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BERLIOZ

Berlioz, toujours besogneux, toujours à court d'argent, avait éprouvé les sympathies du gouvernement dès 1839, où on lui donna le titre et les appointements de Conservateur de la Bibliothèque du Conservatoire. Heureusement qu'il y avait en même temps un bibliothécaire amateur, instruit, ardent,

M. Bottée de Toulmon, qui faisait la besogne en laissant les appointements à Berlioz, et celui-ci ne demandait pas mieux, car c'était certainement l'homme du monde le moins doué pour être bibliothécaire ; il m'a dit plus dîme fois que la vieille musique c était du fumier, et voilà toute l'estime qu'il en faisait. Au reste, je ne lui ai jamais vu d'enthousiasme que pour Beethoven, Gluck et Weber; le choix n'était certes pas à dédaigner, mais je suis à peu près convaincu que le reste des compositeurs (lui excepté) jouissait dans son esprit de la même estime que celle qu'il avait vouée à la vieille musique.

Quoiqu'il en soit, il a laissé à la bibliothèque quatre de ses partitions : Benvenuto Cellini, Béatri x et Bénédicte la Prise de Troie (non représenté) et les Troyens.

A ces autographes, j'ai pu successivement en ajouter quelques autres, comme la Tempête de Shakespeare, fantaisie dramatique; Y Ouverture du Corsaire ; la première version de la Fuite en Egypte, exécutée à une soirée de Mme Guyel-Desfontaines, par la Société Sainte-Cécile. — Ulmpériale; le Requiem ; YIntrata de Roh Roy mac Gregor; Herminie, cantate de 1828 ; Cléopâlré, cantate de 1829, qui ne remporta pas encore le prix; quant à Sardanapale, la cantate couronnée en 1830, j'avoue que je ne l'ai jamais vue.

En ajoutant à tout cela (comme autographes) un envoi de Rome de 1831 : Et ressurexit et quelques romances avec orchestre, j'aurai tout énuméré.

19Ô NOUVEAU MUSICIANA.

Beaucoup de spectateurs ou auditeurs des premières représentations des Troyens sont encore vivants et peuvent se rappeler avec combien peu d'enthousiasme cet ouvrage fut reçu du public.

A cette époque, je donnais régulièrement tous les hivers quatre ou cinq séances à la salle Pleyel pour faire entendre mes compositions nouvelles, quelquefois aussi celles de mes amis.

Le Septuor des Troyens m'avait beaucoup impressionné, et je résolus de le faire entendre à mon public de la rue Rochechouart. Mes moyens ne me permettaient pas un orchestre : le piano jouait les instruments à cordes, et l'orgue remplaçait les instruments à vent, d'ailleurs peu nombreux dans ce morceau. Au Septuor fut ajouté le charmant duo en sol bémol, 6 Nuit d'ivresse, que Berlioz fit répéter lui-même avec beaucoup de soin à MmeBarthe Bandérali et à M. Félix Lévy. Mes solistes du septuor étaient : Mme Barthe, Mme Bertrand, Pagans, Archaimbaud ingrat ! j'ai oublié les autres.

Je m'étais payé un petit chœur d'une quinzaine d'artistes, et enfin notre exécution fit merveille; le public applaudissait, bissait, et Berlioz, lui, pleurait!... Non, il sanglotait! Quoi d'étonnant! cet homme était tout nerfs.

Une actrice, de passage à Rouen, parut dans une représentation à bénéfice.

Dans la pièce... je ne sais plus laquelle, elle s'adresse à un prince, rôle de figurant, en lui disant : « Je sais, prince, qu'à la plus belle musique du monde vous préférez le son du tambour. »

La. salle entière éclata de rire à ces mots.

L'actrice, furieuse, rentre dans la coulisse, mais se calma aussitôt, car le directeur lui apprit en deux mots que le figurant était en même temps le tambour de la ville.

