‹ Nouveau manuel de chants liturgiquesChapitre 6 sur 15 · REMARQUES SUR L 'EXÉCUTION DES TRAITS MÉLODIQUES · texte numérisé non relu

REMARQUES SUR L 'EXÉCUTION DES TRAITS MÉLODIQUES

Les chants purement syllabiques sont assez rares. Le plus souvent, dans un morceau de chant, on rencontre des groupes de notes plus ou moins considérables placées sur une seule syllabe. Ces groupes sont appelés traits mélodiques ou neumes. (*) Dans les manuscrits du moyen âge, on trouve, surtout dans les graduels et les chants alleluial'ques, des neumes contenant jusqu'à 50, 80 et même plus do 100 notes consécutives. C'étaient là des sortes de vocalises qui semblent, au premier aspect, avoir été plutôt composées pour exercer l'habileté des virtuoses. Ces chants étaient exécutés par une seule voix, on le devine bien ; on devine aussi que l'exécution de si longues suites de notes devait, quelquefois, même en ces temps heureux, coûter bien des sueurs à l'exécutant, pour ne rien dire des audi-

(*) On donne aussi le nom de neumes aux signes musicaux que l'on trouve dans les manuscrits anciens.

PRÉFACE

teurs. Quoi qu'il en soit, on voit que déjà, à la fin du moyen âge, ces longues mélodies n'étaient plus, pour une raison ou pour une autre, guère goûtées ; car on commença dès lors, un peu partout, à les écourter. AulYème siècle, elles étaient à peu près réduites aux proportions que nous leur connaissons aujourd'hui.

Comment s'exécutaient ces chants? c'est là un mystère. La science archéologique a pu les reconstruire quant au nombre exact des notes et aussi quant aux intonations ; mais quant au rythme elle n'a encore pu rien préciser. Les tâtonnements de la science sur ce point paraissent dans toute leur évidence quand on compare entre elles les traductions, d'ailleurs fort savantes, faites par la commission de Reims, par l'abbé Raillard et par Dom Pothier. On croit assez généralement que les neumes étaient laissés à l'interprétation personnelle de l'exécutant, lequel, dit-on, se permettait quelquefois de retrancher beaucoup et d'ajouter encore davantage quand 1 inspiration lui venait d'improviser. Le fait est que si les signes de la notation antique eussent été assez complets pour fixer et préciser le rythme d'une manière claire, ces chants seraient parvenus jusqu'à nous avec leur vie et leur beauté ; mais le rythme étant perdu, ce ne sont plus, pour ainsi dire, que des squelettes ; car, pour nous servir de l'expression de Dom Pothier : " Le rythme c'est V âme du plain-chant, et à moins que le rythme lui donne la vie, il n'est rien."

Nos livres liturgiques ne prétendent pas à coup sûr contenir dans leur intégrité les traits mélodiques anciens. Notre plain-chant ne saurait revendiquer une telle authenticité. En un sens, cependant, on peut dire qu'il est authentique, mais seulement, en tant que les mélodies qu'il contient appartiennent à la tonalité grégorienne et non à la tonalité

PRÉFACE

moderne. C'est ainsi que la Sacrée Congrégation des Rites a pu déclarer authentique le chant de l'édition Pustet, bien que, dans cette édition, les traits mélodiques soient encore plus tronqués que dans les nôtres.

Cette pensée que les traits mélodiques que nous possédons ne sont que des abréviations ne doit pas, cependant, être une raison pour nous de négliger le peu qui nous reste des neumes d'autrefois. Si, dans un sens, il nous reste peu, dans un autre, hélas 1 il nous reste encore trop. C'est du moins ce qu'il noua est permis de croire en voyant la manière déplorable dont on exécute ces malheureux restes des chants antiques. Mieux vaudrait n'avoir rien conservé du tout, c'est-à-dire avoir tout converti en chants purement syllabiques, plutôt que d'ahurir, dans le temple, les gens de goût et de piété. Mais revenons au rythme.

Il a été prouvé précédemment que la fixation du rythme importe autant que la fixation des notes. Comme dans ce manuel le rythme des traits mélodiques est fixé, c'est-à-dire clairement précisé dans la notation même, il n'y a pour bien rendre ces chants qu'à donner à chaque note la valeur qui lui est marquée. C'est là tout. Il n'y a plus rien à ajouter. Seulement, il faudra avoir grand soin, surtout au début, de ne pas exagérer le mouvement des notes croches quand plusieurs se suivent. Il ne s'agit pas de précipiter ces notes outre mesure, ni de les saccader, égrener ou marteler à la façon des piquées de la musique moderne ; il s'agit simplement de leur accorder- la durée qui leur revient dans le mouvement général que l'on a choisi ; il s'agit de les lier avec soin et de les couler par une douce et légère impulsion de la voix. Il est facile de rendre ridicules les mélodies même les plus belles si l'on force l'exécution. Afin d'éviter toute méprise, il sera nécessaire de lire, d'abord,

PRÉFACE

attentivement et à plusieurs reprises le morceau en entier, afin cTen bien saisir le caractère et de lui donner l'unité de mouvement qui lui convient. Le mouvement général du Pange lingua, par exemple, ne sera pas le même que celui du Regina cœli ; il y a un choix à faire et ce choix est laissé à l'expérience et au bon goût des directeurs de chant.

Page 1