AVERTISSEMENT
Tandis qu'à Paris un auteur (J.-J. -Rousseau) s'efforçoit de prouver que la langue qu'on y parle n'étoit pas faite pour estre mise en musique, moy, italien, vivant à Parme, je ne meltois en chant que des paroles françaises. Je suis venu icy rendre hommage à la langue qui m'a fourni de la mélodie, du sentiment et des images. L'auteur anti-françois auroit dû aller en Italie, et ne faire chanter que des paroles italiennes; il a fait le Devin do village; il n'y a jamais eu d'inconséquence aussi aimable, il est/àcheux qu'il n'ait pas continué; il a craint sans doute que ses ouvrages ne fissent trop grand tort à ses propositions.
L'abbé de Chaulieu, écrivant contre l'esprit, finit son ode par ces quatre vers :
Esprit que je hais, et qu'on aime, Avec douleur je m'apperçois Pour écrire contre toy-même, Qu'on ne peut se passer de toy.
M. Rousseau a certainement dit :
Langue dure et si peu lyrique, Avec douleur je m'apperçois Que pour faire de la musique On ne peut se passer de toy.
Parmi les collections anonymes du Conservatoire, on trouve : Recueil de sept romances d'Estelle, avec accompagnement de clavecin, dédiées à M. le chevalier de Florian, par un amateur enthousiaste de ses délicieux ouvrages. Paris, chez Imbault, 3 livres 12 sols.
Principes de flageolet pour tous les tons et cadences, et des airs nouveaux pour instruire les sereins et autres oiseaux. Paris, chez Frère.
Dans le Musiciana de 1877 on a déjà pu lire quelques pages sur les titres bizarres; les Allemands sont plus forts que nous dans cette spécialité, surtout quand il s'agit de titres brillant par leur longueur. Il en est un que je n'ai pas eu la peine de traduire, et que je copie simplement :
Discours analytique sur la cohérence imperturbable de l'unité du principe des trois premières parties intégrantes de la théorie musicale, et qui sont : 1° la partie canonique, ayant pour objet les recherches analytiques de la génération des sons et intervalles, relativement aux trois genres diatonique, chromatique, enharmonique; 2° la partie mélodique, ayant pour objet les recherches analytiques de la combinaison des sons et intervalles,
relativement aux divers systèmes pour la disposition régulière du chant diatonique ; 3° la partie harmonique ayant pour ohjet la recherche des lois de l'accompagnement, sous le régime des accords consonnants et sous ï ordonnance déterminée de la modulation ; ouvrage enrichi de cinq tahles formulaires et dédié à monsieur Tricklir, musicien célèbre, versé en géométrie et dans Fart de penser, par le baron de \Yiese. Dresde, 1795.
Tricklir était un violoncelliste, né à Dijon en 1750. Fétis, effrayé par ce titre, n'a pas eu le courage de lire l'ouvrage.
Fragments de lettres de la reine Marie-Antoinette .
Je n'aime pas la musique française extraordinairement, j'y (rouve un vide qui me surprend. Avant de quitter Versailles, j'y ai entendu un jeune garçon de neuf ans, qui composait des sonates et les exécutait fort bien au clavecin ; il joua aussi des morceaux d'autres compositeurs; je m'amusai à lui présenter quelques pièces allemandes, il en joua une à première vue et très bien. Si par hasard il vient par ici un bon musicien allemand protégé par l'Impératrice, adressez-le à moi.
... Il y a ici une direction supérieure de la chapelle royale qui jouit d'une grande réputation, mais que je trouve peu attrayante. Avant-hier, à la fêle du Roi, qui est en même temps celle du Dauphin, on fit exécuter plusieurs symphonies, qui ne m'enthousiasmèrent pas précisément. Je voudrais entendre un peu de musique allemande, mais je n'ose
pas trop louer notre Gluck, de crainte de blesser. 11 faut que j'attende une occasion pour en parler.
Enfin j'ai célébré un triomphe. Le 19 nous eûmes la première représentation à'Iphigénie, de Gluck ; j'en fus enthousiasmée, on ne peut plus parler d'autre chose; dans toutes les têtes il régne une fermentation sur cet événement extraordinaire. C'e^t incroyable, il se forme des partis, on s'attaque comme s'il s'agissait d'une question religieuse.
A. la cour, quoique j'énonçai publiquement et tout haut mon opinion sur cette œuvre de génie, il y a des divisions et de vives discussions; il paraît que c'est encore plus fort en ville. Je voulus voir M. Gluck avant l'exécution, et il me développa lui-même ses plans et ses idées, pour déterminer le vrai caractère de la musique théâtrale, comme il dit, et le ramener vers le naturel. Si j'en juge d'après l'impression que l'opéra fit sur moi, il a réussi bien au delà de ses espérances ; même monsieur le Dauphin sortit de son calme et trouva beaucoup de choses dignes de sa sympathie. A l'exécution il y eut, comme je m'y attendais, des passages entraînants. Au commencement on faisait des mines indécises, il faut d'abord se faire à ce système, après avoir été habitué si longtemps à tout le contraire; aujourd'hui tout le monde veut entendre la pièce, et c'est un bon signe : Gluck paraît très content.
