‹ Nouveau recueilChapitre 104 sur 145 · SCENE I Joad, Abner · texte numérisé non relu

SCENE I Joad, Abner

Abner. Oui, je viens dans son temple adorer l'Eternel ; Je viens, selon l'usage antique et solemnel, Célébrer avec vous la fameuse journée, Où sur le Mont Sina la loi nous fut donnée. Que les temps sont changés ! sitôt que de ce jour La trompette sacrée annonçait le retour, Du temple orné par tout de festons magnifiques,

Le peuple saint en foule inondait les portiques :

Et tous devant Tautel avec ordre introduits,

De leurs champs dans leurs mains portant les nouveaux

fruits Au Dieu de l'univers consacraient ces prémices. Les prêtres ne pouvaient suffire aux sacrifices. L'audace d'une femme arrêtant ce concours, En des jours ténébreux a changé ces beaux jours. D'adorateurs zélés à peine un petit nombre Ose des premiers temps nous retracer quelque ombre î Le reste pour son Dieu montre un oubli fatal, Ou même s'empressant aux autels de Baal, Se fait initier à ses honteux mystères, Et blasphème le nom qu'ont invoqué leurs pères. Je tremble, qu'Athalie, à ne vous rien cacher, Vous même de l'autel vous fesant arracher. N'achevé enfin sur vous ses vengeances funestes, Et d'un respect forcé ne dépouille les restes.

JoAD. D'où vous vient aujourd'hui ce noir pressentiment ?

Abner. Pensez-vous être saint et juste impunément? Dès long-tems elle hait cette fermeté rare Qui rehausse en Joad l'éclat de la tiare. Dès long-tems votre amour pour la religion Est traité de révolte et de sédition.

Du mérite éclatant cette reine jalouse, Hait surtout Josabet votre fidèle épouse. Si du grand-prêtre Aaron Joad est successeur, De notre dernier roi Josabet est la sœur. Mathan, d'ailleurs, Mathan, ce prêtre sacrilège, Plus méchant qu'Athalie, à toute heure l'assiège, Mathan de nos autels infâme déserteur, Et de toute vertu zélé persécuteur.

C'est peu que le front ceint d'une mitre étrangère. Ce Lévite à Baal prête son ministère.

Ce temple l'importune, et son impiété '

Voudrait anéantir le Dieu qu'il a quitté. Pour vous perdre, il n'est point de ressorts qu'il n'invente ; Quelquefois il vous plaint, souvent même il vous vante, Il affecte pour vous une fausse douceur. Et par là de son fiel colorant la noirceur. Tantôt à cette reine il vous peint redoutable, Tantôt, voyant pour l'or sa soif insatiable.

336 ATHALIÊ,

Il lui feint qu'en un lieu, que vous seul connaissez, Vous cachez des trésors par David amasses. Enfin depuis deux jours la superbe Athalie Dans un sombre chagrin paraît ensevelie. Je Tobservais hier, et je voyais ses yeux Lancer sur le lieu saint des regards furieux ; Comme si, dans le fond de ce vaste édifice. Dieu cachait un vengeur armé pour son supplice. Croyez-moi, plus j'y pense, et moins je puis douter Que sur vous son courroux ne soit prêt d'éclater ; Et que de Jézabel la fille sanguinaire, Ne vienne attaquer Dieu jusqu'en son sanctuaire.

JoAD. Celui qui met un frein à la fureur des flots, Sait aussi des méchans arrêter les complots. Soumis avec respect à sa volonté sainte. Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte. Cependant je rends grâce au zèle officieux Qui sur tous mes périls vous fait ouvrir les yeux. Je vois que l'injustice en secret vous irrite, Que vous avez encore le cœur Israélite. Le ciel en soit béni. Mais ce secret courroux, Cette oisive vertu, vous en contentez-vous ? La foi qui n'agit point, est-ce une foi sincère ? Huit ans déjà passés, une impie étrangère Du sceptre de David usurpe tous les droits. Se baigne impunément dans le sang de nos rois, Des enfans de son fils détestable homicide. Et même contre Dieu lève son bras perfide. Et vous, l'un des soutiens de ce tremblant état, Vous, nourri dans les camps du saint roi Josaphat, Qui sous son fils Joram commandiez nos armées, Qui rassurâtes seul nos villes alarmées, , >

Lorsque d'Ocosias le trépas imprévu Dispersa tout son camp à Taspect de Jéhu : Je crains Dieu, dites-vous, sa vérité me touche. Voici comme ce Dieu vous répond par ma bouche : Du zèle de ma loi que sert de vous parer ? Par de stériles vœux pensez-vous m'honorer ? Quel fruit me revient-il de tous vos sacrifices ? Ai-je besoin du sang des boucs et des génisses? Le sang de vos rois crie, et n'est j)oint écouté. Rompez, rompez tout pacte avec l'impiété. A

Du milieu de mon peuple exterminez les crimes^ T

Et vous viendrez alors m'immoler vos victimes» i

TRAGEpIE. 337

Abner. Hé! que puis-j€ au milieu de ce peuple abattu ?

