N° 13. RÉTICENCE
Ruse, finesse, savoir-faire. (Gall, )
Penchant à cacher, secrétivité. (Spurzheim. }
L'organe que nous allons examiner reçut de Gall les nonr de ruse, de finesse, de savoir-faire, dénominations toute très-significatives et qui n'avaient nul besoin d’explicationt mais Spurzheim, craignant sans doute que la phrénologi
fût trop intelligible, le surnomma secrétivilé, expression qui nest ni grecque, ni latine, ni française, mais iroquoise ; aussi nous ayons vu des personnes qui, au premier aperçu de ce mot, ont imaginé qu'il s’agissail de secrétions, mais ce m'est pas ce qu'il veut dire. La secrétivité a été inventée pour désigner le penchant à cacher ses sentimens, à feindre, à sembler dire ce qu’on ne dit pas, à être moralement clandestin, à user de dissimulation, à induire en erreur par de fausses apparences et à l’aide d’une adroite réserve dans la conversation. Il nous semble bien difficile de trouver dans le mot secrétivité l’idée de toutes ces choses-là, même en le prenant pour une énigme ou un logogriphe.
Puisque Spurzheim s’est obstiné à ne pas appeler un chat un chat et n’a pas voulu déclarer franchement que la ruse est la ruse, ne pourrait-on pas dire que c’est l’organe de la réticence ; ce nom nous paraît bien approprié à la circonstance , car il présente à la fois des idées de ruse, de finesse, de savoir-faire, de fourberie, de mensonge, de détour, de fraude, de dissimulation, d'adresse dans le langage. Pour nous en convaincre, ouvrons le dictionnaire de l'Académie et lisons :
« Réticence, suppression où omission volontaire d’une » chose qu’on devrait dire; il se dit aussi de la chose même » qu'on n’a pas dite. Dans le récit qu’il m'a fait il a mis » beaucoup de réticence. Il a usé avec moi de réticence. Dans » son discours il n’y a point de mensonge formel, mais il » y a bien de la réticence. Dans cet acte il y a une réticence » frauduleuse. »
D’après ce que nous venons d'exposer, il nous paraît évident qu’attendu ces diverses applications consacrées par l’usage, la dénomination de réticence convient parfaitement pour désigner l’organe de la ruse, de la finesse, du savoir-faire, selon Gall, et selon Spurzheim, du penchant à se cacher, à se mettre de côté pour observer, à dissimuler, à suspendre la manifestation de ses pensées et des sentimens qu’on éprouve à l’occasion d’une impression quelconque, pour mieux réussir dans ses projets.
Ces considérations nous engagent, dans l'intérêt de la phrénologie, à proposer de substituer réficence à secrétivilé, el nous sommes persuadés qu’on finira par adopter celte dénomination dont les avantages sont incontestables.
Parmi les camarades d'étude de Gall, il s’en trouvait 1 doué de bonnes qualités, de beaucoup d’esprit, de finesse de ruse, et qui £e faisait un malin plaisir de mystifier tov les étudians. Il en était un autre dont la physionomie sen blait annoncer la douceur, mais il était faux, perfide et paa
habitude de porter la tête un peu de côté, -
Enfin Gall connut à Vienne un médecin qui, malgré « grande instruction, se faisait un jeu du vol, de la fourberie et qui, « dans ses momens d’épanchement, disait, du ton 1 » plus pénétré, qu’il ne connaissait pas de plus grand plaisit » pas de jouissances plus piquantes, que de faire des dupes » et Surlout de tromper les Personnes qui témoignaient | » plus de défiance. »
Gall s’aperçut que ce docteur en fourberie avait aussi la tête très-développée dans la région temporale; cette res marque le détermina dès-lors à multiplier ses recherches: elles le conduisirent à la découverte de l'organe de la réti= cence : il est placé horizontalement six à huit lignes audessus de l'oreille et de la destruction : par son développement il élargit la tête sur sa région latérale,
Cet organe est très-utile aux diplomates, aux généraux : ces personnages ont besoin de ne pas se laisser deviner, d’être impéuétrables, ils doivent avoir le talent de faire croire c qu'ils ne pensent pas, et de persuader qu’il vont lentement à droite, lorsqu'ils courent à gauche. N
- La réticence, disentles phrénologiens français et étrangers,
se manifeste fortement sur Ja tête de Napoléon ( dont on1 n’a pas le crâne ) et sur celle de ses grands généraux ( exaz. minés en peinture dans la salle des maréchaux au château: des Tuileries ). Nous, sans l’avoir vu, nous effirmons, avec: la même cerlilude, que cet organe est très-prononcé sur Ja | tête des courtisans et surtout des traîtres qui ont entouré ! l'Empereur. |
L'organe dont il s’agit a eu le temps de se bien développer
et d'élargir latéralement la tête du doyen des diplomates français et étrangers, qui esl en même temps le plus habile, le plus fin, le plus adroit de tous les négociateurs, et l’homme le plus spirituel des dix-huitième et dix-neuvième siècles,
AFFÉCTIVES. 47
A cette légère esquisse, peut-être plus ressemblante que Ja fig. 15 de la planche re, qui n’a pas reconnu le prince de Talleyrand ?
Le phrénologien Combe prétend que cet organe est nécessâire aux acteurs, et que combiné avec l’imitation il produit l’expression. En songeant à Mile Duchesnois, à made- moiselle Mars, à Talma, nous ne pouvons partager celle opi-
mon, et chacun sera de notre avis. Des acteurs doués d’un aussi grand talent s’identifient avec le personnage qu’ils représentent ; ce n'est plus ni Mile Duchesnois, ni Mile Mars, ni Talma, c’est Phèdre, c’est Valérie, c’est Néron : ce sont ces personnages eux-mêmes qu’on entend, qu’on voit agir; leur physionomie, leurs regards, leurs attitudes, leur mar— che, leurs mouvemens, expriment ce qu’ils disent, ce qu'ils pensent ; en eux tout est éloquent jusqu’à leur silence. Ah! si ces acteurs inimitables étaient influencés par leur propre réticence, leur jeu éprouverait de la gêne, il deviendrait guindé et perdrait une partie de son admirable vérité. … Un jour on jouait, au théâtre Feydeau, Alexis, ou Le bon Père, pièce dans laquelle le public se plaisait à applaudir le talent, ou pour mieux dire, le naturel de Juliette. L'acteur Dugazon, professeur de déclamation au conservatoire, était placé dans la coulisse, et pleurant sans s’en apercevoir il parlageait la vive émotion des spectateurs; lorsque Juliette sort de scène, Dugazon l’embrasse avec transport, en le félicitant de son jeu si vrai, si touchant, puis il ajoute : « ce- » pendant, mon ami, je l’engage à étudier encore la pre- » maitre scène. » Julie{te lui répond brusquement : « Je n’é- D» tudie pas mes rôles, je les sens. »
Cette réponse, quoique orgueilleuse, doit être un précepte Pour les tragédiens et les comédiens, elle leur indique la toute qu'ils doivent suivre pour arriver à l’âme des spectateurs. En outre, celte réponse prouve l'erreur de Georges Combe à l'égard des acteurs; elle démontre que si parfois ils paraissent influencés par la réticence, c’est qu’ils ont senti qu'elle est dans leur rôle, dans le caractère du personnage qu'ils représentent.