‹ Nouveau recueilChapitre 43 sur 145 · SCENE VIII. — Les Précédens, Riflard, Madame · texte numérisé non relu

SCENE VIII. — Les Précédens, Riflard, Madame

Senneville.

Mad. Senne, (se retournant du côté de la coulisse,) Je vous en prie, Bastien, n'allez pas trop vite en descendant la côte ; ne fatiguez pas cette pauvre jument ; c'est une si bonne vbête. Quelle chaleur ! quelle fatigue I

IliF. D'où venez-vous donc, belle dame ?

Mad. Senne. Des vendanges de Monsieur Rigaud.

RiF. (d'un air picjué.) Ah! vous allez chez Monsieur Rigaud !

Mad. Senne. Eh bien, ne vous voilà- t-il pas jaloux ? Nous avions une société charmante, et nous nous Sommes amusés! On a joué un jeu d'enfer; cinq sous la fiche ! Je ne reviens en ville que parce que c'est mon jour de société.

Ri F. Madame, voilà les deux étrangers dont je vous ai vanté avec juste raison la tournure et la conversation.

Desr. Madame Senneville ne me reconnaît pas ?

Mad. Senne. Pardonnez-moi, je me rappelle...

Desr. Dans votre voyage à Paris, chez mon oncle, qui s'appelle Desroches comme moi.

Mad. Senne. Vous seriez le jeune neveu de M. Desroches ? ah ! je vous remets parfaitement. Comment se porte-t-il, le cher oncle? un très-galant homme. Enchantée de vous voir dans notre pays ; foyez le bien-venu. Ces messieurs viennent de Paris?

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Desr. Oui, madame.

Mad. Senne. Et qu'y a-t-il de nouveau à Paris?

Del. Mais rien, madame ; on y va à la bourse, aux spectacles, chacun y fait ses affaires ; les gens cVespric se moquent des sots ; plus d'un sot fait fortune ; plus d'un fripon passe pour un honnête homme ; plus d'un charlatan pour un homme de mérite : c'est toujours la même chose ; c'est toujours comme partout.

Mad. Senne. Et y porte-t-on toujours des schals en effilé, des rubans jonquille, des chapeaux à boucles, des tuniques amaranthe ? Les fichus sont-ils croisés en X, ou en Y? Porte-t-on ses cheveux ou des perruques ?

Del. C'est à quoi je n'ai pas pris garde autrement.

Mad. Senne. C'est que ma marchande de modes est d'une négligence : elle ne m'envoie les modes que trois mois après l'explosion, et cela me pique, voyezvous ; parce que quand on a le point d'honneur d'être bien mise...

Ri F. C'est que madame donne le ton à toute la ville, pour la parure et le goût.

Mad. Senne. Est-il vrai, Monsieur Riflard?... C'est un séjour enchanteur que Paris ; j'y ai fait deux voyages dans ma vie, de quinze jours chacun. M. de Senneville vivait dans ce temps-là ; je m'y suis fort amusée, et ils n'ont pas été infructueux pour moi.

Desr. On s'en aperçoit aisément, madame.

Mad. Senne, f toujours minaudant. J Trouvez-vous ?

Del. Vraiment, à vos manières, à vos discours, à votre tournure...

Mad. Senne. Mais franchement je n'aimerais pas à y demeurer, parce que la campagne... pour un cœur sensible. ». Ah ! la campagne. ..C'est là que la nature, plus belle et plus riante, invite aux sentimens les plus doux et les plus purs. ..la verdure, les oiseaux, les ombrages, et les mœurs simples et rustiques, vous rappellent...Ah ! la campagne a tant d'attraits !.. .J'espère que vous me ferez l'honneur de fréquenter ma maison dans le court séjour que vous ferez dans notre ville. Je vis avec mon oncle, âgé et respectable, pour lequel je ne saurais avoir trop d'attentions, je lui dois mon éducation et le peu que je vaux.

Kl F. On n'a pas plus de sensibilité que cette femmelà.

Mad. Sknne. Je vous retiens d^abord pour aujourd'hui, on passe la soirée chez moi ; vous connaissez sans doute quelques personnes ?

Desk. J'ai une lettre pour Madame Guibert. Vous la connaissez ?

Mad. Senne. C'est ma meilleure amie, une femme charmante, une fille céleste, excellente musicienne, que sa mère voudrait bien voir établie, c'est tout naturel. Elle est un peu gauche, empesée, la chère Madame Guibert ; elle a bien eu quelques aventures du vivant du défunt ; mais on a oublié tout cela ; une si belle âme, pas grand génie, et fort bavarde ; je l'aime de tout mon cœur. Vous me ferez Tamitié de venir dîner demain chez moi : j'irai inviter aujourd'hui même Madame Guibert et sa fille.

Del. C'est que demain il nous faudra continuer notre route.

Mad. Senne. Si tôt !

Desr. (à Delille.) Tais-toi donc. [Haut.) Votre aimable invitation est un motif assez puissant...

Mad. Senne. Vous en serez, Monsieur Riflard?

RiF. (montrant sa carnassière.) Vous me permettrez de vous offrir ma chasse ; deux perdreaux rouges excellens.

Mad. Senne. Toujours galant.

Ri F. Il faudra inviter Monsieur Vernon et sa sœur.

Mad. Senne. Y pensez-vous? un rival !

RiF. Pauvre garçon ! il ne s'attendait pas àm'avoir pour concurrent. S'il n'était pas si amateur de procès, si chicaneur de profession, ce serait ua homme paHFait : il fait des vers délicieux, et il parle comme il écrit, par sentences et par adverbes.

Mad. Senne. Sa pauvre sœur commence à être sur le retour ; quand elle sera tout-à-fait résignée à rester fille, elle sera vraiment fort aimable. Allons, voilà qui est entendu ; demain à trois heures, car chez moi c'est comme à Paris, et c'est la seule maison du pays où l'on ne dîne pas à une heure. Vous choisirez entre la bouillote, le loto, le reversis, le bostonien, le maryland, le whisk, ou les petits jeux à donner des gages. Mon oncle sera enchanté de renouer connaissance avec le neveu de son ami* Si vous restez seulement deux

jours, vous viendrez à notre- comédie de société ; il y a des talens : nous jouons le Barbier de Séville et la Gageure imprévue.

iTiF. Vous verrez comme Madame joue Rosine et Madame de Clainville.

Del. Et vous, Monsieur Riflard, ne jouez-vous pas ?

Rip. L'Eternueur et TAlcade, par complaisance, parce que je ne joue que dans l'opéra, les Colins.

Mad. Senne. Eh ! mais, c'est M. Vernon qui vient de ce côté.

Del. Qui ? ce poète chicaneur dont vous nous parliez à l'instant ?

Mad. Senne. Lui-même. fA Bijlard,) J'espère que vous n'allez pas faire éclater votre jalous e.

RiF. Est-ce que j'ai sujet d'être jaloux ?

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