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FONTENOY

I^E Maréchal de Saxe était en Flandre à la tête de l'armée composée de cent six bataillons complets, et de cent soixante et douze escadrons. Tournay, cette ancienne capitale de la domination Française, était investi. C'était la plus forte place de la barrière. La ville et la citadelle étaient encore un des chefs-d'œuvre du Maréchal de Vauban ; car il n'y avait guères de place en Flandre dont Louis XIV. n'eût fait construire les fortifications.

Dès que les Etats Généraux des Sept Provinces apprirent que Tournay était en danger, ils mandèrent qu'il fallait bazarder une bataille pour secourir la ville. Ces républicains, malgré leur circonspection, furent alors les premiers à prendre des résolutions hardies. Le 5 Mai 1745 les alliés avancèrent à Cambron, à sept lieues de Tournay. Le Roi partit le 6 de Paris avec le Dauphin. Les Aides-de-camp du Roi, les Menins du Dauphin, les accompagnaient.

/ La principale force de l'armée ennemie consistait en vingt bataillons, et vingt-six escadrons Anglois, sous le jeune Duc de Cumberland, qui avait gagné avec le Roi son père la bataille de Dettingue : cinq bataillons et seize escadrons Hanovriens étaient joints aux Anglois. Le Prince de Valdeck, à peu près de l'âge du Duc de Cumberland, impatient de se signaler, était à la tète de quarante escadrons Hollandais, et de vingt?-

six bataillons. Les Autrichiens n*avaient dans cette armée que huit escadrons. On lésait la guerre pour eux dans la Flandre, qui a été si long-tems défendue par les armes et par Turgent de TAngleterre et de la Hollande ; mais à la tête de ce petit nombre d'Autrichiens était le vieux Général Konigseck, qui avait commandé contre les Turcs en Hongrie, et contre les Français en Italie et en Allemagne. Ses conseils devaient aider Tardeur du Duc de Cumberland, et du Prince de Valdeck. On comptait dans leur armée au delà de cinquante-cinq mille combattans. Le lloi laissa devant Tournay environ dix-huit mille hommes, qui étaient postés en échelle jusqu'au champ de bataille ; six mille pour garder les ponts sur l'Escaut, et les communications.

L'armée était sous les ordres d'un Général en qui on avait la plus juste confiance. Le Comte de Saxe avait déjà mérité sa grande réputation, par de savantes retraites en Allemagne, et par sa campagne de IT^é- ; il joignait une théorie profonde à la pratique. La vigilance, le secret, l'art de savoir différer à propos un projet et celui de l'exécuter rapidement, le coup d'œil, les ressources, la prévoyance, étaient ses talens, de l'aveu de tous les officiers : mais alors ce Général, consumé d'une maladie de langueur, était presque mourant. Il était parti de Paris très-malade pour l'armée. L'auteur de cette histoire l'ayant même rencontré avant son départ, et n'ayant pu s'empêcher de lui demander comment il pourrait faire dans cet état de faiblesse, le Maréchal lui répondit : Il ne s agit pas de vivre, mais de partir.

Le Roi étant arrivé le 9 à Douai, se rendit le lendemain à Pontachin auprès de l'Escaut, à portée des tranchées de Tournay. De là il alla reconnaître le terrain qui devait servir de champ de bataille. Toute l'armée en voyant le Roi et le Dauphin fit entendre des acclamations de joie. Les alliés passèrent le 10, et la nuit du 11, à faire leurs dernières dispositions. Jamais le Roi ne marqua plus de gaieté que la veille du combat. La conversation roula sur les batailles où les Rois s'étaient trouvés en personne. Le Roi dit, que depuis la bataille de Poitiers, aucun Roi de France n'avait combattu avec son fils, et qu'aucun n'avait gagné de victoire signalée contre les Anglois;

qu'il espérait être le premier. Il fut éveillé le premier, le jour de l'action ; il eveiila lui-même à quatre heures le Comte d*Argenson, ministre de la guerre, qui dans rinstant envoya demander au Maréchal de Saxe ses derniers ordres. On trouva le Maréchal dans une voiture d*ozier, qui lui servait de lit, et dans laquelle il se fesait traîner quand ses forces épuisées ne lui permettaient plus d'être à cheval. Le Roi et son fils avaient déjà passé un pont sur FEscaut à Calonne ; ils allèrent prendre leur poste par delà Justice de Notre Dame-aux-bvis à mille toises de ce pont, et précisément à l'entrée du champ de bataille.

