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LETTRES DE MADAME DU BOCAGE

SUR l'iTALIE.

A Turin, le 25 Jvril 1757.

Apres avoir franchi les bornes de la France, une chaussée nous conduisit jusqu'aux Alpes. Nous dînâmes au Pont-Beauvoisin, limites du Dauphiné et de la France. Ensuite on parcourt, au bord d'un précipice où mugit un torrent serré entre deux rochers, un chemin étroit, taillé sous le roc. Un garde-fou, tantôt de pierre, tantôt de bois, souvent rompu, fait pour tranquilliser les princesses qu'on conduit à Turin, y rassure un peu les yeux effrayés. Près de Chamberry, le Duc Charles Emanuel fit couper danjs le rocher une route de quatre-vingts pieds de haut, d'un quart de lieue de long, où d'espace en espace, deux voitures peuvent passer: une inscription, faite en 1670, éternise le bienfait de ce prince. Les bonnes actions des rois se gravent sur l'airain, les nôtres sur le sable* Notre gloire en est plus grande ; nous fesons le bien sans espoir de récompense.

En sortant de ce détroit^ où les cavernes qu'on rencontre ressemblent à l'habitation des Gorgones, nous trouvâmes des cascades qui tombent de cent pieds de

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rocher en roclicr, et forment des torrens, qu'on traverse sans cesse sur des ponts trembhms. On suit ainsi, haut et bas, sur des bords escarpes et pierreux. Je cours des eaux, qui d'abord creusa ces chemins.

Après avoir passe le cruel pas de Termignon, nous arrivâmes à Lanebourg ; nous y soupâmes assez bien avec de mauvais mets, et dormîmes mieux sur un Ht de fer, qu'un oisif sur le duvet. Pendant notre sommeil on démontait nos voitures, pour les faire passer à dos de mulet Je Mont Cenis, que nous escaladâmes dès le matin en porteurs. Que vis-je au fonds du Tabîme incommensurable que je côtoyais? Un torrent noir et bourbeux s'y précipite en mugissant, et blanchit d'écume les rochers qui lui font obstacle. Je ne doutai plus que ce ne fût le Cocyte, et je crus que je descendais aux Enfers. On ne peut se faire une juste idée de ces montagnes, qu'on ne les ait parcourues. Les points de vue terribles et admirables qu'on y rencontre, sont faits pour nourrir J'imagination des poètes ; mais leurs tableaux n'en peuvent rendre la réalité. Comment peindre cent rochers dont la cime couverte d'une neige éternelle arrête les nues, les force à se dissoudre, et à creuser des abîmes, d'où les eaux rassemblées coulent de toutes parts pour fertiliser les plaines, &c.

A Venise, le — Mai 1757.

Avant de vous parler de Venise, ma chère sœur, il faut vous dire un mot de Vicense. On nous proposa d'aller au théâtre olympique : j'avais ouï parler de toutes les merveilles de Tltalie.; jamais de celle-ci. Je crus trouver une enceinte, où les jeunes gens se disputaient le prix des jeux d'exercice : quelle agréable surprise ! j'entre dans un spectacle des Romains. Sur le théâtre, cinq rues ornées de maisons, aboutissent à une place de la plus belle architecture, où se rendent les acteurs. Au pied de cette avant-scène est l'orchestre où jadis présidaient les consuls et les vestales. Au tour de ce rez-de-chaussée, s'élèvent en (Jemi-cercle seize gradins couronnés d'une balustrade, où régnent trente statues plus hautes que nature, le tout couleur de marbre blanc : l'espace qu elles laissent entr'eîleS; et la colonnade c^ui les environne, nous per-

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mit d'en faire le tour, et d'y contempler la décoration du théâtre, où nous descendîmes pour en parcourir avec soin les différentes rues, où les Daves et les Chre* rnès^ arrivant sur la scène, pouvaient parler sans se voir. Alors je compris combien leurs très-longs à parte^ ne blessaient point la vraisemblance. Pour concevoir aussi par quel art les acteurs se fesaient entendre dans des lieux si vastes, nous visitâmes les recoins où la voix venait retentir. Ce curieux théâtre dont j'emporte le plan, ne sert aujourd'hui qu'à donner des bals dans les foires fameuses. Nous sortîmes de cette ville par des campagnes plantées en échiquier. Les vignes montent sur les arbres, et courent de l'un à l'autre en guirlandes ; la terre labourée sous cet ombrage, n'en est que plus fertile.

