LES MUSICIENS DE L ORCHESTRE
Ce n'est pas toujours une aimable confraternité
qui règne parmi eux. On déchiffre, par exemple, une pièce nouvelle, un pupitre de violon a une faute (une faute de copiste) ; mais comme cela fait esclandre, les voisins sont enchantés et rient d'une façon soi-disant spirituelle, comme pour dire : vous voyez, nous autres, nous ne faisons pas la faute ; l'homme jaloux en arrive à cet excès de bêtise.
Je me rappelle que peu de temps après mon arrivée à Paris, un alto d'un petit théâtre du boulevard du Temple me proposa de le remplacer un soir dans son petit boui-boui ; on le payait 5 franes, il me donnait 50 sous. Enchanté de cette bonne aubaine, je fus exact à l'heure, et le chef d'orchestre prévenu, on ne fit pas autrement attention à moi : j'étais,
d'ailleurs, aussi fort que les autres qui ne
l'étaient guère.
Dans ces petits théâtres, il arrive fréquemment qu'à la 30e ou à la -40e représentation, on passe des couplets, que telle ou telle ritournelle est supprimée, et même que des numéros entiers sont laissés dehors ; mais on ne se donne pas la peine d'inscrire ou de reporter. ces changements sur les parties, les musiciens se les rappellent et ne se trompent pas. Il arrive alors ce qui m'arriva à moi : je jouai bravement ma partie d'alto telle qu'elle était devant moi, et plusieurs fois je me trouvai tout seul : aussi il fallait voir le bonheur, les rires de l'orchestre ; le chef seul se dépitait et me lançait des regards furieux : mais là, était-ce de ma faute?