JACOB
Piganiol de la Force, dans sa Description de Paris, vol. II, en parlant de Saint-Germain l'Auxerrois et des personnages illustres qui y sont enterrés, cite « Jacob, connu sous le nom Polonois, parce qu'il était né en Pologne. Il vint fort jeune en France et y fut regardé comme le plus excellent joueur de luth de son siècle. Ballard imprima quantité de pièces de sa composition, et parmi ces pièces ses Gaillardes sont celles que les musiciens estiment le plus. Il mourut en 1605, âgé de soixante ans. »
Fétis cite cinq Jacob, mais il a oublié celui-ci.
LU'LLY.
Parlons d'abord de ses portraits, assez nombreux. Je vais énumérer ceux de la collection du Conservatoire ; si tous ne s'y trouvent pas, on y
remarquera au moins ceux qui ont quelque importance ou quelque valeur artistique : ce que j'en dirai engagera sans doute quelque chercheur à compléter cette notice (1). Commençons parles derniers, en remontant vers la source :
1° Une médiocre lithographie, signée Ad. Midy, et publiée par Blaisot dans la Galerie universelle .
2° Une lithographie de Ghabert.
3° Une autre publiée chez Delpech, et qui n'a absolument rien de la physionomie de Lully .
4° Un dessin de Hesse d'après le portrait de Larguillière, lithographie ; ressemblance plus que douteuse.
5° Une lithographie in-folio de Belliard, d'après Mignard.
6° Un petit portrait, joliment gravé, par Thomas Sculo.
7° Autre gravure, d'un plus grand format, signée E. Desrochers. Ce portrait a été fait, comme les précédents, après la mort de Lully (2). Si la ressemblance laisse à désirer, il y a, par contre, des vers qui ont la prétention de le compléter :
J'ai fait chanter les dieux ainsi que les héros,
Mes airs ont exprimé le murmure des flots,
Le sommeil, les zéphyrs, la pluie et le tonnerre;
J'ai même fait ouïr les ombres des enfers,
Et pour un roi fameux dans la paix, dans la guerre,
D'immortelles chansons j'ai rempli l'univers.
(1) La Bibliothèque nationale n'a que ceux que nous avons.
(2) C'est celui du Parnasse françois, de Titon du Tillet.
L'amaleur qui possédait cet exemplaire, y a ajouté :
Aux lois de notre goût Lully sut se ranger, Il embellit notre art, au lieu de le changer.
8° Un portrait en pied de Lully, assis et tenant en main sa partition d'Armide, dessiné par Al. Johannot, gravé par Grille, peut avoir du mérite comme gravure, mais la ressemblance est nulle.
9° Petite gravure de H. Adlar (un Anglais ?) ; aucune ressemblance.
10° Portrait-médaillon, dessiné par G.-N. Cochin, gravé par Aug. de Saint-Aubin en 1770.
11° Un autre médaillon, gravé par Sornique.
1*2° Le beau médaillon, gravé par Edelinck, peintre de Louis XIV.
13° Foucault, un marchand de musique de la rue Saint-Honoré, avait également fait graver par Bonnart un portrait de Lully debout, avec des musiciens dans le fond. Ce portrait, petit in-folio, se trouve quelquefois ajouté (d'une manière factice) a des partitions de Lully. C'est ce qu'ignorait sans doute M. Fétis, quand il dit, dans sa Biographie universelle des musiciens, que la partition tVAcis et Galatée renferme le portrait de Lully : c'est un portrait ajouté par quelque amateur. Foucault avait fait graver celui de M. Bonnart pour le mettre dans les volumes manuscrits de musique de 'Lully qu'il débitait (sans doute avec l'autorisation de Ballard)
30 NOUVEAU MUSIGIANA.
et qui portaient ce titre imprimé : Recueil des plus beaux endroits des opéras de M. Lully, en 2 vol. Sous le portrait de Bonnard, on lit :
Ses ouvrages, brillant de charmes inouïs,
L'ont fait prendre ici-bas pour Dieu de l'harmonie;
Quelle gloire I il la doit à son rare génie,
Mais pouvait-il moins faire ? Il chantait pour Louis !
