Notre-Dame de la Délivrande
Le 12 février de l'année 1700, un navire marchand du Havre revenait de Lisbonne, richement chargé, et, après avoir essuyé plusieurs coups de mer dangereux, l'équipage se flattait d'arriver désormais sans obstacle au port d'où il était parti.
Arrivé au cap Finistère, il s'éleva une tempête effroyable comme il y en a souvent en cet endroit.
Le jour commençait à poindre, et l'orage durait encore, tout aussi violent, tout aussi menaçant : le navire avait perdu tous ses agrès, ses voiles, ses cordages, son gouvernail, sa boussole ; et, envahi par les eaux, il n'offrait plus aux marins et aux passagers qu'un abri trompeur. La mort était imminente ; chaque coup de vent, chaque minute, chaque seconde la rapprochait des malheureux, la leur faisait
voir, toucher, sentir ; un moment de plus, et tous sont engloutis.
« Vouons-nous à Notre-Dame de la Délivrande, » s'écrie tout à coup d'une voix forte et comme inspirée un matelot normand. Cette parole de salut rend le courage à tout le monde ; chacun se découvre, s'agenouille, et, à l'exception du capitaine et de ses deux frères, tous, d'une voix unanime, font vœu d'aller à son sanctuaire la remercier de leur délivrance, si elle daigne venir à leur secours.
Le capitaine Féret, et ses deux frères, n'étaient cependant pas des impies ; tous trois, au contraire, nourrissaient en leurs âmes des sentiments religieux; mais, engagés par le malheur de leur naissance dans la secte de Calvin, ils ne pouvaient s'associer à un acte qu'ils traitaient d'idolâtrie. La sainte Mère de Dieu, qu'invoquaient tant de prières ardentes, eut pitié de leur erreur en faveur de leur bonne foi, et, toute puissante auprès de son divin Fils, elle obtint de lui, pour ces trois malheureuses brebis égarées, un de ces rayons de la grâce qui pénètrent les cœurs les plus endurcis et triomphent de l'obstination la plus rebelle.
Le capitaine fut le premier qui en ressentit les heureux effets. « Si la Vierge sainle peut nous entendre et nous exaucer, dit-il en se prosternant et en se signant comme les autres, moi aussi, je l'invoque. »
Son frère puîné l'imita. "i-
au même moment les vents se turent, les cœurs commencèrent à palpiter d'espérance ; le pont du navire, que les eaux avaient déjà submergé, se releva ; les vagues se calmèrent, et le navire en débris se mit à voguer comme s'il eût eu toutes ses voiles. « 0 Dame delaDélivrande, sainte Mère de Dieu, auguste Reine du monde, s'écria le second frère, je suis à vous pour toujours. »
Le troisième ne s'était pas encore incliné , et, comme le capitaine lui reprochait sa dureté : « Je puis voir dans tout ceci, répondit-il, la bonté de Dieu qui vient à notre aide, mais je n'y vois pas de motif pour changer la religion de mes pères.
— Ce sont les vôtres qui ont abjuré celle des leurs, dit un passager alors rassuré; en revenant au catholicisme, que ferez-vous autre chose que de rentrer dans la religion de vos pères ?
— Mais vois donc, malheureux enfant, continua le capitaine.
Et en parlant ainsi, il lui indiquait de la main le haut du grand mât, seul resté debout ; une douce lumière semblait s'y être reposée, et dans cette auréole le capitaine, les passagers, tout l'équipage, et le plus jeune frère lui-même, distinguèrent parfaitement la gracieuse et douce figure d'une vierge aux regards célestes ; elle était debout, tenant dans ses bras un admirable enfant, qui, étendant ses jeunes
mains sur l'abîme, semblait lui commander d'apaiser ses fureurs.
A h vue d'un tel prodige, toutes les répugnances du plus jeune s'évanouirent, et, tombant à genoux ijomme les autres, lui aussi, il tendit ses mains suppliantes vers cette puissante protectrice qui venait ainsi le délivrer d'une double mort en ce monde et en l'autre.
Préservé aussi miraculeusement d'un naufrage devenu infaillible sans le secours du ciel, le navire ûla avec la vitesse de l'hirondelle; et ne tarda pas à entrer dans le port du Havre.
Le premier soin des trois frères, restés fidèles à leur promesse, fut d'abjurer l'hérésie qui les avait trop longtemps retenus dans l'erreur, et de se rendre ensuite à la tête de l'équipage au pèlerinage de la Délivrande, dont ce nouveau miracle, ajouté à tant d'autres précédents, augmenta encore la renommée, (B. d'Exauvillez.)