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CHAPITRE IX

DES EMBAUMEMENTS (1).

On entend par là , la conservation par dessiccation de la totalité ou de la majeure partie du corps ; il aurait donc peut-être été convenable d’en traiter en même temps que de la dessiccation des pièces <l’anatomie : cependant, comme les procédés d’embaumement diffèrent en partie des autres, nous en faisons l’objet d’un chapitre spécial.

11 existe différentes opinions sur les méthodes d’embaumement pratiquées chez les anciens Egyptiens : les uns prétendent que les corps entiers avaient été tannés , puis embaumés avec des matières résineuses, gommeuses et aromatiques, qui pénétraient toutes les parties; d’autres pensent que l’embaumement n’avait été pratiqué qu’après que les corps avaient été salés et desséchés. Dans ces derniers temps Granville, qui a eu l’oecasion d’examiner une momie dont toutes les parties étaient parfaitement conservées, décrit de la manière suivante la méthode d’embaumement telle qu’elle lui parait avoir été pratiquée chez les Egyptiens. Les viscères abdominaux ont été arrachés en partie ou en totalité par le rectum, que l’on a élargi ; le crâne fut vidé par les narines ou par une orbite , et les restes du cerveau entraînés par une injection évacuative ; puis on a injecté dans le crâne un peu de résine liquéfiée. Le corps fut ensuite recouvert de chaux vive , à l’exeeplion du cuir chevelu , et de l’extrémité des doigts et des orteils , et l’épiderme enlevé par ce moyen. Le cadavre fut ensuite plongé dans un réservoir contenant de la cire fondue avec addition d’un peu de résine et d’une petite quantité de bitume; ee bain, placé sur un feu très-doux , fut continué pendant quelques jours, pour permettre à la cire d’imprégner tous les tissus. On soumet ensuite le sujet à l’action d’une infusion de tannin et d’une dissolution saline dans laquelle entrait surtout le nitre , le earbonate , le sulfate et le muriate de soude. Après avoir fait sécher le corps , on introduisit dans le bas-ventre de la myrrhe , de la résine et de la terre bitumineuse, pour remplacer les viscères abdominaux extraits. Puis on enveloppa tout le corps d’une foule de bandages préalablement imprégnés d’une dissolution tannante. Pour permettre aux tours de bande de rester mieux appliqués , on les imprégna de cire et de résine liquéfiées. Ce procédé fut imité avec un plein succès par Granville, et pour faire la contre-épreuve il priva une partie de la momie qu’il a examinée de la matière céracée qui en remplissait le tissu : cette partie ne larda pas à se putréfier avec la plus grande promptitude. En sorte qu'il paraîtrait que c’est à la cire que les momies iloivent de résister aux causes ordinaires de destruction. Granville pense que cette méthode

(1) An Esaay on Egyptian mummiüs ; hy A. B, Gbasviile, Trnnsaoliops pUîlosopRiques , 1825, pag. 269, avec

d’embaumement peut s’être perdue dans la suite, en sorte que les momies faites plus tard ont moins bien réussi , comme on l’observe sur la plupart de celles qui ont été examinées jusqu’à ce jour.

Dans les procédés d’embaumement usités jusqu’à ces derniers temps, on ouvrait les cavités splanchniques, pour en extraire les viscères, que l’on lavait exactement et que l’on faisait macérer dans l’alcool camphré ou dans le vinaigre camphré. On frottait ensuite l’intérieur des cavités avec de l’alcool ou du vinaigre camphrés, et l’on y replaçait les viscères, à l’exception du cerveau, qui doit toujours rester au dehors. On achevait de remplir les cavités de poudres végétales aromatiques , d’épices , de résines et de gommes-résines pulvérisées , que l’on imbibait ensuite de baumes et d’huiles essentielles, de manière à former une pâte entourant les viscères. Les cavités étant exactement cousues, on frottait tout l’extérieur du corps avec de l’alcool camphré ou des huiles essentielles; on le recouvrait d’un vernis , que l’on saupoudrait avec les poudres que nous avons indiquées plus haut, et l’on enveloppait ensuite le corps de tours de bande exactement appliqués sur toute sa superficie, à l’exception du visage et des mains. On imprégnait ce bandage de vernis , que l’on recouvrait de nouveau de poudres aromatiques , et quand celui-ci était desséché , on appliquait une seconde bande. Par ce moyen les chairs sont contenues quand elles commencent à se décomposer, en sorte qu’elles se combinent ensuite avec les substances balsamiques avec lesquelles elles sont en contact , et finissent par former avec elles une masse homogène et noirâtre.