Je viens de parler de l'autorisation de Ballard... , je présume cependant qu'il ne Ta jamais donnée ; il me semble même avoir lu quelque part que Lully ou Ballard ont été en procès avec ce Foucault, qui a continué alors à vendre la musique de Lully en copie.
Le Conservatoire possède un titre de l'opéra de Psyché par Lully, avec le portrait sur le verso; au bas on lit : « Se vend à Paris chez le sieur Foucault. » Ce titre a dû être saisi, car on ne trouve point de partitions de Psyché imprimées ou gravées chez Foucault, c'est toujours chez Ballard.
14° Enfin le chef-d'œuvre de tous ces portraits énumérés est, sans contredit, celui de Mignard, gravé par Roulet en grand in-folio; je le crois aussi le plus ressemblant.
A part ces portraits, il en existe un grand nombre d'autres dans des histoires de la musique, en allemand, en anglais, dans des journaux illustrés, etc. Ces portraits sont, pour la plupart, de simples images ne ressemblant pas à Lully ; il n'y a pas jusqu'à cette gravure très répandue, représentant
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32 NOUVEAU MUSIGIANA.
un célèbre joueur de luth, Mouton, qui vivait à Paris à la fin du dix-septième siècle, sous laquelle on n'ait ajouté le nom de Lully : nous en avons un exemplaire. La gravure, qui est belle, a été faite d'après Edelinck par Rousseau.
Mattheson (1) mentionne Jean Fischer comme copiste (ou noteur) de Lully. Ce Fischer était Souabe de naissance; il vint à Paris dans sa jeunesse, et entra chez Lully, où, toujours d'après Mattheson, il travailla la composition avec Lalouette et Golasse ; c'était donc un troisième noteur de Lully.
C'est à cet encombrement de noteurs qu'il faut sans doute attribuer l'entière ignorance dans laquelle nous nous trouvons quant à l'écriture musicale de Lully, restée inconnue jusqu'à ce jour. Il faut admettre cependant que Lully ait écrit de la musique... Sans aucun doute ; mais qui connaît cette écriture ?
La Bibliothèque de l'Opéra a quelques signatures du célèbre musicien; on en trouve quelques autres au bas de reçus ou de quittances. Le Conservatoire en possède cinq (2), mais les renseignements s'arrêtent là.
Lully faisait des vers... assez mauvais; on cite entre autres ceux-ci pour M1,e Fanchon Moreau, qui
(1) Mattheson, Grundlagc emer Ehrcnp forte, etc., 1740, p. 61.
(2) Ces signatures sont sur l'acte d'achat par Lully de l'office de secrétaire du roi, pièce récemment acquise par le Conservatoire. (Voy. p. 37.)
remplissait le rôle de Scylla dans l'opéra de Galatée :
Vous savez bien Scylla, La pomme que Paris à Vénus présenta. . . Elle eût été pour vous, mais vous n'étiez pas là.
On trouve aussi sous le nom de Lully quelques autres bouts-rimés pour des danseuses, entre autres à Mlle Subligny :
Pour finir ma langueur, Le feu dont vos appas me font sentir l'ardeur, Ne peut-il de mes yeux passer dans votre cœur?
Ou bien :
Ah ! je vois dans vos yeux Voltiger un enfant plus beau que tous les dieux, Ne lui refusez rien, vous en danserez mieux.
Tout cela, quelque mauvais que ce soit, peut fort bien n'être pas de Lully, qui était dépravé, mais peu sentimental.
On sait que ce compositeur, amené en France à l'âge de onze ou douze ans, commença par entrer dans les cuisines de Mlle de Montpensier , d'où il sortit pour faire partie des musiciens de la même princesse. On le mit à la porte parce qu'il eut la maladresse de mettre en musique le couplet satirique suivant, qu'on avait fait sur la princesse de Montpensier, à propos de son amour contrarié pour le duc de Lauzun :
Mon cœur, outré de déplaisirs, Était si gros de ses soupirs,
Voyant votre cœur si farouche, Que l'un d'eux, se trouvant réduit A ne pas sortir par la bouche, Sortit par un autre conduit.
