Scène du Grondeur
M. Grichard, vieux médecin ; L^Olive, son valet; Ariste, frère de Grichard.
M. Grich. Bourreau, me feras-tu toujours frapper deux heures à la porte ?
L'OL Monsieur, je travaillais au jardin. Au premier coup de marteau j'ai couru si vite que je suis tombé en chemin.
M. Grich, Je voudrais que tu te fusses rompu le cou, double chien ; que ne laisses-tu la porte ouverte ?
L'OL Eh, monsieur, vous me grondâtes hier à cause qu'elle Tétait : quand elle est ouverte, vous vous fâchez ; quand elle est fermée, vous vous fâchez aussi ; je ne ^ sais plus comment faire.
■M. Grich. Comment faire !
Ar. Mon frère, voulez-vous bien... ?
M. Grich. Oh, donnez-vous patience. Comment faire, coquin ?
Ar. Eh, mon frère, laissez là ce valet, et souffrez que je vous parle de...
M. Grich. Monsieur mon frère, quand vous gronder; vos valets, on vous les laisse gronder en repos.
Ar. Il faut lui laisser passer sa fougue.
M. Grich. Comment faire, infâme !
' L'OL Oh çà, monsieur, quand vous serez sorti, voulez-vous que je laisse la porte ouverte ?
M. Grich/^on.
SCENES DRAMATIQUES. /'ï 397
. L'Ol. Voulez-vous que je la tienne fermée?
M. Grich. Non. r |
L'Ol. Si faut-il, monsieur...
M. Grich. Encore ! tu raisonneras, ivrogne ?
Ar. Il me semble après tout, mon frère, qu'il ne raisonne pas mal ; et Ton doit être bien aise d'avoir un valet raisonnable.
M. Grich. Et il me semble à moi, monsieur mon frère, que vous raisonnez fort mal. Oui, Ton doit être bien aise d'avoir un valet raisonnable, mais non pas un valet raisonneur. ]
VOL Morbleu, j'enrage d'avoir raison.
M, Grich, Te tairas-tu ?
VOL Monsieur, je me ferais hacher; il faut qu'une porte soit ouverte, ou fermée : choisissez, comment la voulez-vous ?
M. Grich. Je te l'ai dit mille fois, coquin. Je la veux. ..je la. ..mais voyez ce maraud-là, est-ce à un valet à me venir faire des questions ? Si je te prends, traître, je te montrerai bien comment je la veux. Vous riez, je pense, monsieur le jurisconsulte ?
Ar. Moi ? point. Je sais que les valets ne font jamais les choses comme on leur dit.
M. Grich. Vous m'avez pourtant donné ce coquin-' la...
Ar. Je croyais bien faire.
M. Grich. Oh, je croyais...? Sachez, monsieur le rieur, que je croyais n'est pas le langage d'un homme bien sensé.
Ar. Et laissons cela, mon frère, et permettez que je vous parle d'une affaire plus importante, dont je serais bien aise...
M. Grich. Non, je veux auparavant vous faire voir à vous-même comment je suis servi par ce pendard-là, afin que vous ne veniez pas après me dire que je me fâche sans sujet. Vous allez voir, vous allez voir. As-tu balayé l'escalier ?
VOL Oui, monsieur, depuis le haut jusqu'en bas.
M. Grich. Et la cour !
VOL Si vous y trouvez une ordure comme cela, je veux perdre mes gages.
M. Grich. Tu n'as pas fait boire la mule ?
VOL Ah! monsieur, demandez-le aux voisins qui m'ont vu passer.
M. Grich, Lui as-tu donné Tavoine ?
L'OL Oui, monsieur, Guillaume y était présent.
M- Grich. Mais tu n'as pas porté ces bouteilles de quinquina où je t'ai dit ?
L'OL Pardonnez-moi, monsieur, et j'ai rapporté les vides.
M, Grich, Et mes lettres, les as-tu portées à la poste ?
L'OL Peste, monsieur, je n'ai eu garde d'y manquer.
M. Grich. Je t'ai défendu cent fois de racler ton maudit violon, cependant j'ai entendu ce matin...
L'Ol. Ce matin ! Ne vous souvient-il pas que vous me le mîtes hier en mille pièces ?
M, Grich. Je gagerais que ces deux voies de bois sont encore...
L'Ol. Elles sont logées, monsieur. Vraiment, depuis cela, j'ai aidé à Guillaume à mettre dans le grenier une charretée de soin ; j'ai arrosé tous les arbres du jardin, j'ai nettoyé les allées, j'ai bêché trois planches, et j'achevais l'autre quand vous avez frappé.
M. Grich. Oh ! il faut que je chasse ce coquin-là : jamais valet ne m'a fait enrager comme celui-ci. Il me ferait mourir de chagrin. Hors d'ici.
L'OL Que diable a-t-il mangé ?
Ar. (le plaignant) Retire-toi.
Bruéys et Palaprat.