Scène du Joueur
Valere, Joueur qui a perdu so7i argent^ Hector,
son Valet.
VaL Non, l'enfer en courroux, et toutes ses furies, N'ont jamais exercé de telles barbaries. Je te loue, ô destin, de tes coups redoublés, Je n'ai plus rien à perdre, et tes vœux sont comblés ; Pour assouvir encor la fureur qui t'anime, Tu ne peux rien sur moi, cherche une autre victime.
Hec, (à part.) Il est sec.
VaL De serpens mon cœur est dévoré,
Tout semble en un moment contre moi conjuré.
(Il prend Hector à la cravatte.) Parle, as-tu jamais vu le sort et son caprice Accabler un mortel avec plus d'injustice. Le mieux assassiner ? perdre tous les paris,
Vingt fols le coupe-gorge, et toujours premier pris ! lléponds-moi donc, bourreau ?
Hec. Mais ce n'est pas ma faute.
Val. As-tu vu de tes jours trahison aussi haute ? Sort cruel, ta malice a bien su triompher, Et tu ne me flattais que pour mieux m'étouffer. Dans Tétat où je suis, je peux tout entreprendre, Confus, désespéré, je suis prêt à me prendre.
Hec. Heureusement pour vous, vous n'avez pas un sou.
Dont vous puissiez. Monsieur, acheter un licou. Voudriez-vous souper ?
Val. Que la foudre t'écrase.
Ah charmante Angélique ! en l'ardeur qui m'embrase A vos seules bontés je veux avoir recours ; Je n'aimerai que vous ; m'aimerez-vous toujours ? Mon cœur, dans les transports de sa fureur extrême N'est point si malheureux, puisqu' enfin il vous aime.
Hec. (à part.) Notre bourse est à fond, et par un sort nouveau Notre amour recommence à revenir sur Teau ?
Val. Calmons le désespoir où la fureur me livre. Approche ce fauteuil. Va me chercher un livre.
Hec. Quel livre voulez-vous lire en votre chagrin ?
Val. Celui qui te viendra le premier sous la main. Il m'importe peu, prends dans ma bibliothèque.
Hec. Voila Sénèque.
Val. Lis.
liée. Que je lise Sénèque ?
Val. Oui, ne sais-tu pas lire ?
Hec. Hé, vous n y pensez pas ;
Je n'ai lu de mes jours que dans des almanachs.
Val. Ouvre et lis au hasard.
Hec. Je vais le mettre en pièces.
Val. Lis donc.
Hec. (lit.) Chapitre vi. du mépris des richesses. La fortune offre aux yeux des brillans mensongers^ Tous les biens d' ici-bas sontfoux et passagers^ Leur possession trouble et leur perte est légère^ Le sage gagne assez, quand il peut s'en défaire* Lorsque Sénèque fit ce chapitre éloquent, Il avait, comme vous, perdu tout son argent.
Val. (se levant.) Vingt fois le premier pris ! dans mon cœur il s'élève
(Il s'assied. J Des niouvemens de rage. Allons, poursuis, achève.
Hec. L'or est comme une Jemme^ on ny saurait toucher, Que le cœur par amour ne s'y laisse attacher. L'un et l'autre en ce temps sitôt nu on les manie ^ Sont deux grayids rémoras pour la philosophie. N'ayant plus de maîtresse, et n'ayant pas un sou, Nous philosopherons maintenant tout le soûl.
Val. De mon sort désormais vous serez seul arbitre, Adorable Angélique ! Achève ton chapitre.
Hec. Que fout-il f
Val. Je bénis le sort et ses revers,
Puisqu'un heureux malheur me rengage en vos fers- Finis donc.
Hec. Quejaut'il à la nature humaine ?
Moins on a de richesse, et moins on a de peine : Cest posséder les biens que savoir s'en passer. Que ce mot est bien dit, et que c'est bien penser ! Ce Sénèque, Monsieur, est un excellent homme. Etait-il de Paris ?
Val. Non, il était de Rome.
^Dix fois à carte triple être pris le premier !
Hec. Ah ! Monsieur, nous mourrons un jour sur un fumier.
Val. Il faut que de mes maux enfin je me délivre ; J'ai cent moyens tout prêts pour m'empêcher de vivre^ La rivière, le feu, le poison et le fer.
Hec. Si vous vouliez, monsieur, chanter un petit air, Votre maître à chanter est ici ; la musique Peut-être calmerait cette humeur frénétique.
Val. Que je chante !
Hec. Monsieur.
Val. Que je chante, bourreau !
Je veux me poignarder, la vie est un fardeau. Qui pour moi désormais devient insupportable.
Hec. Vous la trouviez pourtant tantôt bien agréable. Qu'un joueur est heureux ! sa poche est un trésor ; Sous ses heureuses mains le cuivre devient or, Disiez-vous.
Val. Ah ! je sens redoubler ma colère.
Hec. Monsieur, contraignez-vous, j'aperçois votre . ' père.
Regnard) le Joueur..