J'ai eu un instant l'idée de publier dans cette notice les Portraits en vers qu'on a faits de Lully ; mais précisément les plus intéressants, ceux qu'on trouve clans les Noêls de cour, dans la Chronique scandaleuse rimée et autres écrits et chansons du temps, sont d'une telle verdeur, d'un style si gaulois, qu'il a fallu y renoncer.
Ces portraits, il faut bien l'avouer, ne sont pas très flatteurs, et il paraît qu'ils n'étaient presque pas exagérés.
On sait que Lully avait demandé un opéra à La Fontaine, qui écrivit pour lui la Daphné, mais le musicien refusa de la mettre en musique. Lafontaine lui décocha les vers suivants :
Le Florentin
Montre à la fin
Ce qu'il sait faire :
Il ressemble à ces loups qu'on nourrit, et fait bien; Car un loup doit toujours garder son caractère,
Comme un mouton garde le sien.
J'en étais averti ; l'on me dit : prenez garde, Quiconque s'associe avec lui se hasarde : Vous ne connaissez pas encor le Florentin, C'est un paillard, c'est un matin
Qui tout dévore, Happe tout, serre tout : il a triple gosier. Donnez-lui, fourrez-lui.
Le roi même aurait peine à le rassasier.
Cela se termine ainsi :
Chacun voudrait qu'il fût dans le sein d'Abraham ;
Son architecte, et son libraire,
Et son voisin, et son compère, Et son beau-père, Sa femme et ses enfants, et tout le genre humain,
Petits et grands, dans leurs prières
Disent le soir et le matin :
Seigneur, par vos bontés pour nous si singulières,
Délivrez-nous du Florentin.
A peu près tous les commentateurs de]Boileau mettent sur le compte de Lully les vers suivants de la 9e satire :
En vain par sa grimace un bouffon odieux
A table nous fait rire et divertit nos yeux :
Ses bons mots ont besoin de farine et de plâtre ;
Prenez-le tète-à-tête, ôtez-lui son théâtre,
Ce n'est plus qu'un cœur bas, un coquin ténébreux.
Dans la 10e satire, les deux vers sur Quinault :
Et tous ces lieux communs de morale lubrique, Que Lulli réchauffa des sons de sa musique, etc
Sont appréciés ainsi par La Harpe :
Boileau crut que Lulli, qu'on a tant surpassé, Faisait valoir Quinault, qu'on n'a point effacé ; Il fallait que le temps vengeât l'auteur d'Armide, Ce juge des talents en sa faveur décide :
Chaque jour à sa gloire il paraît ajouter ; Aux dépens du poète on n'entend plus vanter Les accords languissants, cette faible harmonie, Que réchauffa Quinault du feu de son génie.
Lully s'était blessé au pied avec sa canne en faisant répéter un Te Deum pour la convalescence de Louis XIV (1687). Le mal empira, et le malade, pour se rendre le ciel favorable, donna ordre de brûler ses compositions théâtrales. C'est à cette occasion que Santeuil fit les vers suivants :
Hic lacto incumbens, lenta dum morte peribat, Terris luctus crat, sederant sua gaudia cœlo. Flevit et ingemuit ; prona Deus audiit aura Huuc adeo suspirantem, et tam multa gementem. Félix ! si potuit gemitu flexisse Tonantem.
« Lorsque Lully, étendu sur son lit, mourait d'une lente mort, le deuil était sur la terre et ses joies étaient au ciel. Il pleura, il gémit. Dieu prêta une oreille favorable à ses soupirs et à ses gémissements. Heureux si Lully a pu, par ses gémissements, fléchir le Tout Puissant. »
Santeuil fit une seconde pièce de vers à la mort du musicien, trois mois après; ce fut son épitaphe :
Pei'fida mors, inimica, audax, temeraria et excors, Grudelisque et cseca ; probis, te absolvimus istis. Non de te guerimur ; tua sint hsec munia magna. Sed quando per te, populi regisque voluptas, Non ante auditis rapuit qui contibus orbem, Lullius eripitur, querimur modo ; surda fuisti.