La suite du Roi et du Dauphin, qui composait une troupe nombreuse, était suivie d'une foule de personnes de toute espèce qu'attirait cette journée, et dont quelques-uns même étaient montés sur des arbres pour voir le spectacle d'une bataille.

En jettant les yeux sur les cartes qui sont fort communes, on voit d'un coup d'œil la disposition des deux armées. On remarque Antoin assez près de l'Escaut à la droite de l'armée Française, à neuf cent toises de ce pont de Calonne par où le Roi et le Dauphin s'étaient avancés. Le village de Fontenoy par delà Antoin presque sur la même ligne, un espace étroit de quatre cent cinquante toises de large, entre Fontenoy et un petit bois qu'on appelle le Bois de Barri. Ce bois, ces villages, étaient garnis de canons comme un camp retranché. Le Maréchal de Saxe avait établi des redoutes entre Antoin et Fontenoy ; d'autres redoutes aux extrémités du bois de Barri, fortifiaient cette enceinte. Le champ de bataille n'avait pas plus de cinq cent toises de longueur depuis l'endroit où était le Roi auprès de Fontenoy, jusqu'à ce bois de Barri, et n'avait guères plus de neuf cens toises de large; de sorte que l'on allait combattre en champ clos comme à Dettingue, mais dans une journée plus mémorable.

Le Général de l'armée Française avait pourvu à la victoire, et à la défaite. Le pont de Calonne muni de canon, fortifié de rètranchemens, et défendu par quelques bataillons, devait servir de retraite au Roi et au Dauphin en cas de malheur. Le reste de Tarmée aurait défilé alors par d'autres ponts sur le Bas-Escaut par delà Tournay.

On prit toutes les mesures qui se prêtaient un secours mutuel sans qu'elles pussent se traverser. L'armée de France semblait inabordable ; car le feu croise qui partait des redoutes du bois de Barri et du village de Fontenoy, défendait toute approcbe. Outre ces précautions, on avait encore place six canons de seize livres de balle en deçà de l'Escaut, pour foudroyer les troupes qui attaqueraient le village d'Antoin.

On commençait à se canonner de part et d'autre à six heures du matin. Le Maréchal de Noailles était alors auprès de Fontenoy, et rendait compte au Maréchal de Saxe d'un ouvrage qu'il avait fait à l'entrée de la nuit, pour joindre le village de Fontenoy à la première des trois redoutes, entre î'ontenoy et Antoin : il lui servit de premier aide de camp, sacrifiant la jalousie du commandement au bien de l'état, et s'oubliant soi-même pour un Général étranger et moins ancien. Le Maréchal de Saxe sentait tout le prix de cette magnanimité, et jamais on ne vit une union si grande entre deux hommes que la faiblesse ordinaire du cœur humain pouvait éloigner l'un de l'autre.

Le Maréchal de Noailles embrassait le Duc de Grammont son neveu ; et ils se séparaient, l'un pour retourner auprès du Roi, l'autre pour aller à son poste, lorsqu'un boulet de canon vint frapper le Duc de Grammont à mort : il fut la première victime de cette journée.

Les Anglais attaquèrent trois fois Fontenoy, et les Hollandais se présentèrent à deux reprises devant Antoin. A leur seconde attaque, on vit un escadron Hollandais emporté presque tout entier par le canon d'Antoîn ; il n'en resta que quinze hommes, et les Hollandais ne se présentèrent plus dès ce moment.

Alors le Duc de Cumberland prit une résolution qui pouvait lui assurer le succès de cette journée. Il ordonna un Major-Général, nommé Ingolsbi, d'entrer dans le bois de Barri, de pénétrer jusqu'à la redoute de ce bois vis-à-vis Fontenoy, et de l'emporter. Ingoîsbi marche avec les meilleures troupes pour exécuter cet ordre : il trouve dans les bois du Barri un bataillon du régiment d'un partisan ; c'était ce qu'on appellait les Gressins, du nom de celui qui les avait formés. Ces soldats étaient en avant dans le bois par delà la redoute, couchés par terre, Ingoîsbi crut que

cY'tait un corps considérable : il retourne auprès du Duc de Cumberland, et demande du canon. Le tenis se perdait. Le prince était au désespoir d'une désobéissance qui dérangeait toutes ses mesures, et qu'il fit ensuite punir à Londres par un conseil de guerre qu'on appelle Court Martial en Anglais.

