BEETHOVEN
J'ai grand plaisir à parler d'une compatriote qui eut son heure de célébrité, et qui s'en est allée jouer du piano au Paradis un an avant que je vinsse au monde.
Mme Bigot était une demoiselle Kiéné, de Colmar ; ce nom, s'il est alsacien, a dû être passablement estropié. Quoi qu'il en soit, la jeune fille était remar-
quablement douée pour la musique, dont les éléments lui furent enseignés par sa mère. Elle n'avait que dix-huit ans quand elle épousa M. Bigot, mais c'était déjà alors une pianiste qui faisait sensation. Qu'on lise ce qu'en dit Fétis clans sa Biographie universelle des musiciens, et l'on sera surpris de l'enthousiasme du biographe qui est rarement aussi élogieux. Il y a également sur cette artiste un article de Le Bas clans le Dictionnaire encyclopédique de la France, où l'on voit que Mme Bigot se rendit à Vienne avec son mari dès le commencement de son mariage, et que là elle fit d'immenses progrès sous la direction d'Haydn, de Salieri et de Beethoven.
La première fois que la jeune Alsacienne joua devant Haydn, l'émotion de l'illustre vieillard fut si vive, nous dit Fétis, qu'il se jeta dans les bras de la surprenante virtuose en s' écriant : 0 ma chère fille! ce n'est pas moi qui ai fait cette musique, c'est vous qui la composez.
M. Victor Wilder, clans sa Vie de Beethoven, raconte de son côté que la fascination exercée par cette éminente artiste sur le génie de Beethoven fut telle qu'il s'éprit pour elle d'une amitié si vive qu'on ne tarda pas à la calomnier ; le maître écrivit à ce propos une lettre très curieuse dont les biographes ont perdu la trace.
C'est précisément cette lettre que je vais publier. Elle a été offerte à la Bibliothèque du Conservatoire par M. Maurin, l'éminent professeur de violon à cette école.
CURIOSITES, RARETES, AUTOGRAPHES. 289
Chère Marie, cher Bigot,
C'est avec un profond regret qu'il nie faut constater que les sentiments les plus purs, les plus innocents, peuvent souvent être méconnus. — Je n'ai jamais songé à interpréter l'accueil affectueux que vous m'avez fait autrement que par votre désir de m'accorder votre amitié. — Il faut que vous me jugiez bien vaniteux et bien petit si vous supposez que les prévenances d'une personne aussi excellente que vous ont pu me faire croire que j'avais gagné votre affection du premier coup.
D'ailleurs, un de mes premiers principes, c'est de n'avoir jamais d'autres relations que des relations d'amitié avec la femme d'un autre. Si j'agissais autrement, je remplirais mon cœur de méfiance envers celle qui, peut-être un jour, partagera ma destinée, et je souillerais moi-même la vie la plus belle, la plus pure.
Il se peut que j'aie plaisanté quelquefois un peu librement avec Bigot ; je vous ai bien dit moi-même que je suis parfois très mal élevé. — Je suis avec tous mes amis extrêmement franc (naturel;, et je hais toute contrainte. Je compte aussi Bigot parmi ces amis. Si quelque chose lui déplaît de ma part, votre double amiié exige que vous me le disiez, et certainement je me garderai de lui fuire de nouveau de la peine. — Mais comment la bonne Marie peut-elle aussi mal interpréter mes actes?
Quant à mon invitation de faire une promenade en voiture avec vous et Caroline (I), Bigot s'étant opposé à ce que, la veille, Marie sortit seule avec moi, je devais naturellement croire que vous le trouviez peut-être peu convenable ou choquant. Toutefois, en vous écrivant, je n'y voyais pas d'inconvénient. Si, maintenant, j'ai encore dit que je tenais beaucoup à ne pas essuyer de refus, c'était
1 Probablement la sœur de M,u9 Bigot.
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seulement pour déterminer ces dames à profiter de la belle et magnifique journée. Je pensais toujours plus au plaisir de Marie et à celui de Caroline qu'au mien, et, en déclarant qu'un manque 'le continuée de votre part ou un refus passerait à mes yeux pour une véritable offense, je croyais presque vous obliger à céder à mes prières. — Il vaut bien la peine que vous vous demandiez comment réparer le lorl que vous m'avez fait en me gâtant cette belle journée, tant h cause de ma disposition d'esprit que du beau temps.
J'ai dit que vous me méconnaissiez. Votre jugement actuel à mon égard montre assez que j'avais raison, même sans penser à ce que vous pensiez vous-même à ce sujet.
