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Chapitre IX

Dayis quel état Diego retrouva sa famille ; et aprit quelles réjouissances, Gil Blas et lui se séparèrent.

Nous allâmes ce jour-là couche^: entre Moyados et Valpuesta dans un petit village dont j'ai oublié le nom ; et le lendemain nous arrivâmes sur les onze heures du matin dans la plaine d'Olmédo. Seigneur Gil Blas, me dit mon camarade, voici le lieu de ma naissance. Je ne puis le revoir sans transport, tant il est naturel d'aimer sa patrie. Seigneur Diego, lui répondis-je, un homme qui témoigne tant d'amour pour son pays, en devait parler, ce me semble, un peu plus avantageusement que vous n'avez fait. Olmédo me parait une ville, et vous m'avez dit que c'était un village. Il fallait du moins le traiter de gros bourg. Je lui fais réparation d'honneur, reprit le barbier, mais je vous dirai qu'après avoir vu Madrid, Tolède, Saragosse, et toutes les autres grandes villes où j'ai demeuré en fesant le tour de l'Espagne, je regarde les petites comme des villages. A mesure que nous avancions dans la plaine, il nous paraissait que nous appercevions beaucoup de monde auprès d'Olmédo ; et lorsque nous fûmes plus à portée de discerner les objets, nous trouvâmes de quoi occuper nos regards.

Il y avait trois pavillons tendus à quelque distance l'un de l'autre, et tout auprès un grand jiombre de cuisiniers et de marmitons qui préparaient un festin. Ceux-ci mettaient des couverts sur de longues tables dressées sous les tentes ; ceux-là remplissaient de vin des cruches de terre ; les autres fesaient bouillir des marmites, et les autres, enfin, tournaient des broches, où il y avait toutes sortes de viandes. Mais je considérai plus attentivement que tout le reste, un grand théâtre qu'on avait élevé. Il était orné d'une décoration de carton peint de diverses couleurs, et chargé de devises Grecques et Latines. Le barbier n'eut pas plutôt vu ces inscriptions, qu'il me dit : Tous ces mots Grecs sentent furieusement mon oncle Thomas ; je vais parler qu'il y aura mivS la main : car entre noujs

c'est un habile homme. Il sait par cœur une infinîté de livres de collège. Tout ce qui me fâche, c'est qu'il en rapporte sans cesse des passages dans la conversation ; ce qui ne plaît pas à tout le monde. Outre cela, continua-t-il, mon oncle a traduit des poètes Latins et des auteurs Grecs. Il possède l'antiquité, comme on le peut voir par les belles remarques qu'il a faites. Sans lui, nous ne saurions pas que dans la ville d'Athènes les enfans pleuraient quand on leur donnait le fouet. Nous devons cette découverte à sa profonde érudition.

Après que mon camarade et moi nous eûmes regardé toutes les choses dont je viens de parler, il nous prit envia d'apprendre pourquoi l'on fesait de pareils préparatifs. Nous allions nous en informer, lorsque dans un homme qui avait Tair de l'ordonnateur de la fête, Diego reconnut le Seigneur Thomas de la Fuente, que naus joignîmes avec empressement. Le maître d'^école ne remit pas d'abord le jeune barbier, tant il le trouva changé depuis dix années ; ne pouvant toutefois le méconnaître, il l'embrassa cordialement, et lui dit d'un air affectueux : Hé ! te voilà, Diego, mon cher neveu, te voilà donc de retour dans la ville qui t'a vu naître ! Tu viens revoir tes dieux pénates, et le ciel te rend sain et sauf à ta famille. O jour trois et quatre fois heureux l alôo dits notanda lapillol II y a bien des nouvelles, mon ami, poursuivit-il ; ton o«ele F^édro le bel esprit est devenu la victime de Pluton. Il y a trois mois qu'il est mort. Cet avare pendant sa vie craignait de manquer des choses les plus^ nécessaires : Ar^ genti pallebat amore. Outre les grosses pensions que quelques grands lui fesaient,, il ne dépensait pas dix pistoîes chaque année pour son entretien. 11 était même servi par un valet qu'il ne nourissa.it point. Ce fou, plus insensé que le Grec Aristippe, que fît jeter au milieu de la Lybie toutes les richesses que portaient ses esclaves, comme un fardeau qui les incommodait dans leur marche, entassait tout l'or et l'argent qu'il pouvait amasser. Hé, pour qui F pour des héritiers qu'il ne voulait point voir. Il était riche de trente mille ducats, que ton père, ton oncle Bertrand et moi, nous* avons partagés. Nous sommes en état de bien établir nos enfans. Mon frère Nicolas a déjà dispose de t£^ àœur Thérèse. Il vient de la marier au fil3 (J*uu de

