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Le lieutenant sauvé par Marie

On nous communique, dit la Gazette de Lyon, l'extrait suivant d'une lettre écrite devant Sébastopol, le 6 mai 1835, par un jeune lieutenant de la garde impériale appartenant à une des plus honorables familles de Grenoble :

« Dans la nuit du 4 au 5, j'ai échappé à une mort certaine d'une façon toute miraculeuse . Voici le fait :

« Dans lestranchées, les projectiles tombent comme la grôlc ; mais ce qui est le plus terrible, ce sont les

bombes et les obus lancés en bombes. On les évite assez facilement en se couchant par terre, et alors on n'a pas à craindre l'explosion et la gerbe des éclats, du moins on a des chances pour se trouver hors d'atteinte. Il est donc important de signaler l'arrivée de ces projectiles creux; des hommes désignés veillent à cela, et avertissent par ces cris : Gare la bombe! Tout le monde alors lève la tête, et on se préserve en se jetant à droite ou gauche et en se couchant par terre. A un de ces cris, malheureusement répété trop tard, je lève la tête... la bombe, ou plutôt un obus lancé en bombe, tombait presque sur notre parapet audessus de moi. Le danger était imminent... Sans beaucoup réfléchir (je n'en avais guère le loisir), je me précipite avec deux de mes voltigeurs dans un trou qui se trouvait de l'autre côté de la tranchée. A peine y étions-nous que retentit ce cri de : Gare le lieutenant! et la bombeavait roulé dans notre trou... A ce moment, un de mes pauvres soldats, qui était sur moi, me serre en me disant : Mon lieutenant nous sommes fumés. Ce fut son dernier mot. La bombe avait uni de fuser. J'avais passé un moment suprême et bien terrible... J'avais pensé à vous tous, et même à Dieu... J'avais répété la prièreà Marie que ma mère me recommande dans sa dernière lettre. La bombe éclate, et au même moment se fait entendre le long gémissement de l'autre homme, dont la jambe était brisée par un éclat de pierre... Quant au pauvre diable qui me tenait près-

que dans ses bras, j'avais senti sa dernière étreinte : un énorme éclat de bombe s'était logé dans son dos, lui brisant la colonne vertébrale et les épaules ; il est mort sans souffrir. Quant à moi, grâce à un miracle et à mes énormes bottes de Constantinople, je suis resté sain et sauf. J'avais ressenti une très-forte commotion sous la semelle du pied : un éclat de bombe m'en avait enlevé une partie. J'en ai été quitte pour le pied gauche engourdi pendant quelques heures ; on nous a crus tous morts, et, quand la fumée de la poudre et de la terre a été dissipée, on m'a bien vivement félicité de mon heureuse chance toute providentielle. Sur cent coups, on ne reverrait pas chose pareille. Rien de nouveau depuis ma dernière lettre. On va un de ces jours s'emparer des bastions du Mât et Central.

a P. S. Je conserverai toute ma vie la botte qui doit me rappeler la bombe du 4 mai. n

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