Il se détermina sur le champ à passer entre cette redoute en Fontenoy. Le teiTain était escarpé ; il fallait franchir un ravin profond, il fallait essuyer tout le feu de Fontenoy et de la redoute. L'entreprise était audacieuse ; mais il était réduit alors ou à ne point combattre ou à tenter ce passage.

Les Anglais et les Hanovriens s'avancent avec luî sans presque déranger leurs rangs, traînant leurs canons à bras par les sentiers : il les forme sur trois lignes assez pressées, et de quatre de hauteur chacune, avançant entre les batteries de canon qui les foudroyaient dans un terrain d'environ quatre cens toises de large. Des rangs entiers tombaient morts à droite et à gauche : ils étaient remplacés aussitôt ; et les canons qu'ils amenaient à bras vis-à-vis Fontenoy, et devant les redoutes, répondaient à l'artillerie Française. En cet état ils marchaient fièrement, précédés de six pièces d'artillerie, et en ayant encore six autres au milieu de leurs lignes.

Vis*à-vîs d'eux se trouvèrent quatre bataillons des Gardes-Françaises, ayant deux bataillons des Gardes» Suisses à leur gauche, le régiment de Courten à leur droite, ensuite celui d'Aubeterre, et plus loin le régiment du Roi qui bordait Fontenoy le long d'un chemin creux.

Le terrain s'élevait de l'endroit on étaient lesf Gardes-Françaises jusqu'à celui où les Anglais se formaient.

Les officiers des Gardes-Françaises se dirent alors les uns aux autres, il faut aller prendre le canon des Anglais. Ils y montèrent rapidement avec leurs grenadiers ; mais ils furent bien étonnés de trouver une armée devant eux. L'artillerie et la mousqueterie en coucha par terre près de soixante, et le reste fut obligé de revenir dans ses rangs.

Cependant les Anglais avançaient; et cette ligne d'infanterie composée de Gardes-Françaises et Suisses et de Ceurten, ayant encore sur leur droite Aubeterre,

et un bataillon du régiment du Iloi, s'approchait de Fennemi. On 6tait à cinquante pas de distance. Un régiment des Gardes- Anglaises, celui de Campbell et le Royal-Ecossais, étaient les premiers : Monsieur de Campbell était leur Lieutenant-Général ; le Comte d'Albemarle leur Major- Général ; et Monsieur de Churchill, petit-fils naturel du grand Duc de Marlboroug, Brigadier. Les Officiers Anglais saluèrent les Français en ôtant leurs chapeaux ; le Comte de Chabanne, le Duc deBiron, qui s'étaient avancés, ettous les Officiers des Gardes-Françaises, leur rendirent le salut. My Lord Charles Hay, Capitaine aux Gardes- Anglaises, cria, Messieurs des Gardes- Françaises ^ tirez. Le Comte d'Auteroche, alors Lieutenant des Grenadiers et depuis Capitaine, leur dit à voix haute : Messieurs, nous ne tirons jamais les premiers, tirez vouS' mêmes. Les Anglais firent un feu roulant, c'est-à-dire qu'ils tiraient par divisions ; de sorte que le front d'un bataillon, sur quatre hommes de hauteur, ayant tiré, un autre bataillon fesait sa décharge, et ensuite un troisième, tandis que les premiers rechargeaient. La ligne d'infanterie Française ne tira point ainsi ; elle était seule sur quatre de hauteur, les rangs assez éloignés, n'étant soutenue par aucune autre troupe d'infanterie. Dix-neuf Officiers des Gardes tombèrent blessés à cette seule charge. Messieurs de Clisson, de Langey, de la Peyre, y perdirent la vie : quatre-vingtquinze soldats demeurèrent sur la place, deux cens quatre-vingt-cinq y reçurent des blessures ; onze Officiers Suisses tombèrent blessés, ainsi que deux cens neuf de leurs soldats, parmi lesquels soixante-quatre furent tués. Le Colonel de Courten, son Lieutenant- Colonel, quatre Officiers, soixante-quinze soldats, tombèrent morts ; quatorze Officiers, et deux cens soldats blessés dangereusement. Le premier rang ainsi emporté, les trois autres regardèrent derrière eux ; et ne voyant qu'une cavalerie à plus de trois cens toises, ils se dispersèrent. Le Duc de Graramont leur Colonel, et premier Lieutenant-Général, qui aurait pu les faire soutenir, était tué. Monsieur de Luttaux, second Lieutenant-Général, n'arriva que dans leur déroute. Les Anglais avançaient à pas lents, comme fesant l'exercise. On voyait les Majors appuyer leurs cannes #ur les fusils des soldats pour les faire tirer bas et