tES AVENTURES DE GIL BLAS. 177

«OS alcades : Connubio junxit stahili, propriamque dicavit. C'est cet hymen, formé sous les plus heureux auspices, que nous célébrons depuis deux jours avec tant d'appareil. Nous avons fait dresser dans la plaine ces pavillons. Les trois héritiers de Pedro ont chacun le sien, et font tour à tour la dépense d'une journée. Je voudrais que tu fusses arrivé plutôt, tu aurais vu le commencement de nos réjouissances. Avant-hier, jour du mariage, ton père fesait les frais. Il donna un festin superbe, qui fut suivi d'une course de bague. Ton oncle le mercier mit hier la nappe, et nous régala d'une fête pastorale. Il habilla en bergers dix garçons des mieux faits et dix jeunes filles. Il employa tous les rubans et toutes les aiguillettes de sa boutique à les parer. Cette brillante jeunesse forma diverses danses, et chanta mille chansonnettes tendres et légères. Néanmoins, quoique rien n'ait jamais été plus galant, cela ne fit pas un grand effet. Il faut qu'on n'aime plus, comme autrefois, la pastorale.

Pour aujourd'hui, continua-t-il, tout roule sur mon compte, et je dois fournir aux bourgeois d'Olmédo un spectacle de mon invention : Finis coronabit opus. J'ai fait élever un théâtre, sur lequel, Dieu aidant, je ferai représenter par mes disciples une pièce que j'ai composée. Elle a pour titre : Les amiisemeiis de Muley Bugeniuf^ Roi de Maroc. Elle sera parfaitement bien jouée, parce que j'ai des écoliers qui déclament comme les comédiens de Madrid. Ce sont des enfans de famille de Pennafiel et de Ségovie, que j'ai en pension chez moi. Les excellens acteurs ! Il est vrai que je les ai exercés. Leur déclamation paraîtra frappée au coin du maître, ut ita dicam, A l'égard de la pièce, je ne t'en parlerai point : Je veux te laisser le plaisir de la surprise. Je dirai simplement qu'elle doit enlever tous les spectateurs. C'est un de ces sujets tragiques qui remuent l'àme par les images de la mort qu'ils offrent à l'esprit. Je suis du sentiment d'Aristote : il faut exciter la terreur. Ah ! si je m'étais attaché au théâtre, je n'aurais jamais mis sur la scène que des princes sanguinaires, que des héros assassins ! Je me serais baigné dans le sang. On aurait toujours vu périr dans mes tragédies non seulement les principaux personnages, mais les gardes même. J'aurais égorgé jusqu'au souffleur. Enfin, je n'aime que l'effroyable.

178 lf;s aventures de gil blas.

C'est mon goût. Aussi ces sortes de poëmes entrai* nent la multitLide, entretiennent le luxe des comédiens, et font rouler tout doucement les auteurs.

Dans le tems qu'il achevait ces paroles, nous vîmes sortir du village, et entrer dans la plaine, un grand concours de personnes de Fun et de l'autre sexe. C'étaient les deux époux, accompagnés de leurs parens et de leurs amis, et précédés de dix à douze joueurs d'instrumens, qui jouant tous ensemble formaient un concert très-bruyant. Nous allâmes au devant d'eux, et Diego se fit connaître. Des cris de joie s'élevèrent aussitôt dans l'assemblée, et chacun s'empressa de courir à lui. Il n'eut pas peu d'affiiires à recevoir tous les témoignages d'amitié qu'on lui donna. Toute sa famille, et tous ceux même qui étaient présens, l'accablèrent d'embrassades. Après quoi, son père lui dit : Tu es le bienvenu, Diego. Tu retrouves tes parens un peu engraissés, mon ami. Je ne t'en dis pas davantage présentement ; je t'expliquerai cela tantôt par Je menu. Cependant tout le monde s'avança dans la plaine, se rendit sous les tentes, et s'assit autour des tables qu'on y avait dressées. Je ne quittai pas mon compagnon, et nous dînâmes tous deux avec les nouveaux mariés, qui me parurent bien assortis. Le repas fut assez long, parce que le maître d'école eut la vanité de le vouloir donner à trois services, pour l'emporter sur ses frères qui n'avaient pas fait les choses si magnifiquement.

Après le festin tous les convives témoignèrent une grande impatience de voir représenter la pièce du Seigneur Thomas ; ne doutant pas, disaient-ils, que la production d'un aussi beau génie que le sien ne méritât d'être entendue. Nous nous approchâmes du théâtre, au devant duquel tous les joueurs d'instrumens s'étaient déjà placés, pour jouer dans les entr'actes. Comme chacun dans un grand silence attendait qu'on commençât, les acteurs parurent sur la scène ; et l'auteur, le poëme à la main, s'assit dans les coulisses à portée de souffler. Il avait eu raison de nous dire que la pièce était tragique ; car dans le premier acte, le Roi de Maroc, par manière de récréation, tua cent esclaves Mores à coups de flèches ; dans le second il coupa la tête à trente officiers Portugais, qu'un de ses capitaines avait faits prisonniers de guerre ; et dans le

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troisième, enfin, ce monarque, saoul de ses femmes, mit le feu lui-memç à un palais isolé, où elles étaient enfermées, et le réduisit en cendrés avec elles. Les esclaves Mores, de même que les officiers Portugais, étaient des figures tVosier faites avec beaucoup d'art ; et le palais, composé de carton, parut tout embrasé par un feu d'artifice. Cet embrasement, accompagné de mille cris plaintifs, qui semblaient sortir du milieu des flammes, dénoua la pièce, et ferma le théâtre d'une façon très-divertissante. Toute la plaine retentit du bruit des applaudîssemens que reçut une si belle tragédie : Ce qui justifia le bon goût du poète, et fit connaître qu'il savait bien choisir les sujets.