Comme nous étions sur le canal qui conduit à Venise, nous découvrîmes un amas d'îles, qui, comme les nuages d'une décoration, se sépara insensiblement à nos yeux attentifs, et nous laissa voir une ville flottante, où nous entrâmes par un large canal orné de palais enchantés. Le lendemain, des dames nous menèrent dans une des galères de la république, à la fête du Bucentaure. Imaginez-vous des rivages bordés d'une foule de peuple dont les cris percent les ciéux ; la mer couverte de gondoles, et de felouques remplies de musique ; le bruit des canons des châteaux et des vaisseaux, cent banderolles déployées ; et dans le lointain, malgré le soleil qui brillait sur les toîts de la ville, la cime des montagnes du Tyrol couverte de neige. Voilà le tableau qui charmait nos regards à midi, le jour de l'Ascension. L'habit da masque de cette cérémonie est un long manteau noir; une belle dentelle noire fait le camail, un chapeau noir emplumé couvre les épaules et la tête, et un masque blanc le visage. Hommes et femmes sont ainsi masqués dans le temps du carnaval. Dans les premières visites et les cérémonies, les hommes sont en robe, et les dames en noir, qu'elles relèvent par beaucoup de pierreries et de dentelles. J'en vis l'autre jour un grand nombre rassemblées et parées pour une prise l'habit de la fille d'un sénateur, dans un des couvens destinés à la noblesse. La moitié du sénat assista à ce sacrifice. L'extérieur et l'intérieur de l'église étaient fort ornés ; mais rien n'égale la perspective de la galerie par où la victime

vînt à la grille : elle était longue, voûtée, et terminée réellement par la mer ; les murs des deux côtés peints en rouge, bordés de vrais orangers entremêlés de statues de carton, imitant parfaitement l'albâtre, formaient la plus étonnante décoration. L'épouse sacrée, couronnée de fleurs, soutenue par deux mères vénérables, s'avança à pas lents sur un tapis bleu parsemé de roses, prononça ses vœux dans les mains d'un prélat, au son de mille instrumens, et remonta au parloir. Toutes les dames furent Vy saluer. Madame de Loredano, sœur du doge, me fit la faveur de m'y conduire ; on y servit des rafraîchissemens de toutes espèces. Les filles sans espoir d'être bien mariées prennent volontiers le voile. Le couvent ne les gêne point à l'excès : elles ont tous les soirs des assemblées à la grille ; et leur vêtement relève la beauté, loin de l'éteindre. Madame Michaeli m'a donné, sous cet habit, l'idée des figures célestes ; je n'ai rien vu de plus beau, de plus touchant, de plus aimable ; chacun s'empressait à lui faire sa cour au parloir ; les ministres étrangers y sont admis.

Les églises Vénitiennes sont superbes ; tous les voyageurs vous en donneront la description^ et celle des tableaux des meilleurs maîtres qui les décorent. Monsieur Farcetti, noble Vénitien, homme de lettres, a une collection de tableaux choisis et des plus belles statues ; elle lui coûte plus de cent cinquante mille livres; ce qui forme la plus curieuse galerie qu'on puisse rassembler. A l'amour du bel antique, il joint le goût des ornemens modernes ; c'est ce que l'on voit dans ses entresols, qui régnent sur un large canal. Là, cent gondoles ou bateaux, réprésentés dans les glaces, en font des tableaux mouvans ; et tandis que ces miroirs rendent les images vivantes, les chefs d'œuvres des Raphaels, des Titiens, dans l'étage supérieur, fixent le passé sous leurs traits.

Les Vénitiens n'ont ni jeu de boule, ni promenade à pied ou à cheval, ni chasse, ni trop de goût pour le vin. L'amour, les farces, les joutes sur l'eau, font leur passe-tems.

De Bologne, le — Juin 1757.

'Je ne vous ai pas parlé, ma chère sœur, de la Place 'de Saint Marc à Venise. L'église du même nom,

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