J'ai dit encore que, si je vous fréquentais, cela aurait dss suites fâcheuses. Ce n'était qu'une simple plaisanterie n'ayant d'autre but que de vous montrer combien tout chez vous m'attire de plus en plus, et que je n'ai pas de plus grand désir que de pouvoir vivre toujours avec vous. Voila ^a vérité. Je suppose même le cas d'un sens plus mystérieux — car il est permis à l'amitié la plus sainte d'avoir aussi ses secrets; — mais doit-on donner une fausse interprétation au secret de l'ami, parce que cet ami ne peut le divulguer sur-le-champ? Non, cela ne doit pas être.
Cher Bigot, chère Marie, Jamais, jamais vous n'apprendrez que j'aie manqué à l'honneur. Dès mon enfance j'ai appris à aimer la vertu et tout ce qui est noble et beau . Vous avez fait beaucoup de mal à mon cœur. Que cela ne serve qu'à consolider de plus en plus notre amitié.
Je ne suis vraiment pas bien aujourd'hui, et il est peu probable que je puisse aller vous voir.
Depuis hier après l'audition des quartettes, ma sensibilité et mon imagination n'ont cessé de me représenter que je vous avais fait souffrir.
Cette nuit, je suis allé à la Redoute pour me distraire, mais en vain ; votre image à tous me poursuivait partout, et une voix semblait me dire sans cesse : Ils sont si bons,
ils souffrent peut-être à cause de moi ! Le cœur serré, je me hâtai de m'en aller.
Écrivez-moi quelques ligner-.
Votre ami sincère, fidèle, qui vous embrasse tous,
Beethoven.
Il y a fort peu de temps que le Conserva luire de musique a acquis l'autographe de la Sonate en fa mineur, op. 57 de Beethoven, ce pur chef-d'œuvre dédié au comte de Brunswick. L'exemplaire est bien complet, mais taché d'eau d'un boul a l'autre. Il avait appartenu en dernier à M. Baillot, le lils du célèbre violoniste. M. Baillot fils avait été très lié avec M. Bigot (1), le mari de la remarquable pianiste alsacienne dont il vient d'être question. M. Bigot donna, en 18ov2, l'autographe de la Sonate en fa mineur à son ami Baillot, en y joignant un mot qui s'y trouve encore, et qui explique l'origine detaches dont j'ai parlé; je le transcris :
« C'était, si j'ai bonne mémoire, sur la lin de septembre 1808 que Beethoven revint à Vienne, après avoir passé quelques semaines dans les terres du prince Lichnowski. Pendant sa route, il l'ut assailli par un orage et une pluie d'averse qui perça sa malle, où il avait placé la Sonate en fa qu'il venait de composer.
« Arrivé ta Vienne, il vint nous voir, et montra en
1 Ce M. Rigot avait été interprète de l'empereur Napoléon pendant les campagnes de Russie, Dresde, Leipzig, etc., attaché depuis au ministère des affaires étrangères.
riant son œuvre encore toute mouillée à ma femme, qui se mit à la regarder.
« Trouvant le début frappant, elle la posa sur le piano et se mit à la jouer. Beethoven ne s'y attendait pas, et fut surpris en voyant que Mmc Bigot n'était pas un moment arrêtée par les fréquentes ratures et les changements qu'il y avait faits. C'était l'original, qu'il allait apporter à son éditeur pour le faire graver.
« Quand Mme Bigot l'eut joué, elle le pria de lui en faire cadeau. Il y consentit et le lui rapporta fidèlement quand l'œuvre fut gravée. »
Avant cette acquisition, la Bibliothèque du Conservatoire possédait un autographe intéressant de Beethoven; ce sont 31 pages in-folio des Chansons irlandaises, un cadeau de A. Schindler, auteur d'une petite biographie de Beethoven, et que quelquelques lignes de Fétis feront mieux connaître : « Admis dans l'intimité de Beethoven, à cause de l'admiration et de l'attachement qu'il témoignait pour cet homme illustre, il passa près de lui environ dix années, fut le confident de ses travaux, de ses chagrins, de ses affaires, et lui prodigua ses soins dans sa dernière maladie. »
Le manuscrit de Beethoven porte cette suscription :
Manuscrit de Beethoven (de Fan 1815) donné en hommage au Conservatoire de musique à Paris, par A. Schindler.
Paris, 6 mai 1842.
CURIOSITES, RARETES, AUTOGRAPHES. 203
Dans cet autographe, il pourrait même se trouver quelques pages inédites qui, au moins, ne se trouvent ni parmi les Chansons écossaises ni parmi les Chansons irlandaises.
Beethoven s'est servi pour ce cahier de papier réglé à la patte, qu'on lui réglait sans doute, ou qu'il se préparait lui-même, car il est assez mal réglé pour cela.