Je m'imaginais qu'il n'y avait plus rien à voir après ■les amnsemens de Muley BiigenUtf, mais je me trompais. Des tymbales et des trompettes nous annoncèrent un nouveau spectacle. C'était la distribution des prix ; car Thomas de la Fuente, pour rendre la fête plus solemnelle, avait fait composer tous ses écoliers, tant externes que pensionnaires, et il devait ce jour-là donner à ceux qui avaient le mieux réussi, des livres achetés de ses propres deniers à Ségovie. On apporta donc tout à coup sur le théâtre deux longs bancs d'école, avec une armoire à livres remplie de bouquins proprement reliés. Alors tous les acteurs revinrent sur la scène, et se rangèrent tous autour du Seigneur Thomas, qui tenait aussi bien sa morgue qu'un préfet de collège. 11 avait à la main une feuille de papier où étaient écrits les noms de ceux qui devaient remporter des prix. Il la donna au Roi du Maroc, qui commença de la lire à haute voix. Chaque écolier qu'on nommait allait respectueusement recevoir un livre des mains du pédant ; puis il était couronné de lauriers, et on le fesait asseoir sur un des deux bancs pour l'exposer aux regards de l'assistance admirative. Quelque envie toutefois qu'eût le maître d'école de renvoyer les spectateurs contens, il ne put en venir à bout ; parce que ayant distribué presque tous les prix aux pensionnaires, ainsi que cela se pratique, les mères de quelques externes prirent feu là dessus, et accusèrent le pédant de partialité. De sorte que cette fête, qui jusqu'à ce moment avait été si glorieuse pour lui, pensa finir aussi mal que le festin des Lapithes*

LA MAUVAISE MERE. Conte Moral.

"armi les productions monstrueuses de la Nature, on peut compter le cœur d'une mère qui aime Tun de ses enfans, à Texclusion de tous les autres. Je ne parle point d'une tendresse éclairée, qui distingue entre ces jeunes plantes qu'elle cultive, celle qui répond le mieux à ses premiers soins ; je parle d'une tendresse aveugle, souvent exclusive, quelquefois jalouse, qui se choisit une idole et des victimes parmi ces petits innocens qu'on a mis au monde, et pour qui l'on est également obligé d'adoucir le fardeau de la vie. C'est de cet égarement si commun et si honteux pour l'humanité, que je vais donner un exemple.

Dans Tune de nos provinces maritimes, un intendant qui s'était rendu recommandable par sa sévérité à reprimer les vexations de toute espèce, ayant pour principe d'appliquer la faveur au faible, et la rigueur au fort : cet homme de bien, appelle M. de Carandon, mourut pauvre et presque insolvable. Il avait laissé une fille que personne n'épousait, parce qu'elle avait beaucoup d'orgueil, peu d'agrémens, et point de fortune. Un riche et honnête négociant la rechercha par considération pour la mémoire de son père. Il nous a fait tant de bien, disait le bon homme Corée, (c'était le nom du négociant) ; il est bien juste que quelqu'un de nous le rende à sa fille. Corée se proposa donc humblement ; et Mademoiselle de Carandon, avec beaucoup de répugnance, consentit à lui donner la main, bien entendu qu'elle aurait dans sa maison une autorité absolue. Le respect du bon homme pour la mémoire du père s'étendait jusques sur la fille : il la consultait comme son oracle; et si quelquefois il lui arrivait d'avoir un avis différent du sien, elle n'avait qu'à proférer ces paroles imposantes : feu M, de Carandon mon père Corée n'attendait pas qu'elle

achevât, pour avouer qu'il avait tort.

Il mourut assez jeune, et lui laissa deux enfans, dont elle avait bien voulu lui permettre d'être le père. En mourant il croyait devoir régler le partage de ses biens ; mais M. de Carandon avait pour maxime, lui dit-eile, qu'afiû de retenir les enfans sous la dépendance d'une

nijÊre, il fallait la rendre dispensatrice des biens qui leur étaient dcvstmés. Cette loi fut la règle du testament de Corée, et son héritage fut mis en dépôt dans les mains de sa femme, avec le droit fatal de le distribuer à ses enfans comme bon lui semblerait. De ces deux enfans Taîné fesait ses délices ; non qu'il fût plus beau, plus heureusement né que le cadet, mais elle avait couru le danger de la vie en le mettant au monde ; il lui avait fait éprouver le premier les douleurs et la joie de l'enfantement ; il s'était emparé de sa tendresse qu'il semblait avoir épuisée ; elle avait enfin, pour l'aimer uniquement, toutes les mauvaises raisons que peut avoir une mauvaise mère.