Gluck m'a composé quelques pièces de musique que je chante au piano.
... J'ai déjà dit que l'Empereur tenait à ne pas résider au château. Il demeure dans un hôtel, mais il soupe avec nous; le mois dernier je le conduisis à une représentation à'Iphigénie en Aulide, qui avait lieu à l'Opéra de Paris. Il se cacha dans le fond de la loge, mais à un passage remarquable, je le saisis par le bras, et le forçai de se faire voir. Il fut salué avec enthousiasme par le public et quitta le théâtre, enchanté de sa réception et de l'heureux succès de notre boa Gluck.
Peu de personnes savaient sans doute que M. Febvre, sociétaire du Théâtre-Français, compose de la musique dans ses moments de loisir. En voici la preuve cependant : Le 21 novembre 1887 on a vendu, à Berlin (en vente publique), un numéro (121 du catalogue) ainsi libellé : « Frédéric Febvre, sociétaire de la Comédie-Française à Paris, manuscrit de musique autographe signé : Grande marche militaire dédiée à Sa Majesté Guillaume 7er, roi de Pmisse, par Frédéric Febvre, sociétaire de la Comédie-Française, à Paris. Partition autographe à grand orchestre , 26 pages in-folio oblique, dans une jolie reliure française, maroquin rouge, filets tranches dorées, aux armes de Prusse. »
Il paraît que ce titre avait alléché le bibliothécaire du Conservatoire de Paris, mais il n'a pas eu la bourse assez longue ; on lui a répondu que le n° 121 a été racheté par un personnage du plus haut rang, à raison de 80 francs.
Monpou. — Il y avait une fois un compositeur qui s'appelait Monpou, et dont on a chanté quelques jolies romances, très répandues du vivant de leur auteur. Monpou faisait partie des romantiques de 1830; son dernier opéra fut Lambert Simnel, qu'on dit avoir été achevé par Adolphe Adam. Ce dernier compositeur a fait mieux que cela, il a écrit les trois quarts de la partition de Lambert Simnel, ce qu'il
est facile de constater à la simple inspection de la partition autographe que possède le Conservatoire de musique.
Monpou écrivait péniblement ; si on ne le voyait à l'écriture, je pourrais l'appuyer de l'opinion d'Adolphe Adam , qui me Fa dit plus d'une fois.
Eh bien! Monpou se croyait un des forts de son temps; on n'a qu'à lire cette longue et prétentieuse quasi-préface , mot inventé par l'auteur, imprimée sur le dos de
Sara la baigneuse
Gantatille
Victor Hugo et Hippolyte Monpou.
Pourquoi cette chanson aurait-elle plus de succès que toutes les autres du même auteur ? Ce n'est point une romance, une barcarolle, une chansonnette, mais une œuvre sans nom, bizarre, extravagante et difficile. Donc, c'est justice.
Ne sais-je pas d'ailleurs combien je suis peu propre à ce genre de composition? Mes amis me Pont dit tant de fois, que si je savais quelque chose à faire, j'y tâcherais de tout mon mieux possible; mais qu'on le dise : musique sacrée ou dramatique, faudra-t-il que je me mette aux gages de quelqu'Évèque de ^'auxhall, du nom de Châtel ou de Roch, pour disputer pendant la messe les bancs de mes auditeurs à l'escamoteur qui doit me succéder"? Car il est à tout le monde, leur temple : au premier, la messe avec ses chants solennels , au second le sauvage avec son bastring (1). Merci !
(V Bastringue a eu deux significations : 1° un mauvais lieu; 2° un mauvais joueur de violon. Ni l'une ni l'autre ne s'accorde bien avec le texte de Monpou.
194 NOUVEAU MUSIGIANA.
Non plus, je n'irai pas me morfondre aux antichambres de nos poètes en renom, aux coulisses de nos théâtres, pays d'eau bénite de cour, s'il en fut, pour n'obtenir que de gracieuses poignées de mains ou de charmantes promesses, dont on ne voit jamais la fia. Non, j'aime mieux attendre ! Quand on voudra de moi, je suis là.
Ce n'est pas qu'il ne soit cruel de dépenser en si chétive monnaie l'acquit de douze années passées sur Hœndel, Bach, Clari, Marcello et Palestrina, le plus grand de tous, dans cette belle et puissante école de Choron, que, pour le dire en passant, presque tous ses élèves ont lâchement renié depuis leurs tout petits succès : oui, cela est cruel. Mais que voulez-vous? C'est ainsi que l'on fait des arts dans cette France privilégiée, comme on l'appelle.
Heureux sont ceux à qui l'on dit : il faut faire de cette façon, et qui font ainsi qu'on leur dit; quant à moi, je ne le puis, ni ne le voudrais.
Tel je suis, je me donne : composant comme je sens, pour un petit nombre d'amis qui m'écoutent et me disent que cela est bien.
C'est ce qu'il me faut. Hipp. Monpou.
Nota. — Cette chanson devait être la première d'un album que quelques circonstances m'ont empêché de publier; voici pourquoi elle se trouve accompagnée de cette quasi-préface.