‹ Nouveau MusicianaChapitre 32 sur 112 · LE CLAVECIN OCULAIRE · texte numérisé non relu

LE CLAVECIN OCULAIRE

Le père Gastel, mort en 1757, avait imaginé un clavecin oculaire, où les couleurs remplaçaient ou plutôt représentaient les intervalles de la gamme :

bleu, vert, jaune, abricot, rouge, violet, indigo, bleu.

correspondaient à :

ut, re, mi, fa, sol, la, si, ut,

L'inventeur de cette idée bizarre n'est jamais

arrivé à une exécution pratique, malgré bien de l'argent dépensé.

Le père Castel a beaucoup inventé et beaucoup écrit; ses ouvrages sont cités par l'abbé de Laporte dans un petit volume, publié en 1763 : Esprit, saillies et singularités du père Castel. On y parle amplement de la musique. Voici ce qu'on dit du son : « Il n'y a dans la nature physique d'autre simplicité, d'autre unité que celle qui résulte de l'union et de l'harmonie d'une multitude souvent inombrable de parties. Le son d'une corde de violon n'est pas le son de cette seule corde; il est composé d'autant de sons qu'il y a de cordes, de chevilles, de planches, de morceaux de bois, de libres mêmes et de parties de fibres. D'où vient que le son de la basse de viole sent le bois, celui de la timbale le chaudron? qu'un certain bois, le sapin par exemple, vaut mieux que tout autre pour la planche de dessus d'un clavecin, d'un violon. D'où vient, sans sortir de nous-mêmes, qu'il y a des voix nazillonnes, des voix gutturales, des voix labiales, des voix dentales, des voix aigres, des voix rauques, même des voix de basse, de taille, de haute-contre, de dessus? C'est que le son de notre voix est composé d'une infinité de sons : de ceux du gosier, de la langue, des joues, du palais, des dents, des lèvres, du nez, de chaque narine, de chaque lèvre, de chaque joue, de chaque dent, de chaque anneau de la trachée artère, de chaque lobe du poumon, de chaque partie, grande, petite, de chacune de ces parties et de mille autres parties, à

les prendre peut-être à la racine des pieds jusqu'à la racine des cheveux.

Les noms des sons sont vagues, abstraits, secs, grecs, et ne réveillent aucune idée, je ne dis pas de la nature en général, mais de la nature même des choses qu'ils désignent. Le ton, le triton, le diapason, le monocorde, le tétracorde, la symphonie, la cacophonie, la mélodie, Y harmonie, etc., sont tous grecs. La tierce, la quarte, la quinte, la sixte, Y octave, etc., ne réveillent que des idées numériques qui ne disent rien.

Rien n'est gracieux comme le style des peintres; rien n'est sec et dégoûtant comme celui des musiciens. J'oubliais les ut, les re, les mi, les fa, qui ne disent rien à l'esprit, et ne réveillent tout au plus qu'arbitrairement et par une grande habitude l'idée du son qu'ils indiquent. »

Mais en voilà assez sur le père Gastel, qui, à part ses inventions improductives, a un style qu'on ne proposera jamais comme modèle.

Page 1