Le petit Jacquaut était l'enfant de rebut ; sa mère ne daignait presque pas le voir, et ne lui parlait que pour le gronder. Cet enfant intimidé n'osait lever les yeux devant elle, et ne lui répondait qu'en tremblant. Il avait, disait-elle, le naturel de son père, une âme du peuple, et ce qu'on appelle l'air de ces gens-là.

Pour l'aîné, qu'on avait pris soin de rendre aussi volontaire, aussi mutin, aussi capricieux qu'il était possible, c'était la gentillesse même ; son indocilité s'appellait hauteur de caractère ; son humeur, excès de sensibilité. On s'applaudissait de voir qu'il ne cédait jamais quand il avait raison ; or il faut savoir qu'il n'avait jamais tort. On ne cessait de dire qu'il sentait son bien, et qu'il avait l'honneur de ressembler à Madame sa mère. Cet aîné, appelle M. de l'Etang, (car on ne crut pas qu'il fut convenable de lui laisser le nom de Corée), cet aîné, dis-je, eut des maîtres de toute espèce : les leçons étaient pour lui seul, et le petit Jacquaut en recueillait le fruit : de manière qu'au bout de queiques années, Jacquaut savait tout ce qu'on avait enseigné à M. de FEtang, qui en revanche ne savait rien.

Les bonnes, qui sont dans l'usage d'attribuer aux enfans tout le peu d'esprit qu'elles ont, et qui rêvent tout le matin aux gentillesses qu'ils doivent dire dans la journée ; les bonnes avaient fait croire à Madame, dont elles connaissaient le faible, que son aîné était un prodige. Les maîtres, moins complaisans, ou plus maladroits, en se plaignant de Tindocilité, de l'inattention de cet enfant chéri, ne tarissaient point sur les louanges de Jacquaut : ils ne disaient pas précisément

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que M. de l'Etang fut un sot; mais ils disaient que le petit Jacquaut avait de l'esprit comme un ange. La vanité de la mère en fut blessée ; et par une injustice qu'on ne croirait pas être dans la nature, si ce vice des mères était moins à la mode, elle redoubla d'aversion pour ce petit malheureux, devint jalouse de ses progrès, et résolut d'ôter à son entant giité l'humiliation du parallèle.

Une aventure bien toucJiante réveilla cependant en elle les sentimens de la nature ; mais ce retour sur elle-même l'humilia sans la corriger. Jacquaut avait dix ans, de l'Etang en avait près de quinze, lorsqu'elle tomba sérieusement malade. L'aîné s'occupait de ses plaisirs, et fort peu de la santé de sa mère. C'est la punition des mères folles d'aimer des enfans dénaturés. Cependant on commençait à s'inquiéter : Jacquaut s'en apperçut, et voilà son petit cœur saisi de douleur et de crainte ; l'impatience de voir sa mère ne lui permet plus de se cacher. On l'avait accoutumé à ne paraître que lorsqu'il était appelle ; mais enfin sa tendresse lui donna du courage. Il saisit l'instant où la porte de la chambre est entr'ouverte, il entre sans bruit et à pas trembians, il s'approche du lit de sa mère. Est-ce vous, mon fils ? demanda-t-elle. Non, ma mère, c'est Jacquaut. Cette réponse naïve et accablante pénétra de honte et de douleur l'âme de cette femme injuste ; mais quelques caresses de son mauvais fils lui rendirent bientôt tout son ascendant, et Jacquaut n'en fut dans la suite ni mieux aimé ni moins digne de l'être.

A peine Madame Corée fut-elle rétablie, qu'elle reprit le dessein de l'éloigner de la maison ; son prétexte fut, que de l'Etang, naturellement vif, était trop susceptible de dissipation pour avoir un compagnon d'étude, et que les impertinentes prédilections des maîtres pour l'enfant qui était le plus humble ou le plus caressant avec eux, pouvaient fort bien décourager celui dont le caractère, plus haut et moins flexible, exigeait plus de ménagement : elle voulut donc que l'Etang fût Tunique objet de leurs soins, et se défit du malheureux Jacquaut en l'exilant dans un collège.

' A seize ans l'Etang quitta ses maîtres de mathématiques, de physique, de musique, &c. comme il les

avait pris ; il commença ses exercices, qu'il fit à peu près comme ses études ; et à vingt ans il parut dans le monde avec la suffisance d'un sot qui a entendu parler de tout, et qui n*a réfléchi sur rien.

De son côté, Jacquaut avait l'ait ses humanités, et ea mère était ennuyée des éloges qu'on lui donnait. Hé bien, dit-elle, puisqu'il est si sage, il réussira dans l'église ; il n'a qu'à prendre ce parti.