droit. Ils débordèrent Fontenoy et la redoute. Ce corps, qui auparavant était en trois divisions, se pressant par la nature du terrain, devint une colonne longue et épaisse presque inébranlable par sa masse et plus encore par son courage ; elle s'avança vers le régiment d'Aubeterre. Monsieur de Luttaux, premier Lieutenant-Général de Tarmée, à la nouvelle de ce danger, accourut de Fontenoy, oii il venait d'être blessé dangereusement. Son aide de camp le suppliait de commencer par faire mettre le premier appareil à sa blessure : Le service du Roi, lui répondit Monsieur de Luttaux, m'est plus cher que ma vie. Il s'avançait avec le Duc de Biron à la tête du régiment d'Aubeterre, que conduisait son Colonel de ce nom. Luttaux reçoit en arrivant deux coups mortels. Le Duc de Biron a un cheval tué sous lui. Le régiment d'Aubeterre perd beaucoup de soldats et d'officiers. Le Duc de Biron arrêta alors avec le ré* giment du Roi qu'il commandait, la marche de la colonne par son flanc gauche. Un bataillon des Gardes- Anglaises se détache, avance quelques pas à lui, fait une décharge très-meurtrière, et revient au petit pas, se replacer à la tête de la colonne, qui avance toujours lentement, sans jamais se déranger, repoussant tous les régimens qui viennent l'un après l'autre se présenter devant elle.

Ce corps gagnait du terrain, toujours serré, toujours ferme. Le Maréchal de Saxe, qui voyait de sangfroid combien l'affaire était périlleuse, fit dire au Roi, par le Marquis de Meuze, qu'il le conjurait de repasser le pont avec le Dauphin, qu'il ferait ce qu'il pourrait pour remédier au déisordre. '' Oh ! je suis bien sûr qu'il fera ce qu'il faudra," répondit le Roi, " mais je resterai où je suis."

Il y avait de l'étonnement et de la confusion dans Tarmée depuis le moment de la déroute des Gardes- Françaises et Suisses. Le Maréchal de Saxe veut que la Cavalerie fonde sur la colonne Anglaise. Le Comte d'Estrées y court. Mais les efforts de cette Cavalerie étaient peu de chose contre une masse d'Infanterie si réunie, si disciplinée, et si intrépide, dont le feu toujours roulant et soutenu, écartait nécessairement de petits corps séparés. On sait d'ailleurs que la Cavalerie ne peut guère entamer seule une Infanterie

198 ÎBATAILLK DK F0)3TEN0T.

serrée. Le Maréchal de Saxe était au niîlieu de ce feu : sa maladie ne lui laissait pas la force de porter une cuirasse ; il portait une espèce de bouclier de plusieurs doubles de taffetas piqué, qui reposait sur l'arçon de sa selle. Il jetta son bouclier, et courut faire avancer la seconde ligne de Cavalerie contre la colonne.

Tout TEtat-Major était en mouvement. Monsieur de Vaudreuil, Major-Gcnéral de Tarmée, allait de la droite à la gauche. Monsieur de Puységur, Messieurs de Saint Sauveur, de Saint George, de Mezières, Aides Maréchaux des logis, sont tous blessés. Le Comte de Longaunai, Aide Major-Général, est tué. Ce fut dans ces attaques que le Chevalier d'Aché, Lieutenant-Général eut le pied fracassé. Il vint ensuite rendre compte au Roi, et lui parla long-tems sans donner le moindre signe des douleurs qu'il ressentait, jusqu'à ce qu'enfin il tomba évanoui.

