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ODE

PAR M. ROUSSEAV.

A la Fortune.

Fortune, dont la main couronne

Les forfaits les plus inouïs.

Du faux éclat qui t'environne,

Serons-nous toujours éblouis?

Jusques à quand, trompeuse idole^

D'un culte honteux et frivole.

Honorerons-nous tes autels ?

Verra- t-on toujours tes caprices

Consacrés par les sacrifices,

Et par l'hommage des mortels ?

Le peuple dans ton moindre ouvrage

Adorant la prospérité,

Te nomme grandeur de courage

Valeur, prudence, fermeté.

Du titre de vertu suprême,

Il dépouille la vertu même

Pour le vice que tu chéris :

Et toujours ses fausses maximes

Erigent en héros sublimes

Tes plus coupables favoris.

Mais de quelque superbe titre

Dont ces héros «aient revêtus,

Prenons la raison pour arbitre,

Et cherchons en eux leurs vertus,

Je n'y trouve qu'extravagance,

Faiblesse, injustice, arrogance,

Trahisons, fureurs, cruautés.

Etrange vertu, qui se forme

Souvent de l'assemblage énorme

Des vices les plus détestés !

Apprens que la seule sagesse

Peut faire les héros parfaits ;

Qu elle voit toute la bassesse

De ceux que ta faveur a faits :

Qu'elle n'adopte point la gloire,

Qui naît d'une injuste victoire

Que le sort remporte pour eux ;

Et que devant ses yeux stoïques

Leurs vertus les plus héroïques,

Ne sont que des crimes heureux.

Quoi, Rome et l'Italie en cendre

Me feront honorer Sylla ?

J'admirerai dans Alexandre

Ce que j'abhorre en Attila ? ^

J'appellerai vertu guerrière

Une vaillance meurtrière.

Qui dans mon sang trempe ses mains ?

Et je pourrai forcer ma bouche

A louer un héros farouche

Né pour le malheur des humains ?

Quel traits me présentent vos fastes,

Impitoyable conquérans ?

Des vœux outrés, des projets vastes.

Des rois vaincus par des tyrans ;

Des murs que la flamme ravage.

Des vainqueurs fumans de carnage,

Un peuple aux fers abandonné.

Des mères pâles et sanglantes

Arrachant leurs filles tremblantes

Des bras d'un soldat effréné.

Juges insensés que nous sommes.

Nous admirons de tels exploits !

Est-ce donc le malheur des hommes

Qui fait la vertu des grands rois ?

Leur gloire, féconde en ruines,

Sans le meurtre et sans les rapines

Ne saurait- elle subsister ?

Images des Dieux sur la terre,

Est-ce par dos coups de tonnerre Que leur grandeur doit éclater ?

Mais je veux que dans les allarmes Réside le solide honneur.

Quel vainqueur ne doit qu'à ses armes Ses triomphes et son bonheur ?

Tel qu'on nous vante dans Thistoire, Doit peut-être toute sa gloire A la honte de son rival.

L'inexpérience indocile Du compagnon de "Paul Emile Fit tout le succès d'Annibal.

Quel est donc le héros solide.

Dont la gloire ne soit qu'à lui ?

C'est un roi que l'équité guide, Et dont les vertus sont l'appui :

Qui prenant Titus pour modèle.

D'un bonheur d'un peuple fidèle Fait le plus cher de ses souhaits :

Qui fuit la basse flatterie ; Et qui, père de sa patrie, Compte ses jours par ses bienfaits.

Vous, chez qui la guerrière audace Tient lieu de toutes les vertus, Concevez Socrate à la place Du fier meurtrier de Clitus :

Vous verrez un roi respectable.

Humain, généreux, équitable ; Un roi digne de vos autels.

Mais à la place de Socrate, Le fameux vainqueur de l'Euphrate Sera le dernier des mortels.

Héros cruels et sanguinaires, Cessez de vous enorgueillir Dé ces lauriers imaginaires.

Que Bellone vous fit cueillir.

En vain le destructeur rapide De Marc Antoine et de Lepide Remplissait l'univers d'horreurs :

Il n'eût point eu le nom d'Auguste Sans cet empire heureux et juste Qui fit oublier ses fureurs. Montrez-nous, guerriers magnanimes, Votre vertu dans tout son jour,

Voyons comment vos cœurs sublimes Du sort soutiendront le retour.

Tant que sa faveur vous seconde, Vous êtes les maîtres du monde, Votre gloire nous éblouit ; Mais au moindre revers funeste, Le masque tombe, Thorame reste, Et le héros s'évanouit.

L'effort d'une vertu commune Suffit pour faire un conquérant.

Celui qui dompte la fortune, Mérite seul le nom de grand.

Il perd sa volage assistance.

Sans rien perdre de la constance Dont il vit ses honneurs accrus ; Et sa grande âme ne s'altère, Ni des triomphes de Tibère, Ni des disgrâces de Varus.

La joie imprudente et légère Chez lui ne trouve point d'accès ; Et sa crainte active modère L'ivresse des heureux succès.

Si la fortune le traverse.

Sa constante vertu s'exerce Dans ces obstacles passagers.

Le bonheur peut avoir son terme, Mais la sagesse est toujours ferme, Et les destins toujours légers.

En vain une fière Déesse D'Enée a résolu la mort ; Ton secours, puissante sagesse, Triomphe des Dieux et du sort.

Par toi Rome au bord du naufrage, Jusques dans les murs de Carthage Vengea le sang de ses guerriers ; Et suivant tes divines traces, Vit au plus fort de ses disgrâces Changer ses cyprès en lauriers.

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