Par malheur Jacquaut n'avait aucune inclination pour l'état ecclésiastique ; il vint supplier sa mère de l'en dispenser. Vous croyez donc, lui dit-elle avec une hauteur froide et sévère, que j'ai de quoi vous soutenir dans le monde ? Je vous déclare qu'il n'en est rien. La fortune de votre père n'était pas aussi considérable qu'on l'imagine ; à peine suffira-t-elle à l'établissement de votre aîné. Pour vous, Monsieur, vous n'avez qu'à voir si vous voulez courir la carrière des bénéfices ou celle des armes, vous faire tonsurer ou casser la tête, accepter, en un mot, un petit collet ou une lieutenance d'infanterie ; c'est tout ce que je puis faire pour vous. Jacquaut lui répondit avec respect, qu'il y avait des partis moins violents à prendre pour le fils d'un négociant. A ces mots Mademoiselle de Carandon faillit à mourir de douleur d'avoir mis au monde un fils si peu digne d'elle, et lui défendit de paraître à ses yeux. Le jeune Corée, désolé d'avoir encouru l'indignation de sa mère, se retira en soupirant, et résolut de tenter si la fortune lui serait moins cruelle que la nature. Il apprit qu'un vaisseau était sur le point de faire voile pour les Antilles, où il avait dessein de se rendre. Il écrivit à sa mère pour lui demander son aveu, sa bénédiction, et une pacotille. Les deux premiers articles lui furent amplement accordés ; mais le dernier avec économie.

Sa mère, trop heureuse d'en être délivrée, voulut le voir avant son départ, et en l'embrassant lui donna quelques larmes. Son frère eut aussi la bonté de lui souhaiter un heureux voyage. C'étaient les premières caresses qu'il avait reçues de ses parens ; son cœur sensible en fut pénétré: cependant il n*ôsa leur demander de lui écrire ; mais ii avait un camarade de collège dont il était tendrement aimé ; il le conjura en partant de lui donner quelquefois des nouvelles de sa mère.

Celle-ci ne fut plus oc-cupée que de soin d^établîf son enfant chéri. Il se déclara pour la robe : on lui obtint des dispenses d*étudcs ; et bientôt il fut admis dans le sanctuaire des loix. Il ne fallait plus qu'un mariage avantageux : on proposa une riche héritière ; mais on exigea de la veuve la donation de ses biens. Elle eut la faiblesse d'y consentir, en se reservant à peine du quoi vivre décemment, bien assurée que la fortune de son fils serait toujours en à disposition.

A Tage de vingt-cinq ans, M. de TEtang se trouva donc un petit counseiller rout rond, négligeant sa femme autant que sa mère, ayant grand soin de sa personne, et fort peu de souci des affaires du Palais. Comme il était du bon air qu'un mari eût quelqu'une qui ne fût pas sa femme, l'Etang crut devoir s'atfîcher pour homme à bonne fortune. Une jeune personne qu'il lorgna au spectacle répondit à ses agaceries, le reçut chez elle avec beaucoup de politesse, l'assura qu'il était charmant, ce qu'il n'eut point de peine à croire, et dans peu de temps le débarrassa d'un portefeuille de dix mille écus. Mais comme il n'y a point d'amours éternelles, cette beauté parjure le quitta au bout de trois mois pour un jeune Lord Angiois aussi sot et plus magnifique. L'Etang, qui ne concevait pas comment on renvoyait un homme comme lui, résolut de s'en venger en prenant une maitresse plus fameuse encore, et en la comblant de bienfaits. Sa nouvelle conquête lui fesait mille jaloux ; et quand il se comparait à cette foule d'adorateurs qui soupiraient en vain pour elle, il avait le plaisir de se croire pius aimable, comme il se trouvait plus heureux. Cependant la dame s'étant apperçue qu'il n'était pas sans inquiétude, voulut lui prouver qu'il n'était rien au monde qu'elle ne fût résolue à quitter pour lui, et proposa, pour fuir les importuns, de venir ensemble à Paris, oublier tout l'univers, et vivre uniquement l'un pour l'autre. L'Etang fut transporté de cette marque de tendresse. Tout se prépare pour le A^oyage ; ils partent, ils arrivent, et choisissent leur retraite aux environs du Palais Royal. Fatime (c'était le nom de cette beauté) demanda, et obtint sans peine, un carrosse pour prendre i'air. L'Etang fut surpris du nombre d'amis qu^?i trouva dans la bonne ville. Ces amis ne l'avaient jamais vu ; mais son mérite les attirait en

foule. Fatîme ne recevait chez elle que la société de TEtang, et il était bien sûr de ses amis et d'elle. Cette femme charmante avait cependant une faiblesse : elle croyait aux songes. Une nuit elle en avait fait un qui ne pouvait, disait-elle, s'effacer de son esprit. L'Etang voulut savoir quel était ce songe qui l'occupait si sérieusement. J'ai rêvé, lui dit-elle, que j'étais dans un appartement délicieux ; c'était un lit de damas de trois couleurs, une tapisserie et des sophas assortis à ce lit superbe ; des trumeaux éblouissans de dorure, des cabinets de Boule, des porcelaines du Japon, des magots de la Chine les plus jolis du monde ; mais tout cela n'est rien. Une toilette était dressée ; je m'approche ; qu'ai-je apperçu ? le cœur m'en palpite : un ècrin de diamans ; et quels diamans encore I l'aigrette la mieux dessinée, les boucles d'oreilles les plus brillantes, le plus bel esclavage, une rivière qui ne finissait pas. Oui, Monsieur, je vous le dis, il m'arrivera quelque chose de singulier. Ce songe m'a trop vivement frappée, et mes songes ne me trompent jamais.