En visitant quelques cartons de la Bibliothèque du Conservatoire, j'ai mis la main sur une pièce dont le titre mérite d'être conservé. L'exemplaire porte de la main de l'auteur : « à M. Berlioz; » or ce titre, le voici :

L'anarchie musicale réprimée par le despotisme de la gamme diatonique, ou nouvelle table thématique pour être exécutée à 4 voix avec accompagnement de piano, imaginée et dédiée aux artistes par Louis Dalla Casa (de Bologne), artiste. À Paris, chez Pacini et Launer.

Une basse-taille, représentant la 4° voix, chante la gamme, sur laquelle les trois autres voix brodent des fragments de phrases de Cimarosa, de Zingarelli, d'Asioli, de Mozart, de Paer, de Bellini et de Rossini ; l'accompagnateur lui-même a quelques bribes à chanter, il y a également le God save the King.

L'auteur a fait graver sur son morceau les deux notes suivantes : « L'effet de cette bizarre idée musicale résulte de l'extrême exactitude dans la mesure, et de bien indiquer aux écouteurs tous les motifs connus qui se présentent successivement dans la pièce. »

A la fin : « L'anarchie musicale finit par se soumettre entièrement au despotisme de la gamme diatonique. »

Il paraît que les facéties musicales allaient volontiers se faire éditer à la maison Launer, car en voici une seconde : l'auteur n'a pas signé, évidemment par modestie. Gela s'appelle un Veuvage, esquisse de mœurs pour piano. La lithographie seule est déjà un chef-d'œuvre de burlesque, les détails du morceau ont d'ailleurs leur valeur au même titre. Sur la troisième mesure, on lit : Elle était si bonne, si tendre! C'était un ange ! (Il est prêt à la rejoindre).

Plus loin : « Il se raisonne ! pourquoi racourcir le fil de ses jours. Il porte machinalement la main sur un flacon de Constance, il le débouche par inadvertance et le boit par distraction...» Durant ce temps, le piano joue doré, do ré, do ré en triples croches, à faire dresser les cheveux aux auditeurs impressionnables, parce qu'on prévoit la terrible catastrophe... Eh bien! non; le piano joue do do do à | pendant sept ou huit mesures, et vous lisez ce texte

consolant : « II se trouve mieux. Ne peut-il faire le bonheur d'un autre ange? Oh! oui. Il se sent capable de faire encore une, deux, trois et môme quatre heureuses. »

Là-dessus le piano tapote une espèce de valse commune... comme tout le morceau d'ailleurs, et cette scène émouvante se termine en fa majeur, pour effacer la tristesse de l'entrée en fa mineur.

Au mot trio, dans Y Encyclopédie méthodique (série musique), on lit cette charmante réclame de M. Momigny, auteur de l'article :

« La Bourgeoisie musicale connaît plus le trio de Razetti (1) en fa que ceux des grands maîtres, qui sont encore trop au-dessus de la portée des amateurs médiocres. La reconnaissance me fait un devoir de ne pas terminer cet article sans parler de l'élégance et de l'énergie avec laquelle Mniede Lanoue exécute mon trio de piano en ut mineur (œuvre 22), accompagnée de son mari, véritable amateur, et de M. Vidal, violon plein d'habileté, de délicatesse et d'esprit. »

« Mme Céleste Boucher et M. Alexandre Boucher, son époux, sont les premiers qui, par leurs rares talents réunis, ont fait goûter ce trio, dont Us ren-

(1) M. Fétis se donne la peine de renvoyer Rasctti à Razetti; on se demande pourquoi, puisque toutes les compositions gravées de cet auleur ont l'orthographe Rasetti.

dent le grandiose et la noblesse avec cette largeur de style qui caractérise les grands artistes. »

Il faut bien prévenir nos lecteurs que les bourgeois du commencement de ce siècle n'étaient pas aussi crétins en musique que M. de Momigny veut le faire accroire ; on préférait le trio de Rasetti au sien, parce qu'il était encore un peu moins mauvais, et non parce que la musique des grands maîtres (comme Momigny) était trop au-dessus de la portée des amateurs.

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