Plus la colonne Anglaise s'avançait, plus elle devenait profonde, et en état de réparer les pertes continuelles que lui causaient tant d'attaques réitérées. Elle marchait serrée au travers des morts et des blessés des deux partis, et paraissait fonner un seul corps d'environ quatorze mille hommes.

Un très-grand nombre de cavaliers furent poussés en désordre jusqu'à l'endroit où était le Roi avec son fils. Ces deux Princes furent séparés par la foule des fuyards qui se précipitaient entre eux. Pendant ce désordre, les brigades des Gardes-du-corps qui étaient en réserve, s'avancèrent d*elles-mèmes aux ennemis. Les Chevaliers de Suzi et de Saumeri y furent blessés à mort. Quatre escadrons de la Gendarmerie arrivaient presque en ce moment de Douai ; et malgré la fcitigue d'une marche de sept lieues, ils coururent aux ennemis. Tous ces corps furent reçus comme les autres, avec cette n^ême intrépidité et ce même feu roulant. Le jeune Comte âe Chevrier, guidon, fut tué. C*était le jour même qu'il avait été reçu à sa troupe. Le Chevalier de Monaco, fils du Duc de Valentinois, y eut la jambe percée. Monsieur du Guesclin reçut une blessure dangereuse. Les carabiniers donnèrent ; ils eurent six officiers renversés 'inorts. et vingt et un de blessés.

Le Maréchal de Saxe, dans le dernier épuisement

était toujours ù cheval se promenant au pas au ntiilieu ilu l'eu. Il passa sous le front de la colonne Anglaise, pour voir tout de ses yeux auprès du bois de Barri vers la gauche. On y fesait les mêmes manœuvres qu'à la droite. On tachait en vain d'ébranler cette colonne. Les regimens se présentaient les uns après les autres ; et la masse Anglaise fesant face de tous côtés, plaçant à propos son canon, et tirant toujours par division, nourissait ce feu continu quand elle était attaquée, et après l'attaque elle restait immobile, et ne tirait plus. Quelques regimens d'Infanterie vinrent encore affronter cette colonne par les ordres seuls de leurs commandans. Le Maréchal de Saxe en vit un dont les rangs entiers tombaient, et qui ne se dérangeait pas. On lui dit que c'était le régiment de Vaisseaux, que commandait Monsieur de Guerchi. Comment se peut-il faire y s'écrîa-t-il, que de telles troupes ne soient pas victorieuses ?

Hainault ne souffrit pas moins ; il avait pour Colonel le fils du Prince de Craon, gouverneur de Toscane. Le père servait le Grand Duc, les enfans servaient le Roi de France. Ce jeune homme d'une très-grande espérance, fut tue à la tête de sa troupe ; son Lieutenant-Colonel blessé à mort auprès de lui. Normandie avança : il eut autant d'officiers et de soldats hors de combat, que celui de Hainault ; il était mené par son Lieutenant-Colonel Monsieur de Solenci, dont le Roi loua la bravoure sur le champ de bataille, et qu'il récompensa ensuite en le fesant Brigadier. Des bataillons Irlandais coururent au flanc de cette colonne ; le Colonel Dillon tombe mort. Ainsi aucun corps, aucune attaque n'avait pu entamer là colonne, parce que rien ne s'était fait de concert et à la fois.

Le Maréchal de Saxe repasse par le front de la colonne, qui s'était déjà avancée plus de trois cens pas au delà de la redoute d'Eu et de Fontenoy. Il va voir si Fontenoy tenait encore : on n'y avait plus de boulets, on ne répondait à ceux des ennemis qu'avec de la poudre.