M. de l'Etang eut beau employer toute son éloquence à lui persuader que les songes ne signifient rien : Elle lui soutint que celui-là devait signifier quelque chose, et il finit par craindre que quelqu'un de ses rivaux ne proposât de l'effectuer. Il fallut donc capituler, et à quelques circonstances près, se résoudre à l'accomplir lui-même. L'on juge bien que cette épreuve ne la guérit pas de l'habitude de songer : elle y prit goût, et songea tant, que la fortune du bon homme Corée n'était presque plus elle-même qu'un songe. La jeune épouse de M. de l'Etang, à qui ce voyage avait déplu, demanda d'être séparée de biens d'un mari qui l'abandonnait ; et sa dot, qu'il fallut rendre, le mit encore plus mal à son aise.

Le jeu est une ressource. L'Etang prétendait exceller au piquet ; ses amis, qui fesaient bourse commime, pariaient tous pour lui, tandis que l'un d'eux jouait contre. A chaque fois qu'il écartait, Ma foi, disait l'un des parieurs, c'est bien jouer ! On ne joue pas mieux, disait Tciutre. Enfin, M. de l'Etang jouait le mieux du monde ; mais il n'avait jamais les as. Tandis qu'on l'expédiait insensiblement, la fidèle Fatime, qui s'apperçut de sa décadence, rêva une nuit qu'elle le quittait, et le quitta le lendemain ; cepçndaut

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comme il est hmiiiliant de décheoir, il se piqua d'honneur, et ne voulut rien rabattre de son liiste, en sorte que dans quelques années il se trouva qu'il était ruine.

Il en était aux expédiens, lorsque Madame sa mère, qui n'avait pas mieux ménagé sa réserve, lui écrivit pour lui demander de l'argent. Il lui répondit qu'il était désespéré ; mais que loin de pouvoir lui envoyer des secours, il en avait besoin lui-même. Déjà l'alarme s'était répandue parmi leurs créanciers, et c'était à qui se saisirait le premier des débris de leur fortune. Qu'ai-je fait ? disait cette mère désolée ; je me suis dépouillée de tout pour un fils qui a tout dissipé.

Cependant qu'était devenu l'infortune Jacquaut ? Jacquaut avec de l'esprit, la meilleure âme, la plus jolie figure du monde, et sa petite pacotille, était arrivé heureusement à Saint-Domingue. On sait combien un Français de bonnes mœurs et de bonne^mine trouve aisément à s'établir dans les Iles. Le nom de Corée, son intelligence et sa sagesse, lui acquirent bientôt la confiance des liabitans. Avec les secours qui lui furent offerts, il acquit lui-même une habitation, la cultiva, la rendit florissante ; le commerce, qui était en vigueur, l'enrichit en peu de temps ; et dans l'espace de cinq ans, il était devenu l'objet de la jalousie des veuves et des filles les plus belles et les plus riches de la colonie. Mais, hélas ! son camarade de collège, qui jusques-là ne lui avait donné que des nouvelles satisfaisantes, lui écrivit que son frère était ruiné, et que sa mère, abandonnée de tout le monde, était réduite aux plus affreuses extrémités. Cette lettre fatale fut arrosée de larmes. Ah, ma pauvre mère ! s'écriat-il, j'irai vous secourir. Il ne voulut s'en fier à personne. Un accident, une infidélité, la négligence ou la lenteur d'une main étrangère, pouvaient la priver des secours de son fils, et la laisser mourir dans l'indigence et le désespoir. Rien ne doit retenir un fils, se disait-il à lui-mên\e, quand il y va de l'honneur et de la vie d'une mère.

Avec de tels sentimens, Corée ne fut plus occupé que du soin de rendre ses richesses portatives. Il vendit tout ce qu'il possédait, et ce sacrifice ne coûta rien à son cœur ; mais il ne put refuser des regrets à un trésor plus précieux qu'il laissait en Amérique. Lucelle, jeune veuve d'un vieux colon, qui lui avait laissé