« Mort perfide, haineuse, audacieuse, téméraire, implacable, cruelle et aveugle : nous t'absolvons de cet. opprobre, nous ne nous plaignons pas de toi, quand même tu continues ta besogne ; mais quand tu nous enlèves Lully, qui fut la joie du roi et du peuple et qui charmait le monde avec des sons non encore entendus avant lui, nous nous plaignons. Tu étais sourde. »
On fit aussi des vers français, mais qui ne sonnent pas de même :
Pourquoi, par un faste nouveau,
Nous rappeler la scandaleuse histoire
D'un libertin, indigne de mémoire,
Peut-être même indigne du tombeau ?
Venez, ô mort ! faites descendre
Sur ce buste honteux votre fatal rideau,
Et ne montrez que le flambeau
Qui devrait pour jamais l'avoir réduit en cendre.
Décidément Lully n'était pas en odeur de sainteté ! Au bas de la pièce qui suit se trouve cette note : « Les Petits Pères, dans l'église desquels il est enterré, n'ont reçu son corps qu'à force d'argent, et après qu'il eût été rebuté par beaucoup d'autres. »
Je fais suivre ici une pièce publiée pour la première fois : c'est la minute de l'achat fait par Lully d'une place de secrétaire du roi. L'original est à la Bibliothèque du Conservatoire de musique, il contient cinq signatures de Lully.
23 décembre 1681.
Fut présente dame Marguerite Contant, veuve de deffunct Joseph Clausel, vivant escuyer conseiller secrétaire du Roy, maison, couronne de France et de ses finances et advocat es conseils de sa majesté, tant en son nom comme créancière de la succession dudit feu sieur son mari, au moien de la Renonciation par elle faicte à la communeaulté de biens qui estoit entre eux, par acte du dixième septembre dernier, reçu par Langlois, l'un des notaires soussignés et son collègue, aussi notaire et suivant la sentence du Chastelet de Paris du vingt neufvième octobre aussy dernier, rendue envers elle d'une part et Me François Poisson, advocat en Parlement et es conseils du Roy, au nom et comme subrogé tuteur de damoiselle Marie-Thérèse Clausel, mineure, fille unique dudit deffunct sieur Clausel et de ladite dame, seulle héritière dudit feu sieur son père, d'autre part, portant adjudication de ladite dame de ses dot, douaire, preciput et autres conventions matrimonialles que comme tutrice de ladite demoiselle Marie Thérèse Clausel, mineure, demeurante rue de Féron, paroisse Saint Sulpice, laquelle es dicts noms, en la présence dudit sieur Poisson audit nom du subrogé-tuteur, de ladite damoiselle mineure, demeurantrue de.Lesperon, paroisse Saint André des Arcs, a reconnu et confessé avoir vendu et vend par ces présentes à Jean Baptiste Lully, surintendant de la musique de la chambre du Roy, demeurant rue Sainte Anne, paroisse Sainct-Roch, à ce présent et acceptant ledict état et office de conseiller secrétaire du Roy, maison, couronne de France et de ses finances dont ledict sieur Clausel estoit pourveu et jouissant lors de son decedz, suivant les lettres de provision expédiées en sa faveur, le dernier décembre mil six cent soixante-un, signées sur le reply par le Roy Denis et scellées. Pour la conservation duquel il auroitpayé le droict de survivance aux mains de Monsieur de Chassepot de Beaumont, commis par le Roy à la charge de trésorier des
parties casuelles, comme il paroist par sa quittance du deuxième janvier mil six cent soixante-deux et les lettres de survivance à lui expédiées le vingt deuxième dudict mois de janvier, aussi signées sur le reply par le Roy Denis et scellées. Pour par ledit sieur Lully se faire pourvoir et recevoir audit ofûce à ses frais, despens, poursuites et diligences dans quinzaine, et en jouir aux gages, droits, fruits, proffits, revenus et émoluments y attribués et appartenans, à commancer ladite jouissance du premier jour de janvier de l'année prochaine mil six cent quatre-vingt-deux, se réservant ladiete dame esdicts noms, ce qui en est et sera deub et escheu jusqu'au dernier jour duprésent mois de décembre. Et à l'effet de par ledit sieur de Lully de se faire pourvoir et recevoir audit office ladite dame Clausel luy a presenteman fourny l'acte