RECUEIL D'ÉDITS EN FAVEUR DES MUSICIENS DU ROYAUME
(Ballard, 1774.)
Ce livre, souvent mentionné, renferme nombre de choses intéressantes, et quoique je l'aie déjà écrémé plus d'une fois, j'y trouve toujours des choses curieuses à grappiller.
Anciennement, chaque corps ou compagnie de métiers avait un supérieur ou coryphée que Ton qualifiait du titre de roi; les merciers, les arpenteurs, les barbiers, les arbalétriers, la basoche, les soldats d'élite nommés ribauts, et nombre d'autres sociétés avaient chacune leur roi particulier ; mais les exactions et la tyrannie firent anéantir peu a peu ces simulacres de royauté.
Les ménétriers ont persisté plus longtemps que la plupart des autres corporations à maintenir leur roi. Or, ce n'était pas un roi postiche, il se faisait bel et bien payer des droits par tous les musiciens du royaume, quels qu'ils fussent. Les maîtres de danse faisaient partie de cette association, qu'on désignait aussi par : maîtres joueurs de violon et à danser.
Sous Louis XIII et même au commencement du règne de Louis XIV, on ne concevait pas de plus noble emploi des instruments de musique que de faire danser, et cela depuis les ballets royaux jusqu'aux plus infimes guinguettes.
Gomme on pouvait aussi danser au son du hautbois, on voulut défendre la danse à ces derniers, mais les hautbois obtinrent gain de cause. Après cela, les racleurs et les sauteurs poursuivirent les organistes, et, finalement, le roi Louis XIV, abasourdi par toutes ces prétentions et ces réclamations, abolit les fonctions de roi des violons dans la personne de Dumanoir II, dernier roi régnant.
Voici ce qu'on lit clans la Gazette de France du i| lundi 7 février 1774 :
« Jean Pierre Guignon, ordinaire de la musique du R.oi, est mort à Versailles le 30 du mois dernier, âgé d'environ quatre-vingts ans. Son talent supésieur pour le jeu du violon lui avait mérité l'office de Roi et maître des ménestriers du royaume, dont Sa Majesté l'avait pourvu par lettres patentes du 15 janvier 1741. Au mois de mars de l'année dernière, il s'était démis de cette charge, qui a été suprimée. »
On pourra consulter sur le dernier roi des violons un volume intéressant de mon ami Ernest Thoinan : Louis Constantin, roi des violons, 1624-1657.
LES INSTRUMENTS SAISIS A l' EPOQUE DE LA RÉVOLUTION
Après la Révolution de 1789, le gouvernement faisait main basse non seulement sur les biens des familles qui émigraient, mais aussi sur les propriétés des condamnés à mort. Dans ce dernier cas, la veuve restait avec ses deux yeux pour pleurer. Chose bizarre, quand une de ces pauvres femmes, se voyant entre quatre murs, avait encore le courage de réclamer quelque souvenir de son mari, elle ne demandait pas une chose utile, mais quelque objet
de luxe, comme un instrument de musique, qui lui rappelait mieux que toute autre chose le souvenir du défunt regretté. On trouvera donc assez fréquemment dans la liste intéressante qui va suivre cette désignation : « Rendu à la veuve ou rendu à la femme une telle, » ce qui signifie que le mari a été guillotiné.
Je crois vraiment qu'il est un dieu protecteur pour les bibliophiles ! Tant il est vrai qu'un jour, à une vente quelconque, il y a plusieurs années, j'ai acheté un lot non catalogué, une dizaine de cahiers renfermant le relevé des partitions et des instruments de musique, saisis chez les émigrés et chez les condamnés à mort de la première République.
Franchement, cela ne pouvait pas mieux tomber !
Il serait trop long de publier tous ces documents à la fois, surtout dans un musiciana; aussi ne vaisje donner que la copie entière et annotée de la minute relative aux instruments de musique, les partitions viendront plus tard.
Quoique tous ces instruments (en exceptant les indications particulières) aient été destinés au Conservatoire, je ne crois pas que tous y soient arrivés. Je me rappelle très bien que quelques vieux employés de cet établissement .m'ont dit en 18-44 que ces clavecins ont servi à chauffer les classes, usage pour lequel on en déménageait de temps en temps quelques-uns du grenier : la vérité est que le Conservatoire actuel ne possède pas un seul instrument qui ait fait partie de cette donation du gouver-
nement, énumérée plus loin, et il y a quarante ans, quand j'étais élève, il ne restait plus que quelques immenses grosses caisses, longues de douze à quinze pieds, que j'ai vu déménager dans la cour; on disait que ces instruments avaient servi pour les fêtes du premier empire ; on les a brûlés.
La plupart des noms cités sont estropiés d'une façon déplorable dans le manuscrit original ; je les ai rectifiés du mieux que j'ai pu, sans prétendre avoir toujours réussi; mes notes ne sont pas non plus aussi complètes que je l'eusse désiré, et quand, après bien des recherches, je ne trouvais rien, il a bien fallu se résoudre à garder un silence discret et prudent.
Un certain nombre de ces instruments ont été portés chez des membres du gouvernement ; ainsi le citoyen Cochon, ministre de la police, a eu un piano de Schœn; chez le ministre de l'intérieur, le citoyen Bénézech, on a porté un orgue. — Rewbell, du Directoire exécutif, a eu également un piano de Schœn (c'était alors une haute nouveauté) et un clavecin de Taskin. — Chez M. Carnot, du Directoire exécutif, on aimait aussi la musique; on y a porté un piano de Schœn, un forte-piano organisé et un forte-piano d'Erard. — Guinguené, directeur de l'instruction publique, avait eu un piano de Beck, mais une note indique qu'il l'a rendu à Cherubini pour le Conservatoire.
Un don curieux est celui inscrit au numéro 335. « Un violon d'Andréas Guarnerius et un étui d'alto,
délivré le tout à Rouget de Lisle. La Marseillaise valait bien ce cadeau. — Larevellière-Lépeaux a eu quatre instruments ; il était membre du Directoire exécutif.
Mais un homme qui aimait beaucoup la musique, c'est le citoyen Angibault, contrôleur des bâtiments au Directoire ; il a eu sept instruments, et probablement les sept qui avaient le plus de valeur, puisqu'on y voit figurer des violons d'Amati et de Guarnerius, et un piano de Cristofori; rien que ces trois objets vaudraient aujourd'hui une certaine somme. Ce citoyen Angibault était évidemment un connaisseur !
État des instruments de musique enlevés du dépôt national, rue Bergère, pour être transférés au Conservatoire, établi aux Menus, ainsi que ceux qui ont été délivrés ailleurs par ordre du Comité d'instruction publique et du ministre.
Maison Caillebot de La Salle (1).