(les biens immenses, avait jette sur Corée mi de ces regards qui semblent pénétrer jusqu'au fond de rame, et en démêler le caractère ; l'un de ces regards qui décident l'opinion, qui déterminent le penchant, et dont Teftet subit et confus est pris le plus souvent pour un mouvement sympathique. Elle avait cru voir dans ce jeune homme tout ce qui peut rendre heureuse une femme honnête et sensible ; et son amour pour lui n'avait pas attendu la réflexion pour naître et se développer. Corée de son côté l'avait distinguée entre ses rivales, comme le plus digne de captiver le cœur d'un homme sage et vertueux. Lucelle, avec la figure la plus noble et la plus intéressante, l'air le plus animé, et cependant le plus modeste, un teint brun, mais plus frais que les roses, des cheveux d'un noir d'ébène, et des dents d'une blancheur et d'un émail à éblouir, la taille et la démarche des nymphes de Diane, le sourire et le regard des compagnes de Venus : Lucelle, avec tous ces charmes, était douée de ce courage d'esprit, de cette élévation de caractère, de cette justesse dans les idées, de cette droiture dans les sentimens, qui nous font dire assez mal à propos qu'une femme a l'âme d'un homme. Il n'était pas dans les principes de Lucelle de rougir d'une inclination vertueuse. A peine Corée lui eut-il avoué le choix de son cœur, qu'il obtint d'elle sans détour un pareil aveu pour réponse ; et leur inclination mutuelle, devenue plus tendre à mesure qu'elle était plus réfléchie, n'aspirait plus qu'au moment d'être consacrée au pied des autels. Quelques démêlés sur l'héritage de l'époux de Lucelle avaient retardé leur bonheur. Ces démêlés allaient finir lorsque la lettre de l'ami de Corée viut tout à coup l'arracher à ce qu'il avait de plus cher au monde, après sa mère. Il se rendit chez la belle veuve, lui montra la lettre de son ami, et lui demanda conseil. Je me flatte, lui dit-elle, que vous n'en avez pas besoin. Fondez votre bien en effets commerçables, allez au secours de votre mère, faites honneur à tout, et revenez ; ma fortune vous attend. Si je meurs, mon testament vous l'assurera ; si je vis, au lieu d'un testament, vous savez quels seront vos titres. Corée, pénétré de reconnaissance et d'admiration, saisit les mains de cette femme généreuse, et les arrosa de ses pleurs. Mais comme il se répandait en éloges, Allez, lui dit-

elle, vous êtes un enfant ; n'ayez donc pas les préjugés de l'Europe. Dès qu'une femme fait quelque chose de passablement honnête, on crie au prodige, comme si la nature ne nous avait pas donne une âme. A ma place, seriez-vous bien flatté de me voir dans l'étonnement, regarder en vous comme un phénomène le pur mouvement d'un bon cœur? Pardon, lui dit Corée, je devais m'y attendre ; mais vos principes, vos sentimens, l'aisance, le naturel de vos vertus m'enchantent ; je les admire sans en être surpris. Va, mon enfant, lui dit-elle en le baisant sur les deux joues, je suis à toi telle que Dieu m'a faite. Remplis tes devoirs, et reviens au plutôt.

Il s'embarque, et avec lui il embarque toute sa fortune. Le trajet fut assez heureux jusques vers les Canaries ; mais là, leur vaisseau poursuivi par un corsaire de Maroc, fut obligé de chercher son salut dans ses voiles. Le corsaire qui le chassait était sur le point de le joindre ; et le Capitaine, eifrayé du danger de l'abordage, allait se livrer au pirate. Ah ma pauvre mère ! s'écria Corée en embrassant la cassette où était renfermée toute son espérance ; et puis s'arrachant les cheveux de douleur et de rage. Non, dit-il, ce barbare Africain me dévorera plutôt le cœur. Alors s'adressant au Capitaine, à l'équipage, et aux passagers consternés, Eh quoi, mes amis, leur dit-il, nous rendronsnous lâchement ? Souffrirons-nous que ce brigand nous mène à Maroc chargés de fers, et nous y vende comme des bêtes ? • Sommes-nous désarmés ? Ces gens-là sont-ils invulnérables, ou sont-ils plus braves que nous ? Ils veulent aborder ; qu'ils abordent : hé bien ! nous nous verrons de près. Sa résolution ra* nima les esprits ; et le Capitaine en l'embrassant, le loua d'avoir donné l'exemple*

Déjà tout est disposé pour la défense ; le corsaire aborde, les vaisseaux se heurtent : des deux côtés on voit voler la mort ; bientôt les deux navires sont enveloppés dans un tourbillon de fumée et de flamme ; le feu cesse ; le jour renaît, et le fer choisit ses victimes. Corée, le sabre à la main, fesait un carnage effroyable ; dès qu'il voyait un Africain se jeter sur son bord, il courait à lui, le fendait en deux, en s'écriant, Ah, ma pauvre mère ! Sa fureur était celle d'une lionne qui ^iéfend ses petits ; c'était le dernier effort de la natur(î