Si l’on voulait adopter cette méthode d’embaumement, il faudrait la modifier de manière à faire dans le système artériel des injections conservatrices, soit sur le cadavre entier , si l’autopsie n’en avait pas été faite , soit dans les principaux troncs qui se rendent à la tête et aux membres , si le cadavre avait été ouvert , comme cela a lieu ordinairement. Il conviendrait aussi, comme le propose Breschet, d’employer de préférence aux poudres aromatiques et résineuses ordinaires, une poudre composée de noix de galle et de sumac à parties égales, à laquelle on ajouterait de la colophane, de l’arséniate acide de potasse et du sublimé corrosif ; un peu de benjoin donnerait à ce mélange une odeur agréable.

J’ai vu au Musée du collège des ehirurgiens à Londres un corps embaumé par Sheldon, et qui s’est parfaitement conservé. On m'a dit que cet anatomiste s’était borné à injecter de l’essence de térébenthine dans les artères et dans toutes les ouvertures naturelles , et de laisser ensuite ce corps pendant quelques années entouré de toutes parts de plâtre. Saint-Fond , dans son Voyage en Angleterre , donne

NOUVEAU ftlANUEL DE L’ANATOMISTE.

néanmoins une description différente et détaillée du procédé employé par Sheldon, que je crois devoir transcrire ici.

Il a commencé par injecter différentes parties du corps avec de l’alcool très-fort, saturé de camphre et mêlé avec un peu de térébenthine ; pour donner à la face une coloration naturelle, il poussa dans les carotides une in jection coloriée. 11 a ensuite frictionné toute la peau avec de l’alun en poudre. Les viscères furent extraits et recouverts d’un vernis dans lequel entrait la térébenthine et le camphre ; tout l’intérieur des cavités splanchniques fut recouvert par ce même vernis, après avoir été frictionné avec l’alun. Le corps ainsi préparé, fut placé dans un cercueil de bois de cèdre, dans le fond duquel il y avait une couche de craie calcinée , afin d’absorber l’humidité. Le cercueil fut fermé hermétiquement, et placé dans un second cercueil' en acajou. Cinq années après, à l’ouverture des cercueils , le cadavre présentait le même aspect que quand il y fut déposé , et pendant quelque temps encore on y remarquait une légère flexibilité des bras , et l’élasticité des seins et des joues.

Ce procédé se rapproche beaucoup de la méthode deW. HoNTER,que cet anatomiste a fait connaître à mon père : on injecte le plus tôt possible tout le corps d’essence de térébenthine , à laquelle on ajoute un peu d’essence de romarin; l’injection doit se faire par la crurale ou par la carotide , et l’essence doit être chauffée. Il faut tâcher de remplir les artères, les veines, et, si faire se peut, le tissu cellulaire. L’esprit de vin convient moins que l’essence , parce qu’il ne pénètre pas si bien les petits vaisseaux. Deux jours après , on ouvre les cavités .splanchniques en détachant le sternum. On sort les viscères de la poitrine et du bas-ventre , on les exprime exactement , et pour vider plus complètement le canal intestinal, on y pratique quelques petites ouvertures. On sèche ensuite le tout avec des éponges et des linges, et l’on injecte de l’essence par l’artère pulmonaire , par la trachée-artère et par la mésentérique supérieure, que l’on ferme de suite après avec des ligatures. On verse aussi un peu d’essence dans l’estomac et dans les intestins. On fait ensuite sortir par la pression le sang mêlé d’essence de térébenthine qui est renfermé dans les vaisseaux du corps ; puis on injecte de nouveau de la térébenthine, d’abord dans les branches ascendantes de l’aorte , après avoir lié les artères mammaires internes , et ensuite dans l’aorte descendante , en liant les vaisseaux à mesure qu’ils ont été injectés. L’injection qui sera poussée dans l’aorte ascendante , devra être colorée par du vermillon. On ferme l’anus au moyen d’une ligature qu’on fait passer à travers la peau, on injecte de l’essence dans le rectum et on lie cet intestin. On peut se dispenser d’injecter la vessie, si elle a été bien vidée. On nettoie et l’on sèche la bouche, les narines et les conduits auditifs ; on les remplit d’une poudre composée de résine et d’un peu de nitre , et que l’on imbibe ensuite d’esprit de vin camphré. On nettoie les cavités abdominale et thoraeique, on y met une couche de poudre résineuse et nitrée , puis on y place les intestins , que l’on entoure exactement de cette poudre , jusqu’à ce que les cavités soient remplies ; on commence à coudre la peau , et quand elle est presque fermée , on verse dans les cavités de l’alcool camphré jusqu’à ce qu’on ne puisse plus rien y faire entrer. Le vagin sera lié

