SCENE IX. — Les Précédens, Vernon
Ver. Vous, madame, en ces lieux ! je ne m'attendais pas véritablement à l'inestimable avantage de vous rencontrer.
Mad. Senne. Enchantée de vous voir. D'où venezvous donc ?
RiF. Faut-il le demander ? de quelque tribunal voisin.
Ver. Directement, du tribunal d'appel. Il me font mourir avec leur lenteur ; voilà encore la cause remise à quinzaine.
Mad. Senne. Messieurs, voulez-vous permettre que je vous présente un des plus honnêtes gens du pays.
Ver. Vous vous moquez, madame, assurément.
Mad. Senne. Vous aimez donc bien les procès, Monsieur Vernon ?
Ver. Moi, je les déteste.
Mad. Senne. Mais vous en avez avec tout le monde.
Ver. Oh ! avec tout le monde.
Mad. Senne. Avec moi.
Ver. Avec votre oncle, pour ce belvédère qu'il fait bâtir directement devant mon moulin, et qui, san& contredit, intercepte le vent. Il ne tient qu'à vous que nous nous arrangions.
RiF. (à Desroches et à Delille.) Il la courtise, •mais il ne l'aura pas.
222 LA PETITK VILLE,
Mad, Senne. Avec Jliflard.
Ver. Ah i pour ce lapin qu'il poursuivit jusque dans mon verger : nous nous sommes conciliés. Quand on s'y prend aussi poliment que monsieur...
JliF. Oh ! moi, je suis Thomme du monde le plus accommodant. {A Delille,) Je laurais fait sauter par les fenêtres du juge de paix, s'il avait raisonné.
Mad. Senne. Avec Madame Guibert.
Ver. Oh ! c'est différent ; il s'agit d'une caisse de rouge végétal que ma sœur a fait venir directement du parfumeur de la Cloche d'Or à Paris, et certainement Madame Guibert a eu tort de s'en emparer, et nous verrons.
Mad. Senne. Cependant auriez-vous quelque répugnance à dîner demain avec Madame Guibert chez moi ?
Ver. En aucune façon. On soutient ses droits, et l'on dîne ensemble.
Mad. Senne. Nous aurons M. Riflard et ces messieurs, qui viennent de Paris.
Ver. De Paris. ..Je serai ravi, Qnch2œXé...( A part.) Je n'aime pas ces gens de Paris. Ils ne viennent que pour nous enlever nos femmes ou pour gagner notre argent. (Haut.) Eh bien, messieurs, qu'y a-t-il de nouveau à Paris ? Que deviennent les lycées, l'institut ? Que disent les journaux ? Fait-on toujours beaucoup de satires ?
Del. Ce n'est pas la matière qui manque.
Desr. Ni l'intention.
Del. C'est peut-être le talent.
Ver. Et le Sauvage de l'Aveyron, le Chinois, le Sophi du Roi de Perse, et Forioso, et l'Oratorio, et les Lionceaux.
Mad. Senne. Vous aurez tout le temps de causer de littérature et de nouvelles. Le jour s'avance. Mon cabriolet doit être au bas de la côte. A propos, avez-vous été à l'assemblée chez Madame Saint- Hilaire, hier au soir ?
RiF. Oui, vraiment ; c'était d'un triste ! Vous n'y étiez pas. Un petit jeu, un souper mal servi, tout était froid.
Ver. Il n'y avait que trente-trois assiettes de dessert.
RiF. Il y en avait trente-cinq au dernier thé que
madame nous donna. La petite Remival a fait un scandale, elle n'a cessé de jaser avec Lamorinière.
Mad. Senne. Comment peut-il s'attacher à une créature aussi jaune, aussi fade, aussi pigrièche.
Ver. Et Madame Verbois, qui a donné un soufflet à Florancy.
Mad. Senne. En vérité ?
RiF. Ces couplets malins qui courent dans la ville> on prétend qu'ils sont de lui.
Mad. Senne. Trêve à tous ces propos. Vous savez que je déteste la médisance. Allons sur le port. Voilà l'heure où le coche arrive.
Del. C'est un plaisir de voir débarquer un coche ; on sait tout de suite toutes les personnes qui viennent dans la ville.
Mad. Senne. C*est fort gai.