^u désespoir, et rame la plus douce, la plus sensible qui fût jamais, était devenue en ce moment la plus violente et la plus sanguinaire. Le Capitaine le trouvait partout, Tceil en feu et le bras sanglant. Ce n*est pas un homme, disaient ses compagnons, c'est un Dieu qui combat pour nous : son exemple enflammait leur courage* Il se trouve enfin corps à corps avec le chef de ces Barbares. Mon Dieu ! s*écria-t-il, ayez pitié de ma mère ; et à ces mots, d*un coup de revers, il ouvre au brigand les entrailles. Dès ce moment la victoire fut décidée ; le peu qui restait de l'équipage Maroquin demanda la vie, et fut mis dans les fers. Le vaisseau de Corée avec sa proie aborde enfin sur les côtes de France ; et ce digne fils, sans se permettre une nuit de repos, se rend avec son trésor auprès de sa malheureuse mère. Il la trouve au bord du tombeau, et dans un état pour elle plus affreux que la mort même, dénuée de tout secours, et livrée aux soins d'un domestique, qui, rebuté de souffrir l'indigence où elle était réduite, lui rendait à regret les derniers soins d'une pitié humiliante. La honte de sa situation lui avait fait défendre à ce domestique de recevoir personne que le prêtre et le médecin charitable qui la visitaient quelquefois. Corée demanda à la voir ; on le refuse.

Annoncez-moi, dit-il au domestique. — Et quel est votre nom ? — Jacquaut. Le domestique s'approche du lit. Un étranger, dit-il, demande à voir Madame* — Hélas ! et quel est cet étranger ? — I) dit, qu'il s'appelle Jacquaut. A ce nom ses entrailles furent si violemment émues, qu'elle faillit à expirer. Ah, mon fils ! dit-elle d'une voix éteinte, et en levant sur lui sa mourante paupière ; Ah, mon fils ! dans quel moment venez-vous revoir votre mère ? votre main va lui fermer les yeux. Quelle fut la douleur de cet enfant, si bon, si pieux, de voir cette mère qu'il avait laissée au sein du luxe et de l'opulence, de la voir dans un lit entourée de lambeaux, et dont l'image attendrirait le cœur le moins sensible : O ma mère ! s'écria-t-il en se précipitant sur ce lit de douleurs : Ses sanglots étouffèrent sa voix, et les ruisseaux de larmes dont il inondait le sein de sa mère expirante, furent long-tems la seule expression de sa douleur et de son amour. Le ciel me punit, reprit-elle, d'avoir trop. aimé un fils

dénaturé ; d'avoir Il l'interrompit : Tout est répare,

ma mère, lui dit ce vertueux jeune homme, vivez ; la fortune m'a comblé de biens ; je viens les répandre au sein de la nature ; c'est pour vous qu'ils me sont donnés.

Vivez : j'ai de quoi vous faire aimer la vie Ah ! mon

cher enfant, si je désire de vivre, c'est pour expier mon injustice, c'est pour aimer un fils dont je n'étais pas digne, un fils que j'ai deshérité. A ces mots elle se couvrait le visage, comme indigne de voir le jour. Ah, Madame! s'écria-t-il, en la pressant dans ses bras, ne me dérobez point la vue de ma mère. Je viens à travers les mers la chercher et la secourir. Dans ce moment le prêtre et le médecin arrivent. Voilà, ditelle, mon enfant, les seules consolations que le Ciel m'a laissées; sans leur charité, je ne serais plus. Corée les embrasse en fondant en larmes. Mes amis ! leur dit-il, mes bienfaiteurs ! que ne vous dois-je pas ? Sans vous je n'aurais plus de mère : achevez de la rappeller à la vie. Je suis riche, je viens la rendre heureuse. Redoublez vos soins, vos consolations, vos secours ; rendez-la moi. Le médecin vit prudemment que cette situation était trop violente pour la malade. Allez, Monsieur, dit-il à Corée, reposez vous sur notre zèle, et n'ayez plus d'autre soin que de faire préparer mi logement commode et sain. Ce soir, Madame y sera transportée.

Le changement d'air, la bonne nourriture, ou plutôt la révolution qu'avait faite la joie, et le calme qui lui succéda, ranimèrent insensiblement en elle les organes de la vie. Un chagrin profond avait été le principe du mal : la consolation en fut le remède. Corée apprit que son malheureux frère venait de périr misérablement» Je tire le rideau sur le tableau effrayant de cette mort trop méritée. On en déroba la connaissance à une mère sensible, et trop faible encore pour soutenir sans expirer un nouvel accès de douleur. Elle l'apprit enfin lorsque sa santé fut plus affermie. Toutes les plaies de son cœur s'ouvrirent, et les larmes maternelles coulèrent de ses yeux. Mais le ciel, en lui ôtant un fils indigne de sa tendresse, lui en rendait un qui l'avait méritée, par tout ce que la nature a de plus sensible, et la vertu de plus touchant. Il lui confia les désirs de son âme ; c'était de pouvoir réunir dans ses bras sa mère et son épouse. Madame Corée «aisit

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avec joie le projet de passer avec son fils en Amérique. Une ville remplie de ses folies et de ses malheurs, était pour elle un séjour odieux ; et l'instant où elle s'embarqua, lui rendit une nouvelle vie. Le ciel, qui protège la piété, leur accorda des vents favorables. Lucelle reçut la mère de son amant, comme elle aurait reçu sa mère. L'hymen fit de ces amans les époux les plus fortunés, et leurs jours coulent encore dans cette paix inaltérable, dans ces plaisirs purs et sereins, qui sont le partage de la vertu.

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