de nomination par elle faite de la pei-sonne dudit sieur de Lully au Roy et à Monseigneur le Chancellier pour estre pourveu dudict office au lieu et place dudict feu sieur Clausel passés par les notaires soussignés ce jourd'huy. Copie collationnée desdites lettres de provision, lesdites lettres de survivance, copie de la quittance de treize cens livres, payé pour icelle estant soubz le contre scel desdites lettres. La quittance de Monsieur du Metz, lors Trésorier des revenus cazuels du Roy, de la somme de huit mil livres payées en ses mains par ledit sieur Clausel, l'un des deux cents quarante conseillers secrétaires du Roy, reservez en conséquence de l'édict du moisd'avril mil six cent soixante douze, ladite quittance datée du vingtième dudict mois d'avril, deux autres quittances de Monsieur de Chassepot de Deaumont, ci-devant Trésorier desdicts revenus cazuels, dattées l'une comme l'autre du dernier avril mil six cent quatre, l'une de la somme de sept mil livres, et l'autre de deux mille deux cents livres payées par ledict sieur Clausel, à cause de son dit office de secrétaire du Roy qui estoit lors l'un des six vingts du collège ancien, une autre quittance des sieurs des Ruelles, Bonnefond du Tiller et de Nicolas, secrétaires du Roy, lors pro-
',0 NOUVEAU MUSICIAXA.
cureurs syndics dudit collège ancien des six vingts, de la somme de treize cents soixante-quatre livres dix-neuf sols neuf deniers, aussy payés par ledit sieur Clausel pour sa part de plus grande somme fournie par ledict collège suivant la quittance de Monsieur Janin de Castille, Trésorier de Lespargne, au bas de copie de laquelle est celle susdite desdits sieurs secrétaires du Roy, en date du quatrième may mil six cent soixante six. Copie collationnée de la sentence du Chastelet de Paris du septième Juillet dernier, inscrites aux registres de Josse, greffier, faisant mention de l'Election de ladite dame pour tutrice et dudit sieur- Poisson pour subrogé tuteur de ladite demoiselle mineure, et extrait de Indite sentence adjudicative des conventions matrimonialles de ladite Dame, et si au sceau et expédition desdites lettres de provision dudict office au nom dudict sieur Lully il intervenait quelques oppositions procédantes du faict de ladite dame esdicts noms dudict feu sieur Clausel ou de leurs autheurs, icelle dame promet et s'oblige esdicts noms et un chascun d'iceux sollidairement les faire lever incontinent après qu'elles lui auront été énoncées au domicile par elle ci après .esleu, à peine de tous despens, dommages et intérests.
Cette vente et composition faite à la charge que ledict sieur Lully entrera au lieu et place dudict sieur Clausel dans les debtes communes de la compagnie de Messieurs les deux cent quarante conseillers secrétaires du Roy, et fera les soumissions pour ce nécessaires quand il en sera requis, et outre moyennant le prix et somme de soixante-trois mil livres, que ledict sieur Lully promet et oblige debailler et payer à ladite dame Clausel en sa demeure à Paris ou au porteur, si tost et incontinent que lesdites provisions dudict sieur Lully auront été scellées sans oppositions subsistantes, sans intérêts pendant ledict temps, au payement de laquelle somme ledict état et office de conseiller secrétaire du Roy demeure par privilège spécial affecté, obligé, hypothéqué, comme pareillement ledict sieur Lully y oblige
et hypothèque tous et chacun ses autres biens, meubles et imeubles, présents et advenir, sans que l'une desdites obligations déroge à l'autre : car ainsy et pour l'exécution des présentes et dépendances lesdites parties ont esleu leurs domiciles irrévocables en ceste ville do Paris, es maisons où elles sont demeurantes devant déclarées, auxquels lieux et nonobstantpromettant, et s'obligeant chacun en droit soy ladicte dame Clausel esdicts noms solidairement. Reçeu, faict et passé en la maison et demeure de ladicte dame Clausel l'an mil viG quatre-vingt-un, le vingttroisième jour de Décembre avant midy, et ont signé :
Marguerite Contant, Jean Baptiste Lully, Poisson, Langlois, Moufle.
