REMARQUES IMPORTANTES SUR L'EXÉCUTION DES CHANTS SYLLABIQUES
Les chants syllabiques, c'est-à-dire ceux dont chaque note est soutenue par une syllabe, comme dans le Fater, n'ont d'autre rythme que celui de la parole. C'est donc sur le rythme du discours que l'on doit se guider pour l'exécution de ces chants. Le rythme oratoire résulte en grande partie de la bonne prononciation des syllabes, de l'accent propre à chaque mot, de la variété des divisions fournies par le sens, et de la proportion existant entre ces divisions.
Dans ce manuel les divisions du sens sont clairement indiquées. L'accent est marqué sur tous les mots qui le requièrent, même sur les mots d'une seule syllabe (*), en faveur de ceux qui ne connaissent pas la langue latine. Si, contrairement à ce qui se pratique d'ordinaire, nous avons ainsi marqué l'accent partout, c'est qu'il doit se traduire en musique d'une façon toute particulière, ainsi que nous Talions voir.
Différence entre syllabes accentuées et syllabes longues. — Le fait de prolonger une syllabe ne comporte pas à lui seul celui de l'accentuer. On peut fort bien faire une prolongation sans accentuer et, vice versa, accentuer sans faire aucune prolongation. C'est ce qui est clairement enseigné par tous ceux qui ont écrit sérieusement sur le chant liturgique, notamment par l'abbé Chastain, l'abbé Léonard, l'abbé Raillard et surtout Dom Pothier. D'après ces auto-
(*) Le mot Jesû reçoit d'accent sur la dernière syllabe, d'après Dom Pothier.
PRÉFACE
rités l'accent consiste dans une articulation plus ferme, un renforcement, une impulsion de la voix. Ce qui importe, c'est de faire ressortir la syllabe en la frappant plus ênergiquement que les autres sans la prolonger avec intention bien qu'une légère prolongation doive s'en suivre quelquefois. C'est avec raison que l'accent a été défini " un appui non prolongé de la voix.11 C'est un frappé, une sorte de temps fort musical. D'où il suit qu'il n'est pas juste de représenter en musique la syllabe portant l'accent par une note longue. (*) Puisqu'il s'agit simplement d'une impulsion de la voix, cette impulsion peut se faire aussi bien sur une note brève ou commune que sur une longue : tout dépend de la position de la note accentuée, dans la mélodie.
Cependant il faut reconnaître qu'il y a en latin des syllabes longues et des syllabes brèves.
Syllabes longues et brèves. — L'inégalité des syllabes dépend du nombre et de la qualité des lettres qui entrent dans leur composition. Il y a, en effet, des syllabes lourdes, traînantes, d'autres qui sont coulantes, rapides; ainsi, dominica est plus bref que periransisset bien que les deux mots aient le même nombre de syllabes ; mais dans periransisset les consonnes ralentissent la prononciation. L'inégalité des syllabes dépend donc, si l'on peut s'exprimer ainsi, de leur poids matériel. Elles sont plus ou moins longues selon que les consonnes, plus ou moins lourdes, plus ou moins légères de leur nature, accélèrent ou ralentissent la prononciation. D'où l'on voit que la longueur des syllabes ne dépend pas du tout du fait qu'elles sont
(*) La note caudée, la plus longue de nos livres liturgiques, venant invariablement sur chaque syllable accentuée, est une méprise.
PRÉFACE
accentuées, puisque même une syllabe non-accentuée peut être longue.
Il est extrêmement important de faire passer dans le chant les diverses nuances dont on vient de parler, sans quoi l'on ne réussira pas à donner au rythme musical son véritable caractère, qui est, non-seulement de correspondre au rythme du discours, en général, mais encore au rythme de chaque mot en particulier. Le plain-chant dans ses mélodies syllabiques doit être une véritable déclamation solennelle du texte. C'est pourquoi les figures de notes ne peuvent guère servir à autre chose qu'à désigner les intonations, le rythme étant fourni par la parole.
Syllabes finales. — En règle générale la dernière syllabe des mots doit être quelque peu prolongée. En effet, de même que l'on doit avoir soin de séparer les phrases et les membres de phrase par des pauses plus ou moins longues, de même aussi doit-on avoir soin de distinguer les mots principaux les uns des autres par une légère suspension, une suspension quelquefois presqu 'imperceptible, faite sur la dernière syllabe de chacun d'eux. Ainsi pour nous servir d'un exemple célèbre : en chantant Laudate pueri Dominum, Adjuvabit earrij Juva pusillanimes, il n'y a aucune raison d'abréger les syllabes finales de manière à jeter pour ainsi dire ces syllabes à la tête du mot suivant et à faire entendre ces groupes inintelligibles : tepu, rido, bite} vapu. C'est là pourtant une pratique qui tend grandement à se généraliser. On entend souvent le Pater déclamé en la manière suivante : Pa-terno-ster, dimit-teno-bis ; on ne se permettrait pas cette manière dans une simple lecture, à plus forte raison ne doit-on pas se la permettre dans une déclamation solennelle comme celle du chant liturgique.
PRÉFACE
En un mot, et pour résumer ce qui se rapporte à l'exécution des chants syllabiques, si Ton a soin :
1° De faire les intonations avec justesse;
2° De faire retentir quelque peu, mais sans affectation^ les syllabes accentuées ;
3° De donner à chaque note la longueur ou la brièveté que comportent les syllabes ;
4° De faire la distinction des mots principaux par une suspension convenable, évitant par là de faire empiéter les mots les uns sur les autres ;
5° De prolonger selon le sens la dernière note à chacune des divisions principales de la phrase ;
Ces chants seront exécutés d'une manière convenable.