SCENE VIII.—Flore, Madame Guibert
Flo. Me voici, ma mère.
Mad. GuiB. Mais venez donc, mademoiselle, quand on vous appelle.
Flo. Mais, ma mère, je donnais à manger à votre serin.
Mad. GuiB, Il s'agit bien de mon serin ; voilà de bien plus grandes affaires ; écoutez-moi. Vous voilà grande, en âge d'être mariée.
Flo. Oui, ma mère.
Mad, GuiB. Je n*ai rien négligé pour votre éducation, et vous ferez vraiment honneur à celui qui vous épousera.
Flo. Oui, ma mère.
Mad. GuiB. Mais vous savez, et je vous l'ai souvent répété, cette petite ville est un terrein ingrat, pour les filles à marier ; des originaux, des gens grossiers, des imbécilles, des sots, des mauvais pîaisans : Ce n'est qu'à Paris qu'on peut établir comme il faut une de* moiselle. J'avais projeté de vous envoyer passer quelque temps chez mon frère à Paris, et je ne doute pas que vous n'y eussiez trouvé plus d'un parti convenable.
Flo. Oui, ma mère.
Mad. GuiB. Grâce au ciel, j'espère que vous n'aurez pas besoin de faire ce voyage. Mon frère est un homme charmant ; le voilà qui m'envoie, avec des lettres de recommandation, un jeune héritier de trente mille livres de rente.
Flo. De trente mille livres de rente, ma mère !
Mad. GuiB. 11 vient loger ici avec son ami; c'est une jeune homme très-aimable ; il a de l'esprit, des connaissances, il aime la musique, et j'espère que vous aurez beaucoup d'incHnation pour lui.
Flo. Oui, ma mère.
Mad. GuiB. C'est à vous à développer devant lui toutes vos grâces, tous vos moyens de plaire, à faire
briller votre esprit, votre conversation, vos talens, votre éducation.
Flo. Oui, ma mère, mon éducation.
Mad. GuïB. Ils vont revenir ; il s'agit de faire en sorte que le premier coup-d'œil soit à votre avantage. Eh ! mais, mon Dieu, comme vous voilà faite ! je vous ai défendu de mettre du rouge, excepté pour aller au bal ; mais quand on est aussi pâle, et d'ailleurs, quand c'est par les conseils de votre mère, il n'y a pas de mal: attendez, une légère nuance sied si bien aux jeunes personnes.
Flo. Oui, ma mère.
Mad. GuiB. (en mettant du rouge à sa fille.) Souvenez-vous bien, ma fille, que la décence, la pudeur et la modestie, sont la plus belle parure d'une demoiselle; la meilleure dot qu'elle puisse apporter... Mais comme vous êtes engoncée dans votre corset ! mettez-vous à la grecque, puisque c'est la mode ; dégagez un peu ce fichu. Et ne vous éloignez jamais des principes de vertu et de bon ton que vous avez reçus de votre mère. Votre piano est-il accordé ?
Flo. Mon Dieu, non.
Mad. GuiB. Comment, depuis huit jours que nous attendons !
Flo. Monsieur Splitmann m'a bien promis qu'il viendrait demain matin.
Mad. GuiB. Bon, qu'il n'y manque pas. J'arrangerai un petit concert de société, où j'inviterai tous nos amis. Ces deux jeunes gens feront leur partie avec Splitmann et vous ; et François, qui commence à déchiffrer sur la clarinette, fera la sienne.
Flo. Comment, notre domestique, ma mère ?
Mad. GuiB. En famille, cela passe; et je ne me soucie pas d'inviter tous ces jeunes gens de l'orchestre de la comédie de bienfaisance, ils sont moqueurs et goguenards. J'entends nos deux aimables Parisiens ; allons, mademoiselle, une contenance agréable, modeste, ne soyez pas honteuse et timide, et sachez parler à propos.
Flo. Oui, ma mère.