et rempli d’essence , comme on l’a fait pour le rectum. On vide les yeux, et on place des yeux en émail, ou bien on ferme les paupières. On lave toute la peau avec de l’essence de térébenthine , puis on la frictionne assidûment avec des essences aromatiques. Enfin , on met dans un cercueil une couche de plâtre récemment calciné, on y place le corps, que l’on recouvre également de plâtre , de manière à ce qu’il soit exactement entouré ; ou bien on laisse dépasser la tête et les extrémités , si ces parties doivent rester exposées, ayant soin alors de maintenir le plâtre au moyen de bandes roulées.

La propriété qu’a le sublimé corrosif de s’opposer à la décomposition des tissus , et d’éloigner les insectes des pièces desséchées , rend cette substance très-précieuse pour obtenir des momifications. Larrey, qui s’est plusieurs fois servi de ce moyen, a placé les sujets qui devaient être embaumés, dans une solution aqueuse concentrée de ce sel , en les y laissant séjourner pendant l’espace de trois mois. Je pense qu’en faisant en même temps sur les sujets à embaumer des injections dans les artères avec une dissolution alcoolique de sublimé , ou avec de la térébenthine tenant en suspension du sublimé en poudre, les résultats seraient encore plus satisfaisants. On conçoit du reste qu’il faudra ouvrir les cavités splanchniques, pour permettre à la solution saline d’y étendre son action; et, si le corps commençait déjà à passer en putréfation , il faudrait en outre introduire dans ces cavités du sublimé en poudre. Les matières contenues dans le canal inte.stinal seront évacuées soit par la pression , soit par des injections faites par l’œsophage et par le rectum , soit enfin par des incisions pratiquées directement sur le canal intestinal : le cerveau doit toujours être enlevé. Enfin, si le sujet était très-gras, et qu’il fût mort de typhus et pendant la saison chaude , il serait impossible de conserver les viscères en rapport avec le corps. Il faudrait alors les extraire , après avoir fait l’injection générale des artères, et, après les avoir lavés et y avoir fait les incisions nécessaires, les plonger dans une solution alcoolique concentrée de sublimé, et les y laisser séjourner jusqu’à ce que le reste du sujet fût prêt à être desséché. Quand on juge que le cadavre a été assez longtemps soumis à l’action du sublimé, on le sort de ce bain, on essuie exactement l’intérieur des cavités splanchniques, et l’on y replace les viscères, si ces derniers avaient été extraits; puis, pour conserver à ces préparations le caractère d’embaumement, il faudra, d’après le conseil de Breschet, injecter les grandes cavités de fortes dissolutions de résines aromatiques et de baumes , faites avec les huiles volatiles de sauge, de lavande, de romarin, etc. On place ensuite le sujet sur une claie exposée à l’action d’une chaleur sèche. A mesure que la dessiccation s’opère , on rétablit les formes naturelles des traits de la face , au moyen de compresses graduées , soutenues par des bandages méthodiques. Quand le cadavre est bien sec , on y applique plusieurs couches de vernis gras, résineux, légèrement coloré.