Ladite dame Marguerite Contant, veuveduditsieurClausel, tant en son nom comme créancière de la succession dudict sieur son mari, que comme tutrice de ladite damoiselle mineure sa fille, confesse avoir reçeu dudit sieur Lully à présent pourveu et reçeu en l'office de conseiller secrétaire du Roy que ladite dame esdits noms luy a vendu par ledit contrat, devant escrit à ce présent et acceptant, qui luy a baillé, payé, compté et délivré, présents les notaires soubsignés en louis, pistolles d'or et autres espèces, le tout bon poids, en la présence et du consentement dudit sieur Poisson audit nom de subrogé tuteur de ladite mineure la somme de soixante trois mil livres, à quoi a été convenu par ledict contrat pour le prix dudict office de secrétaire du Roy vendu par iceluy audict sieur Lully, de laquelle somme de soixante trois mil livres ainsi paies par ledict sieur Lully à ladite dame Clausel esdits noms, au moien de ce qu'il a été pourveu et reçeu audit office sans opposition, elle es susdits noms s'en contente et a quitté et quitte ledit sieur Lully et tous autres ce promis esdits noms solidairement les faire tenir quitte envers et contre tous, déclarant ladite dame qu'en conséquence de l'adjudication à elle
'ri NOUVEAU MUSIGIANA.
faite du prix dudit office par la sentence énoncée audit contrat pour son paiement de partie des sommes desquelles elle est créantière de la succession dudit sieur Clausel, elle entend retenir à son proffit ladite somme des soixante-trois mil livres, comme lui appartenant, promettant et obligeant renonçant. Faict et passé en la maison et demeure de ladite dame Clausel déclarée audit contrat, l'an mil viC quatrevingt deux, le septième jour de janvier après midy. Et ont signé :
Marguerite Contant, Jean Baptiste Lully, Poisson, Langlois, Moufle.
Il est toujours intéressant de savoir comment les hommes célèbres ont été jugés par leurs contemporains, et je mets en fait que pour bien parler de Lully, il faut avoir lu La comparaison de la musique italienne et de la musique française (par Jean Louis Lecerf de la Viéville, seigneur de Fresneuse) Bruxelles (1705), parce que cet écrivain a vécu toute la vie de Lully, et qu'à travers les grandes admirations pour la musique de ce compositeur, on découvre des vérités fort intéressantes.
Dans le 6e Dialogue on lit : « J'admirerai tout air triste qui imitera Bois épais, tout air emporté qui tiendra de celui dWmadis, que toute la France, depuis la princesse jusqu'à la servante de cabaret, a tant chanté :
Amour que veux-tu de moi?
J'avoue qu'en lisant que des cuisinières ou des servantes de cabaret ont chanté de la musique de Lully, je ne fus pas peu intrigué. Le lendemain, en
arrivant à la Bibliothèque, je n'eus rien de plus pressé que de chercher cet air dans YAmadis de Lully. Il se trouve au commencement du 2e acte, et donne absolument raison à l'enthousiasme de Lecerf de la Viéville ; je l'ai éprouvé à mon tour en le lisant (1).
On parle également de Lully dans les Lettres d'un académicien de Bordeaux sur le fonds de la musique 1764 (2).
