LA MARCHE DE RAGOCZY
Cette grande famille transylvanienne a fait parler d'elle dès le commencement du xvne siècle. En 1660, on lit dans la Muse historique de Loret :
Ragotsky, sans cérémonie, Tient bon dans la Transylvanie; Et le Grand Turc ou grand Sultan, Des chrétiens le second Satan,
Et qu'en divers lieux on redoute,
Ne le saurait mettre en déroute.
Mais plusieurs de ses régiments,
Poussés par des ressentiments
Dont leur nation est aigrie,
Font grand désordre en la Hongrie,
Et portent bien de la terreur
Dans les pays de l'Empereur :
Mais ce souverain germanique
A résister si bien s'applique,
Que les Turcs, quoique assez inéchans,
N'en seront pas trop bon marchans.
Ces versiculets étaient publiés en juin, et un mois après, en juillet, on lit :
Ragotzky, prince de courage Est décédé, dont c'est dommage, Mais il a, par un noble effort, Vendu bien chèrement, sa mort Aux Turcs, nation violente, Car il défit six mil et trente Des dits Turcs, pires que des chiens, Sans perdre que sept cents des siens; Le combat, dit-on, fut terrible, Il y fut percé comme un crible, Après avoir lui-même mis A bas plus de trente ennemis, Il reçut de coups d'alumelles (1) Cinq ou six blessures mortelles, Dont il mourut dix jours après, Changeant ses lauriers en cyprès.
(1) Alumellc, lame de couteau, d'après le Dictionnaire de l'Académie.
Il paraît qu'il existe dans la tradition diverses chansons sur les Ragoczy, pièces plus anciennes que la marche que nous connaissons, et qui datent du commencement du siècle dernier, quand le prince transylvanien François -Léopold Ragoczy s'opposa, sans succès, au pouvoir de l'Autriche. La prohibition par le gouvernement autrichien de l'exécution de la marche de Ragoczy clans les réunions publiques et la confiscation des exemplaires imprimés dans les magasins de musique ont été sans doute un stimulant de plus pour conserver dans le cœur du peuple cet air aimé.
Un seigneur hongrois s'écriait : « Quand j'entends le Ragoczy, il me prend envie de conquérir le monde; mes doigts se crispent d'un mouvement convulsif après un pistolet, une épée, ou quelque arme qui soit à ma portée : il faut que je la saisisse, que je marche en avant (1). »
Le prince Léopold, après un soulèvement réprimé par l'Autriche, fut enfermé au château de Neustadt; d'où il parvint à s'échapper, grâce à sa femme. On peut lire la romanesque captivité et la délivrance de ce prince dans le Ve volume des Pièces intéressantes et peu connues, par de La Place, Bruxelles, 1787.
Berlioz décrit d'une façon émouvante sa première
(1) En Hongrie, on a une espèce de hautbois criard, barbare, dont le son perçant porte très loin ; on l'appelle Ragoczi Pfeife (flûte Ragoczy) ou Haborn-sip en hongrois; un peu plus court que
exécution à Pesth de la marche de Ragoczy, qu'il avait orchestrée : on trouvera cela dans le second volume de ses Mémoires.