Braconnot propose d’employer le persulfate de fer au lieu du sublimé corrosif, comme présentant des résultats aussi favorables , comme étant moins cher et d’un emploi moins dangereux.

Si, comme on le demande parfois, le cœur doit être conservé à part, on l’isole des parties environnantes, en conservant un petit bout des troncs vas-

culaires artériels et veineux. Après avoir fait sortir ensuite tout le sang que l’organe contient , on le met tremper pendant quelques jours dans une solution alcoolique de sublimé, ou pendant quelques semaines dans le mélange de térébenthine et d’alcool. On le remplit alors de poudres aromatiques et résineuses imprégnées d’alcool , ou de coton imbibé d’un mélange d’alcool, de baume du Pérou et d’huile de lavande , ou bien on le remplit d’une matière à injection solide. Quand il est sec, on le vernit et on le dépose dans une capsule en plomb.

Si le corps embaumé doit être exposé au public, on le met sous verre; sinon, on le place dans un cercueil en plomb, dont on remplit tous les interstices de poudres aromatiques , et l’on soude le couvercle pour empêcher l’accès de l’air.

J’ai été chargé en 1831 de restaurer le corps embaumé d’un comte de Nassau qui est déposé dans un caveau de l’église Saint-Thomas à Strasbourg. Je trouvai ce corps extrêmement dégradé par les insectes , qui sans doute avaient été attirés par les vêtements de laine dont il était recouvert ; ces derniers étaient entièrement rongés. Je commençai par faire enlever tous les vêtements , et je fis retirer du basventre et de la poitrine les fragments de substances végétales noirâtres qui remplissaient ces cavités, et qui avaient servi à l’embaumement. Le corps entier fut ensuite abondamment arrosé d’essence de térébenthine , tenant en suspension du sublimé corrosif réduit en poudre impalpable; la liqueur pénétra facilement dans toute la substance du corps à la faveur des nombreux trous dont les insectes avaient criblé la peau. Le visage, qui était entièrement dilacéré par les insectes , fut réparé au moyen d’un mélange de cire fondue et de térébenthine de Venise , auquel j’avais donné une couleur analogue à celle de la

peau du visage, et qui fut coulé dans toutes les ouvertures que les insectes avaient pratiquées , puis modelé de manière à faire disparaître les inégalités . Le menton étant entièrement rongé, il a dû être fait à neuf au moyen du mélange précité, coulé sur de l’étoupe, afin de donner plus de solidité à cette pièce rajustée. La peau du visage olfrant des nuances de coloration très-variées , il n’a pas été possible d’obtenir exactement ces différentes nuances de cire fondue ; j’ai en conséquence donné à tout le visage une couleur uniforme , afin de cacher les taches résultant de l’oblitération des trous dont il était bigarré; je choisis pour cela la nuance de couleur qui se rapprochait le plus des points les plus clairs du corps embaumé. Tout le corps fut ensuite trempé de vernis de térébenthine, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. Cette opération a été répétée trois fois , laissant toujours entre chacune d’elles un intervalle d’une huitaine de jours, afin de permettre au vernis de sécher complètement. Le thorax et l’abdomen furent de nouveau remplis , afin de les empêcher de s’affaisser. Comptant sur la parfaite conservation du corps à cause de la grande quantité de vernis dont il a été imprégné , je n’ai pas jugé nécessaire de remplir les cavités exclusivement de substances aromatiques ou balsamiques ; je me suis donc borné à y placer alternativement des couches de feuilles de tabac découpées, de baies de genièvre pilées et d’étoupe. Enfin , le corps fut recouvert de vêtements nouveaux , confectionnés sur le modèle des vêtements primitifs , mais dans la composition desquels on évita soigneusement de faire entrer de la laine; puis il fut placé dans un cercueil en zinc, renfermant quelques morceaux de camphre et hermétiquement fermé par le haut au moyen de carreaux de glaces.

TABLE DES MATIERES

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