Monsieur du Brocard, Lieutenant-Général d'Artillerie, et plusieurs Officiers d'Artillerie, étaient tués. Le Maréchal pria alors le Duc d'Harcourt, qu'il rencontra, d'aller conjurer le Roi de s'éloigner, et il envoya ordre au Comte de la Mark, qui gardait Antoin,

cVen sortir avec le régiment de Piémont ; la bataille parut perdue sans ressource. On ramenait de tous côtés les canons de campagne ; on était prêt de faire partir celui du village de Fontenoy, quoique des boulets fussent arrivés. L'intention du Maréchal de Saxe était de faire, si Ton pouvait, un dernier effort mieux dirigé et plus plein contre la colonne Anglaise. Cette masse d'Infanterie avait été endommagée, quoique sa profondeur parût toujours égale ; elle-même était étonnée de se trouver au milieu des Français sans avoir de cavalerie : la colonne était immobile, et semblait ne recevoir plus d'ordre ; mais elle gardait une contenance fière, et paraissait être maitresse du champ de bataille. Si les Hollandais avaient passé entre les redoutes qui étaient vers Fontenoy et Antoin, s'ils étaient venus donner la main aux Anglais, il n'y avait plus de ressources, plus de retraite même, ni pour l'armée Française, ni probablement pour le Roi et son fils. Le succès d'une dernière attaque était incertain. Le Maréchal de Saxe, qui voyait la victoire ou l'entière défaite dépendre de cette dernière attaque, songeait à préparer une retraite sûre : il envoya un second ordre au Comte de la Mark d'évacuer Antoin et de venir vers le pont de Calonne pour favoriser cette retraite, en cas d'un dernier malheur. Il fait signifier un troisième ordre au Comte, depuis Duc de Lorges, en le rendant responsable de l'exécution ; le Comte d^ Lorges obéit à regret. On désespérait alors du succès de la journée.

Un conseil assez tumultueux se tenait auprès du Roi ; on le pressait de la part du Général, et au nom de la France, de ne pas s'exposer, davantage.

Le Duc de Richelieu, Lieutenant-Général, et qui servait en qualité d'Aide-de-camp du Roi, arriva en ce moment. Il venait de reconnaître la colonne près de Fontenoy. Ayant ainsi couru de tous côtés sans être blessé, il se présenté hors d'haleine, l'épée à la main et couvert de poussière. Quelle nouvelle apportez-vous ? lui dit le Maréchal ; quel est votre avis ? Ma nouvelle, dit le Duc de Richelieu, est que la bataille est gagnée si on le veut, et mon avis est qu'on fasse avancer dans Finstant quatre canons contre le front de la colonne ; ^pendant que cette artillerie l'ébranlera, la Maison du Roi et les autres troupes l'entoureront ; il faut tomber

sur elle comme des fourrageurs. Le Roi se rendit le premier à cette idée.

Vingt personnes se détachent. Le Duc de Péquigni, appelle depuis le Duc de Chaulnes, va faire pointer ces quatre pièces ; on les place vis-à-vis la colonne Anglaise. Le Duc de Richelieu court à bride abattue au nom du Roi faire marcher sa Maison ; il annonce cette nouvelle à Monsieur de Montesson qui la commandait. Le Prince de Soubise rassemble ses gendarmes, le Duc de Chaulnes ses chevaux légers, tout se forme et marche ; quatre escadrons de la Gendarmerie avancent à la droite de la Maison du Roi, les grenadiers à cheval sont à la tête sous Monsieur de Grille leur Capitaine ; les mousquetaires commandés par Monsieur de Jumillac se précipitent.

Dans »ce même moment important, le Comte d'Eu et le Duc de Biron à la droite voyaient avec douleur les troupes d'Antoin quitter leur poste, selon Tordre positif du Maréchal de Saxe. Je prends sur moi la désobéissance, leur dit le Duc de Biron ; je suis sûr que le Roi l'approuvera, dans un instant où tout va changer de face ; je réponds que Monsieur le Maréchal de Saxe le trouvera bon. Le Maréchal, qui arrivait dans cet endroit, informé de la résolution du Roi et de la bonne volonté des troupes, n'eut pas de peine à se rendre ; il changea de sentiment lorsqu'il en fallait cnanger, et fit rentrer le régiment de Piémont dans Antoin : il se porta rapidement malgré sa faiblesse de la droite à la gauche vers la brigade des Irlandais, recommandant à toutes les troupes qu'il rencontrait en chemin de ne plus faire de fausses charges et d'agir de concert.