C'est dans la seconde lettre qu'on lit : «M. Rousseau cite une anecdote que je n'oserais nier, parce que c'est un fait. Il dit que Gorelli fut renvoyé de France au delà des monts par la jalousie basse de Lully. Ce fait est nouveau pour moi; mais voici une autre anecdote qui pourrait être plus vraie que celle-là, et avoir, par quelque malentendu, fondé celle-là. J'avais toujours cru que Lully était l'élève de Corelli, qui l'avait fait venir en France (3); mais je n'avais jamais ouï dire que Corelli y fut venu lui-même, surtout depuis Lully. Non que je veuille excuser celui-ci d'un vice de jalousie, qui pouvait lui être plus que naturel, s'il était national (italien), comme il Tétait en effet.
« Sur quoi je me suis laissé dire par des musiciens qui avaient vu Lully de près que c'était sur Loren-
(1) Cet air a été publié par la maison Durand el Schœnewcrk. (/2) Par le père Castel.
(S) Ceci est inexact, c'est le chevalier de Guise qui a amené Lullv en France.
zani, condisciple ou coélève de Lully sous Corelli. qu'était tombée la jalousie de Lully. On me contait des traits peu honorables par où cette haine jalouse avait éclaté entre ces deux musiciens, dont l'un était maître de musique de la chambre et l'autre de la chapelle du roi Louis le Grand.
« Arriva le fameux opéra de Phaéton, qui eut le malheur de tomber d'abord sur le théâtre. On en fit des parodies misérables, surtout du chœur fameux : Oh! l'heureux temps, que la satire travestit en celui-ci : Oh! le bon vin qui a endormi, etc. Lorenzani n'était point jaloux, et parut en cette occasion un fort honnête homme : il fit face à la satire, fit revenir la cour et la ville en faveur de son rival désolé, rétablit le chœur et l'opéra en question sur le théâtre, et cela avec tant d'impartialité, de succès et d'éclat, que Lully, par ordre même du roi, alla se jeter aux genoux de Lorenzani et l'embrasser cordialement.
« Lorenzani était un grand musicien, égal même à Lully : ce trait le prouverait. Gomme il était sujet naturel du pape, sa sainteté le revendiqua. Lorenzani aimait la France et le service du roi. Il ne voulait pas nous quitter, nous, indignes d'admirer Cafarelli. Peut-être que la jalousie joua à propos. Enfin le roi toujours grand, toujours chrétien, dit cette belle parole : « Je suis le fils aine de l'Église, je rends à ma mère le bien quelle m'axait prêté; » et il renvoya au pape le sieur Lorenzani, qui pleurait amèrement, malgré les bienfaits et à cause même
des bienfaits dont sa Majesté le combla dans ce moment. »
« Quand Lully voulut quitter le clavecin de l'Opéra (1), il fit venir le plus habile homme qu'on put lui déterrer. Il lui donna une basse chiffrée pour l'accompagner. Il y avait au commencement une note sur laquelle se trouvait un 6 suivi d'un 5.
« Que veut dire, demande le claveciniste à Lully, ce soixante-cinq que je rois sur cette note ?
— Il veut dire que vous n'aurez pas le clavecin
de l'Opéra. »
(Journal de musique, 1770.)
Dans ce même journal, il y a un article d'un directeur de théâtre qui.se propose d'exploiter la province, et qui expose ses projets ; il dit entre autres choses : « Mes chanteurs n'auront point de cris, point de sons filés, point de ces battements mortels qu'on appelle cadences, parce qu'ils ne devraient être employés qu'aux cadences véritables, c'est-à-dire à la fin du morceau, ou du moins a chaque morceau principal; ils n'ont point de ports de voix, de coulés au-dessous de la note, et surtout cotte langueur, qu'on veut faire passer pour de l'intérêt, et qui h. elle seule rend le chant français insupportable. »
(1) On accompagnait alors les récitatifs des* opéras au clavecin sur une basse chiffrée, soutenue par une ou deux bas.-es de viole.
4G NOUVEAU MUSICIANA.
