‹ Nouveau recueilChapitre 140 sur 145 · DE LA FONTAINE · texte numérisé non relu

DE LA FONTAINE

Le vent redouble ses efforts ;

Et fait si bien qu'il déracine Celui de qui la tête au ciel était voisine, Et dont les pieds touchaient à Tempire des morts.

Le Vieillard et ses Enfans.

Toute puissance est faible, à moins que d'être unie. Ecoutez là-dessus Fesclave do Phrygie.

Si j'ajoute du mien à son invention, C'est pour peindre nos mœurs, et non pas par envie ; Je suis trop au-dessous de cette ambition. Phèdre enchérit souvent par un motif de gloire : Pour moi, de tels pensers me seraient mal-séans. Mais venons à la fable, ou plutôt à l'histoire De celui qui tâcha d'unir tous ses enfans.

Un vieillard près d'aller où la mort l'appellait, Mes chers enfans, dit-il (à ses fils il parlait), Voyez si vous romprez ces dards liés ensemble : Je vous expliquerai le nœud qui les assemble. L'aiûé les ayant pris, et fait tous ses efforts, Les rendit en disant: je le donne aux plus forts. Un second lui succède, et se met en posture, Mais en vain. Un cadet tente aussi l'aventure. Tous perdirent leur temps, le faisceau résista ; De ces dards joints ensemble un seul ne s'éclata. Faibles gens ! dit le père, il faut que je vous montre Ce que ma force peut en semblable rencontre. On crut qu'il se moquait, on sourit, mais à tort : Il sépare les dards, et les rompt sans effort. Vous voyez, reprit-il, l'effet de la concorde. Soyez joints, mes enfans ; que l'amour vous accorde. Tant que dura son mal, il n'eut autre discours. Enfin se sentant près de terminer sc^s jours. Mes chers enfans, dit-il, je vais où sont nos pères : Adieu : promettez-moi de vivre comme frères ; Que j'obtienne de vous cette grâce en mourant. Chacun de ses trois fils l'en assure en pleurant. Il prend à tous les mains, il meurt. Et les trois frères Trouvent un bien fort grand, mais fort mêlé d'affaires. Un créancier saisit, un voisin fait procès : D'abord notre trio s'en tire avec succès. Leur amitié fut courte autant qu'elle était rare, Le sang les avait joints, l'intérêt les sépare :

L'ambition, Tenvie, avec les consultans,

Dans la succession entrent en même temps.

On en vient au partage, on conteste, on chicane :

Le juge sur cent points tour à tour les condamne

Créanciers et voisins reviennent aussitôt,

Ceux-là sur une erreur, ceux-ci sur un défaut.

Les frères désunis sont tous d'avis contraire,

L'un veut s'accommoder, l'autre n'en veut rien faire. t

Tous perdirent leur bien, et voulurent trop tard

Profiter de ces dards unis et pris à part.

Page 1