Benjamin est sans force, et Juda sans vertu. Le jour qui de leurs rois vit éteindre la race, Eteignit tout le feu de leur antique audace. Dieu-même, disent-ils, s'est retiré de nous. De riionneur des Hébreux autrefois si jaloux, Il voit sans intérêt leur grandeur terrassée, Et sa miséricorde à la fin s'est lassée. On ne voit plus pour nous ses redoutables mains, De merveilles sans nombre effrayer les humains. L'Arche sainte est muette et ne rend plus d'oracles. JoAD. Et quel temps fut jamais plus fertile en miracles?

Quand Dieu par plus d'effets montra-t-il son pouvoir? Auras-tu donc toujours des yeux pour ne point voir, Peuple ingrat? Quoi, toujours les plus grandes merveilles, Sans ébranler ton cœur, frapperont tes oreilles? Faut-il, Abner, faut-il vous rappeller le cours Des prodiges fameux accomplis en nos jours : Des tyrans d'Israël, les célèbres disgrâces, Et Dieu trouvé fidèle en toutes ses menaces ; L'impie Achab détruit, et de son sang trempé Le champ que par le meurtre il avait usurpé ; Près de ce champ fatal Jézabel immolée. Sous les pieds des chevaux cette reine foulée^ Dans son sang inhumain les chiens désaltérés ; Et de son corps hideux les membres déchirés ; Des prophètes menteurs la troupe confondue, Et la flamme du ciel sur l'autel descendue ; Elie aux élémens parlant en souverain.

Les cieux par lui fermés et devenus d'airain. Et la terre trois ans sans pluie et sans rosée ; Les morts se ranimant à la voix d'Ehsée? *^

Reconnaissez, Abner, à ces traits éclatans, Un Dieu, tel aujourd'hui qu'il fut dans tous les temps ; Il sait, quand il lui plaît, faire éclater sa gloire, Et son peuple est toujours présent à sa mémoire. Abner. Mais où sont ces honneurs à David tant promis, Et prédits même encore à Salomon son fils? Hélas ! nous espérions que de leur race heureuse

^SS ATIIALIK,

Devait sortir de rois une suite nombreuse ; Que sur toute tribu, sur toute nation, L'un d'eux établirait sa domination, lerait cesser partout la discorde et la guerre, Et verrait à ses pieds tous les roîs de la terre.

JoAD. Aux promesses du ciel pourquoi renoncezvous ?

Abner. Ce roî, fils de David, où le chercherons* nous ?

Le ciel-même peut-il réparer les ruines De cet arbre séché jusques dans ses racines? Athalie étouffa Tenfant même au berceau. Les morts, après huit ans, sortent-ils du tombeau? Ah ! si dans sa fureur elle s'était trompée; Si du sang de nos rois quelque goutte échappée .'

JoAD. Hé bien, que feriez-vous ?

Abner. O jour heureux pour moi !

De quelle ardeur j'irais reconnaître mon roi ? Doutez-vous qu'à ses pieds nos tribus empressées Mais pourquoi me flatter de ces vaines pensées ? Déplorable héritier dç ces rois triomphans, Ocosias restait seul avec ses enfans.

Par les traits de Jéhu je vis percer le père ; Vous avez vu les fils massacrés par la mère.

JoAD. Je ne m'explique point. Mais quand l'astre du jour Aura sur l'horison fait le tiers de son tour, Lorsque la troisième heure aux prières rappelle, Retrouvez-vous au temple avec ce même zèle. Dieu pourra vous montrer, par d'importans bienfaits, Que sa parole est stable, et ne trompe jamais. Allez, pour ce grand jour, il faut que je m'apprête, Et du temple déjà l'aube blanchit le faîte.

Abner. Quel sera ce bienfait que je ne comprends pas?

L^illustre Josabet porte vers vous ses pas- Je sors, et vais me joindre à la troupe fidèle Qu'attire de ee jour la pompe solemnelle.

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