° 1 ; 4° l'indigo flore n° 2, auxquels on ajoute, avant de le jeter, deux gouttes d'essence de térébenthine qu'on remue bien ; puis on agite en volute lorsque cela est nécessaire.
Le bleu n° 2 fait étendre toutes les autres couleurs, et donne ce bleu clair pointillé qui produit un si joli effet. C'est à la seule essence de térébenthine qu'est due cette propriété. On peut incorporer cette essence dans toutes les couleurs qu'on voudra jeter les dernières; elle serait sans effet si on l'incorporait dans les précédentes.
Lorsque tout est ainsi disposé , le marbreur prend huit à dix volumes, et commence par marbrer les gouttières, qu'il prépare en posant le volume sur la table par le dos; il laisse tomber les cartons , et appuyant sur les mors , il aplatit la gouttière; il met des ais entre chaque volume, les cartons en l'air; il prend le tas entre les deux mains, serre bien les volumes , les plonge dans le baquet. Aussitôt la gouttière est marbrée.
Il prend les mêmes volumes , il rabat les cartons, les frappe par la tète pour les faire rentrer jusqu'au niveau de la tranche ; il ne se sert plus d'ais , et les plonge dans le baquet. Il en fait autant à la queue des volumes, et les plonge ensemble de même.
On peut varier à l'infini les marbrures des tranches , cela dépend du goût du marbreur, du rang qu'il donne aux couleurs qu'il emploie, et du nombre de couleurs dont il ne sert.