NERON
Je n'ai pas la moindre intention de faire une apologie de Néron ; je traduis tout simplement d'après le premier volume des Documents historiques et critiques sur la musique, par F.-W. Marpurg.
Dès que Néron fut monté sur le trône, il attira à sa cour Terpus ou Terpnus, qui jouait de la lyre et qui était réputé le meilleur musicien de son temps (1). Guidé par ce virtuose, il continua non seulement à se perfectionner sur la lyre, mais il travailla en même temps le chant, et déjà au bout d'une année il était de force à entrer en lice avec les plus forts musiciens de profession de ce temps-là, comme il le prouva à un concours à Naples, où il remporta le prix, nonobstant le tremblement de terre qui eut lieu tandis qu'il chantait et qui ne l'émut pas le moins du monde. Les juges lui apportèrent la couronne de laurier, qu'il fit couvrir d'or et placer à côté de la statue d'Auguste, à Rome.
A ce concours public de la ville de Naples, Néron fut si charmé du succès que lui avait fait le peuple qu'il mangea plusieurs fois en public (à l'orchestre) et se fît entendre aussi après son souper dans quelque belle mélodie grecque.
Il est certain que la réputation artistique de Néron
(i Fétis a oublié d'en parler !... Et, cependant, le maître de Néron ! C'est comme si un historien oubliait de citer le maître de guitare de Napoléon Ier; il a dû jouer de la guitare, on en jouait tant alors!
fut si bien établie qu'il vint en Italie des musiciens de tous les coins du monde rien que pour entendre l'empereur chanter sa gloire... et se voir récompensés pour cela.
Pour répandre le goût de la bonne musique, Néron fit venir cinq mille jeunes gens d'Alexandrie, et leur donna les meilleurs maîtres de l'art.
Après son retour a Rome, on fut très impatient de l'entendre; si bien qu'en se rendant au Sénat, dans son char, le peuple l'arrêta en lui demandant de produire sa divine voix. Il promit de chanter dans ses jardins, lors des fêtes néroniennes qui approchaient. Mais le peuple fut aussi peu satisfait de cette réponse que sa propre escorte, et comme il était l'homme le plus bienveillant du monde, il ne se fit pas prier davantage pour donner ce plaisir au peuple.
Néron se rendit au théâtre (représentation gratuite ce jour-là) ; il parut sur la scène, se mit à préluder, et fit annoncer par Glitus Rufus, à haute voix, que l'empereur chanterait l'histoire de Niobé. On commença, et ce divertissement dura jusque très tard dans la nuit, au grand ébahissement du peuple.
Dès son entrée dans la carrière artistique, Néron avait donné ordre qu'on inscrivit son nom sur le rôle des joueurs de harpe et de lyre. (Ceci n'a rien d'étonnant. M. le baron Haussmann a bien été élève du Conservatoire, classe de violoncelle, en 1825 ; il n'en était pas plus fier pour cela.)
Un jour que Néron jouait sur la scène le rôle
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d'Hercule furieux et qu'il parut, selon la tradition, couvert de chaînes, un soldat de sa garde, voyant son maître dans cet état, prit la chose au sérieux et accourut h son secours, armé de son glaive. Ce trait plut à Néron, qui fit récompenser le soldat.
L'exemple de la cour ne manqua pas d'inspirer aux plus grandes familles de Rome un goût prononcé pour la musique et le théâtre; les plus considérées d'entre elles montèrent des tragédies et des comédies, s'évertuant à les jouer de leur mieux; de tous côtés on ne parlait que de ces sortes de réjouissances; Rome était le séjour des plaisirs, même les Vestales y prenaient part.
Cependant, de toutes les représentations publiques organisées par l'empereur, aucune ne lui procura plus d'honneurs et plus de succès de la part du peuple que celle où il parut au théâtre de Pompée avec le roi arménien Tiridates, ce dernier dans la position la plus humble d'un vaincu, mettant à ses pieds le sceptre et la couronne. Le discours, plein de soumission du roi, fut répété à haute voix au peuple par un préteur, après quoi Néron releva Tiridates, lui remit la couronne sur la tête, et le plaça à ses côtés, à la droite du théâtre, pour entendre la comédie accompagnée d'une superbe musique. Les vivats éclatèrent de toutes parts, et on nomma ce jour le jour doré.
Après son retour d'Arménie, l'empereur se proposa d'aller en Grèce. Il visita les théâtres d'Athènes, de Thèbes, de Lacédémone et de Corinthe ; partout
où il parut, il obtint le prix. On lui érigea partout des colonnes triomphales ; il dispensa la Grèce de tout tribut, récompensa magnifiquement les virtuoses les plus célèbres, et revint triomphant à Rome.
Son successeur Galba n'a pas laissé la même réputation que Néron dans les Annales artistiques. Le célèbre joueur de flûte Canus s'étant fait entendre devant lui, fut récompensé par une pièce de monnaie, tandis que Néron lui eût largement fait part de ses trésors.