PREMIER JOURNAL DE MUSIQUE
On regarde généralement comme le premier essai de critique musicale, en France, le petit in-12 dont le titre est : Sentiment d'un harmoniphile sur différents ouvrages de musique, à Amsterdam, et se trouve à Paris (1756).
C'était une espèce de prélude, d'essai, que l'abbé de Morambert faisait là. Cependant cet appel ne fut guère entendu; cette première partie de 84 pages, suivies de huit planches de musique, n'alla pas plus loin, et ce n'est qu'en 1 76 i que Mathon de la Cour publia son Journal de musique, suivi de YAlmanach musical en 1775 et du Calendrier musical de Framery en 1788.
Le sentiment d'un harmoniphile ne manque certainement pas d'intérêt ; voici de quoi on y parle : 1 Le Te Deum de M. Philidor. — ^2° Particularités de la vie de Calvières (i). — 3° Service de Rover (2). — 4° Analyse de Fart du chant (3). — 5° Réflexions sur l'opéra de Castor et Pollux (4). — 6° L'Europe galante. — Particularités de la vie de Campra et Catalogue de ses ouvrages. — 7° Sur l'opéra. — 8° Concert. — 9° Académie de musique érigée a Aix en Provence.
Il paraît qu'en 1756 les choristes de l'Opéra n'étaient pas la fleur des pois : « On ne saurait trop s'élever contre l'inaction dans laquelle restent ordinairement ceux qui chantent les chœurs, défaut qui refroidit Faction et détruit l'illusion.
(1) Calvière (1695-175o), organiste de la chapelle royale a Paris.
(2) Rover, en 1748 directeur du Concert spirituel, auteur de divers ballets.
(3) L'Art du chant, par Bérard.
(4) Castor et Pollux, de Rameau.
« Quelque place que tiennent les chœurs dans un opéra, soit qu'ils y fassent partie de l'intérêt, soit qu'ils n'y soient qu'accessoires, ils doivent toujours l'aire voir jusqu'à quel point ils y entrent, ou par leurs attitudes, ou par leurs évolutions, ou par un jeu marqué.
« Dans le cas où ils ne sont qu'à la suite de quelque héros dont ils chantent la gloire, ils ne doivent, en place de l'attitude ignoble et inanimée qu'ils paraissent avoir adoptée, qu'en prendre d'agréables et de décentes qui conviennent à la position dans laquelle ils se trouvent, et varier les figures que leur nombre les met dans la nécessité de former pour entourer leur héros, sans s'en tenir à la forme si rebattue du fer à cheval, à laquelle ils paraissent être aussi attachés qu'à l'attitude des bras croisés.
« Quel autre ridicule ne jette pas encore sur la régie de ce spectacle la manœuvre grossière des cordes qui traversent si souvent le fond du théâtre, qu'on a la maladresse de jeter pendant des endroits intéressants, et dont la chute interrompt toujours le spectateur ; puis ces monstres ridicules et même indécents qu'on emploie quelquefois, qui laissent presque voir la forme humaine sous une toile blanchâtre, et dont les jambes traînantes de ceux qui en sont revêtus achèvent de tirer des spectateurs un rire de mépris, qui est le seul mouvement que puissent exciter des objets aussi mal représentés. »
Décidément on a fait quelques progrès depuis
1756; les chœurs ne se mettent plus en fer achevai, mais ils chantent moins bien que les chœurs du théâtre de Vienne, par exemple ; je suis fâché d'être obligé d'en convenir. On a reproché quelques fois aux choristes femmes de l'Opéra de Paris d'être un peu mûres, tandis qu'à Vienne, à l'Opéra impérial, on ne voit presque exclusivement que des jeunes filles pour le même emploi. Leurs voix sont fraîches et bien sonnantes. On m'a raconté le pourquoi pendant que j'étais à Vienne. Là beaucoup de jeunes filles de la bourgeoisie, musiciennes et ayant même eu des leçons de chant, font partie des chœurs de l'Opéra, en ajoutant volontiers un supplément de 100 à 150 francs par mois à leurs dépenses de toi- I lette. Elles ne sont pas le moins du monde déconsi- [ dérées pour cela, et peuvent même avoir d'autres [ emplois dans des magasins, par la simple raison quêtant musiciennes, elles répètent moins que des choristes dans le cas contraire.
On lit dans le Journal de musique (mai 1770) :
« Le 23 on a représenté Athalie de Racine, au théâtre de Versailles (1), avec des chœurs et le spectacle le plus pompeux. »
Sans cloute qu'à cette époque on ne se rappelait plus que Moreau, maître de musique de la chambre
(1) Le théâtre de la Conr
du roi Louis XIV, avait composé les chœurs d' A t halie pour Saint-Cyr.
Donc, à Versailles, il y eut au troisième acte d'Athalie un chœur cVErnelinde de Philidor ; au quatrième acte, un chœur de Jephté de Montéclair, et enfin au cinquième acte un chœur d' Iphigénie de Desmarets et Campra (1).
Cela rappelle tout à fait la fameuse représentation du Bourgeois gentilhomme, à l'Opéra, le 8 janvier 1852.
« Le 26 mai on donna sur le théâtre de Hay- Market, à Londres, YOrfeo, opéra italien dont la musique est de M. le chevalier Gluck. MM. Back et Guglielmi ont ajouté à cet opéra une nouvelle ouverture et quelques airs II »
Que le bretteur Guglielmi, qui avait toujours besoin d'argent, consentît à embellir et corriger l'œuvre de Gluck, cela n'a rien de bien étonnant ; mais que Jean-Chrétien Bach, le onzième fils du grand Sébastien, y ait prêté la main, c'est bien plus extraordinaire !
Un joli petit almanach, qui s'appelle Modes parisiennes de 1820, me fournit l'appréciation suivante du théâtre italien d'alors : « La nouvelle administration de l'Opéra italien a heureusement fait oublier celle de Mme Catalani(2) aux dilettanti de la capitale.
(1) Ulphigénie en Aulidc, de Gluck, ne fut donnée qu'en 1774.
(2) Mme Catalani avait eu la direction du Théâtre Italien en 1816 et 1817, une déplorable direction, qui finit par la ruine et la clôture de ce théâtre.
La troupe nouvelle a offert l'ensemble le plus satisfaisant. Pellegrini a soutenu en France l'immense réputation qu'il avait acquise dans son pays; lui, Garcia, Porto, Mmes Mainvielle-Fodor, Ronzi, ont surpassé l'attente des amateurs les plus difficiles. Quant au signor R.ossini, sa musique n'a pas fait fortune dans une ville depuis longtemps accoutumée aux chefs-d'œuvre de Mozart, de Cimarosa et de Paisiello. »
Le Barbier, de Piossini, avait été joué à Paris avec un succès médiocre (et surtout des acteurs médiocres) en 1819; Rossini ne vint à Paris que beaucoup plus tard.