Le Duc de Biron, le Comte d'Estrées, le Marquis de Croissi, le Comte de Lovendhal, Lieutenant-Généraux, dirigent cette attaque nouvelle. Cinq escadrons de Penthièvre suivent Monsieur de Croissi. Les régimens de Chabrillant, de Brancas, de Brionne, Aubeterre, Courten, accoururent guidés par leurs Colonels ; le ré^'*^ it de Normandie, les Carabiniers entrent dans les premiers rangs de la colonne, et vengent leurs camarades tués dans leur première charge. Les Irlandais les secondent. La colonne était attaquée à la fois de front, et par les deux flancs.

202 BATAILLE DE FONTEXOV;

En sent ou liuit minutes tout ce corps formidable est ouvert de tous côtes : le General Ponsonby, le frère du Comte d'Albemarle, cinq capitaines aux Gardes, un nombre prodigieux d'officiers, étaient renverses morts. Les Anglais se rallièrent, mais ils cédèrent ; ils quittèrent le champ de bataille sans tumulte, sans cont'usion, et furent vaincus avec honneur.

Le Roi de France allait de régiment en régiment ; les cris de Victoire et de Vive le Roi, les chapeaux en l'air, les étendards et les drapeaux percés de balles, les félicitations réciproques des officiers qui s'embrassaient, formaient un speetacle dont tout le monde jouissait avec une joie tumultueuse. Le Roi était tranquille, témoignant sa satisfaction et sa reconnaissance à tous les Officiers Généraux, et à tous les Commandans des corps ; il ordonna qu'on eût soin des blessés, et qu'on traitât les ennemis comme ses propres sujets.

Le Maréchal de Saxe, au milieu de ce triomphe, se fit porter vers le Roi ; il retrouva un reste de force pour embrasser ses genoux, et pour lui dire ces propres paroles, Sire^ j'ai assez vécu ; je ne souhaitais de vivre aujourd'hui que pour voir votre Majesté victorieuse* Vous voyez, ajouta- t-il ensuite, à quoi tiennent les batailles. Le Roi le releva, et l'embrassa tendrement.

Il dit au Duc de Richelieu : Je n'oublierai jamais le service important que vous m'avez rendu ; il parla de même au Duc de Biron. Le Maréchal de Saxe dit au Roi, Sire, il faut que j'avoue que je me reproche une faute. J'aurais du mettre une redoute de plus entre les bois de Barri et de Fontenoy ; mais je n^ai pas cru qu'il y eût des Généraux assez frardis pour bazarder de passer en cet endroit.

Les Alliés avaient perdu neuf mille hommes, parmi lesquels il y avait environ deux mille prisonniers. Ils^ n'^en firent presque aucun sur les Français.

Par le compte exactement rendu au Major-Général de rinfanterie Française, il ne se trouva que seize cens quatre-vingt-un soldats ou sergens d'Infanterie tués sur la place, et trois nitille deux cens quatre-vingtdeux blessés. Parmi les officiers, cinquante trois seulement étaient morts sur le champ de bataille, trois icens vingt- trois étaient cft danger de mort par leuïs

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'blessures. La Cavalerie perdit environ dix-huit cens hommes.

Jamais depuis qu'on fait la guerre on n'avait pourvu avec plus de soin à soulager les maux attaches à ce flcau. Il y avait des hôpitaux préparés dans toutes les villes voisines, et surtout à Lille ; les églises mêmes étaient employées à cet usage digne d'elles ; non seulement aucun secours, mais encore aucune commodité ne mai^qua, ni aux Français, ni à leurs prisonniers blessés. Le zèle même des citoyens alla trop loin : on ne cessait d'apporter de tous côtés aux malades des alimens délicats ; et les médecins des hôpitaux furent obhgés de mettre un frein à cet excès dangereux de bonne volonté. Enfin les hôpitaux étaient si bien servis, que presque tous les Officiers aimaient mieux y être traités que chez des particuliers ; et c'est ce qu'on n'avait point vu encore.

On est entré dans les détails sur cette seule bataille de Fontenoy ; son importance, le danger du Roi et du Dauphin, l'exigeaient. Cette action décida du sort de la guerre, prépara la conquête des Pays-Bas, et servit de contrepoids à tous les événemens malheureux. Ce qui rend encore cette bataille à jamais mémorable, c'est qu'elle fut gagnée lorsque le Général affaibli et presque expirant ne pouvait plus agir. Le Maréchal de Saxe avait fait la disposition, et les Officiers Français remportèrent la victoire.

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