Dans la pièce de Pasquin et Marforio de Ghe-
rardi (1697), Pasquin chante à la scène VII :
Il en est de ces beautés comme de la musique. Sur un théâtre magnifique, Vn grand air de Lully se vend Un louis d'or, c'est le prix courant ; Mais quand il court la prétentaine Autour de la Samaritaine, Le livre et la feuille : six blancs (1).
CHARBONNIÈRE (mort en 1(370).
Chambonnière, le meilleur claveciniste de son temps, joli cavalier et homme agréable, mais d'une vanité intolérable, courait les leçons en équipage à deux chevaux, avec un page derrière la voiture.
Les chevaux étaient étiques ; quant au page, c'était un faux page, bourré de foin, mis là pour simuler un vrai page en chair et en os. Etant au cours, raconte Segrais, avec ce carrosse, où les carrosses se suivaient en marchant lentement, selon la coutume, les chevaux du carrosse suivant le sien, sentant le foin devant eux, se mirent à prendre le page par les jambes. Quelqu'un qui s'en aperçut cria au cocher : « Prenez garde à vos chevaux, ils mangent le page de M. Chambonnière »
On dit aussi qu'allant faire leçon d'instrument à une dame dans la rue de Vaugirard, son cocher menait cependant ses chevaux paître dans la plaine de Grenelle; et qu'un écorcheur qui était venu écor-
(1) Six blancs : 2 sous et demi.
cher un cheval, en voyant un extrêmement maigre, regorgea et i'écorcha, croyant qu'on l'avait amené dans cet endroit là parce qu'on ne voulait plus s'en servir. Quand le cocher retourna pour prendre ses chevaux, il n'en trouva plus qu'un, l'autre avait été écorché (Œuvres de Sec/rais).
(Desnoiresterres, les Cours galantes.)
COLÀSSE.
Sur l'opéra cYAstrée, de La Fontaine, musique de Colasse (1691), on lit dans la Chronique scandaleuse :
L'on peut bien juger sans peine Lorsque l'on voit Céladon, Qu'il nous vient de La Fontaine ; Mais ce n'est pas d'Hélicon, C'est de l'égout du Parnasse, Et l'on a choisi Colasse, Afin qu'il y fit des airs Aussi méchants que les vers.
Colasse, l'ancien secrétaire de Lully, a été peu choyé par les critiques de son temps, qui écrivaient alors volontiers en vers, tandis qu'aujourd'hui la prose leur suffit. Voici un quatrain de J.-B. Rousseau sur Colasse :
Tremble, malheureux plagiaire, C'est l'ombre de Lully qui paraît à tes yeux : « — Je viens revendiquer les vols audacieux
Que tu m'as osé faire (1). »
(1) On prétendait que Colasse utilisait les airs que Lully avait condamnés au feu... Il ne devait pas y en avoir beaucoup.
Failes-nous justice, Apollon, Des auteurs de moyenne classe.
Délivrez-nous du Gampistron, Faites-nous justice, Apollon, Imposez silence au baron.
Et faites reposer Golasse, Faites-nous justice, Apollon.
Quelle pitié que l'Opéra Depuis qu'on a perdu Baptiste !
Incessamment Ton redira :
Quelle pitié que l'Opéra; Personne de longtemps n'ira Sans en être tout à fait triste !
Quelle pitié que l'Opéra!
Colasse de Lulli craignit de s'écarter ; Il le pilla, dit-on, cherchant à l'imiter.
Golasse eut la folle passion de chercher la pierre philosophale, ce qui n'aboutit qu'à le ruiner et affaiblir sa santé, il était marquis de Penango.
Il avait fait représenter une dizaine d'opéras, qui tous, en exceptant Thétis et Pelée, eurent un succès médiocre.
Après la première représentation de l' opérai chille et Polyxène par Gampistron, musique de Golasse (177v2), on fit cette épigramme :
Lulli près du trépas, Quinault sur le retour Abjurent l'opéra, renoncent à l'amour,
Pressés de la frayeur que la mort leur donne
D'avoir gâté de jeunes cœurs Avec des vers touchants et des sons enchanteurs : Colasse et Campistron ne gâteront personne.