SCENE IX. — Les Prccédens, Desroches
Delille.
Desr. Vous voyez, madame, que nous ne nouSu sommes pas fait attendre.
Mad. (îruiB. V^ous n'avez encore tardé que trop long-temps, messieurs.
Flo. Oui, trop long-temps.
Del. Notre Dubois va dans l'instant apporter tous nos effets. En vérité, madame, je rougis de l'embarras que nous allons vous causer.
Mad. GuiB. Ne parlez donc pas de cela, je vous en prie, messieurs. Voulez-vous bien permettre que je vous présente ma fille. {A Flore.) Saluez.
Desr. Ah ! mademoiselle.
Del. Enchanté
Flo. Messieurs... (-4 sa mère,) Lequel des deux, ma mère ?
Mad. GuiB. (à sa fille.) Le plus jeune, celui qui est à côté de moi. {^ Aux deux jeunes gens,) C'est mon enfant unique ; l'espérance de la voir établie a pu seule me consoler de la perte d'un époux que je pleure tous les jours. Je n'ai rien négligé pour perfectionner son éducation ; mais vous sentez que dans une petite ville de province, on n'a pas les moyens. ..Elle est un peu timide, mais un cœur excellent, un esprit cultivé. {A sajille,) Parlez donc.
Flo. Oui, ma mère.
Mad. GuiB. Taisez-vous donc. Est-ce ainsi qu'on doit répondre ?
Flo. Mais, ma mère, que voulez-vous que je dise ?
Mad. GuiB. Paix. Mon frère me marque que vous aimez beaucoup la musique ; ma fille a une voix céleste, une méthode exquise ; si vous m'aviez fait l'amitié de venir avant dîner, au dessert je l'aurais fait chanter.
Del. Eh! qu'importe, quoique nous ne soyons plus au dessert...
Desr. Nous serions enchantés d'entendre mademoiselle.
Mad. GuiB. La voilà toute confuse, c'est que vous rintimidez ; des messieurs de Paris... Et puis elle a la malheureuse habitude de se faire beaucoup prier.
Del. Oh ! s'il ne s'agit que de prier ; mademoiselle, nous vous conjurons, nous vous supplions...
Desr. Vous n'avez pas besoin d'indulgence, j'en isuis sûr, et je me joins à mon ami.
Flo. C'est qu'en vérité... je n'ose.
Mad. GuiB. Osez, mademoiselle.
Flo. Eh 1 je suis enrhumée, je crois.
Mad. GuiB. Qu'est-ce que vous dites donc ? Vous avez toujours des rhumes qui vous prennent mal à propos.
Flo. Maïs, ma mère, que chanterai-je ?
Mad. GiriB. Ce qui vous plaira. Allons, tenezvous droite, et chantez.
Flo. {toussant.) Hem. ..hem. ..je suis vraiment fort embarrassée. (Enjpartant tout d'un coup d'un grand éclat de voix).
Non, non, non, j'ai trop de fierté, Pour me soumettre à l'esclavage.
Mad. GuiB. Quelle chanson choisis&ez-vous donc là ! Flo. {continuant).
Dans les liens du mariage Mon cœur ne peut être arrêté.
Mad. GuiB. Ah ! bon Dieu ! quelle horreur ! Mais taisez-vous donc : paix donc, paix donc, je vous en prie. {A demi-voix à sa Jille.) Comment! vous avez trop de fierté pour vous marier ; est-ce qu'une demoiselle doit chanter de ses choses-là ? Qu'est-ce que c'est donc que cette chanson-là?
Flo. Mais, ma mère, c^est de la Belle Arsène.
Mad. GuiB. Votre belle Arsène était une bégueule, et j'espère bien que vous ne suivrez pas son exemple. Et puis, c'est antique.
Flo. Mais, ma mère, que voulez-vous donc que je chante ?
Mad. GuiB. Mais, mademoiselle, on chante du nouveau ; par exemple,
Oui, c'en est fait, je me marie ;
ou bien, ou bien,
Il faut des époux assortis ;
Ah ! que les nœuds du mariage A mes yeux offrent de douceur l
Del. Ah! oui, mademoiselle, celle-là; elle est charmante, et beaucoup plus analogue à la situation. Flo. [tousse et chcmte).
Ah ! que les nœuds du mariage A mes yeux offrent de douceur !
L'amour est vif, il est volage ; I^'hymen seul fait le vrai bonheur.
Oui, la volupté la plus pure, C'est l'union de deux époux ; C'est dans l'hymen que la nature Plaça ses plaisirs les plus doux.
Ah ! que les nœuds du mariage, 8cc.
Desii. Comme un ange, mademoiselle! comme un anixe !
Mad. GuiB. Oui, comme un ange; comme une sotte. Elle chante ordinah'ement mille fois mieux. Et puis, elle ne sait pas donner d'expression aux paroles : elles sont si tendres !
Flo. Mais, ma mère, ce n'est pas ma faute ; il m'a pris une extinction de voix dans la roulade.
Desr. Ne la grondez pas ; on ne chante pas plus agréablement.
Del. Oh ! sans doute. {A part.) Attends, je vais t'en dégoûter tout-à-fait. {Haut,) Mon ami, la voix de mademoiselle doit te plaire, car elle te rappelle sans doute, comme à moi, la voix d'une personne qui t'est bien chère ; ne trouves-tu pas ?
Desr. Et de qui donc ?
Del. Eh, mais vraiment, de ta femme.
Desr. De ma femme !
Mad. GuiB. De sa femme ?
Flo. Ah, mon Dieu ! de sa femme !
Desr. [à Delille.) Qu'est-ce que tu dis donc ?
Del. [bas à Desroches,) Laisse-moi faire. {Haut.) C'est le même timbre, le même éclat, la même étendue.
Mad. GuiB. Comment, monsieur, vous êtes marié ?
Desr. Qui ? moi, madame ?
Del. Oui, madame, il est marié. {Bas à Desroches.) Dis comme moi. {Haut.) Une femme charmante. {A Desroches.) J'ai mes raisons pour agir ainsi. {Haut.) Il y a six mois qu'il a épousé une jeune 'veuve. {A Desroches.) Tu vas voir. {Haut.) J'ai été un de ses témoins*
Mad. GuiB. En vérité, monsieur.. .je vous en fais mon sincère compliment, et je suis charmée que vous ayez tait un choix... Laissez-nous, mademoiselle.
Del. [bas à Desroches.) Sens-tu le motif des politesses. (Haut.) Eh quoi, nous priver sitôt de la vue de votre aimable fille.
Mad. GuiB. Je vous demande pardon, messieurs ; mais elle a se? occupations, ses leçons.
Flo. {à sa mère.) Mais, ma mère, Tautre n'est peutêtre pas marié.
Mad. GuiB. Qu est-ce que vous dites, impertinente? Sortez, vous dis-je.
Flo. Ma mère, faudra-t-il prévenir M. Splitmann pour le concert de demain ?
Mad. GuiB. Un concert, y pensez-vous? Est-ce la saison des concerts, quand tout le monde est en vendange ?
Flo. {faisant la révérence.) Messieurs, j ai bien
l'honneur
Mad. GuiB. C'est bon, c'est bon, laissez-nous.
{Flore sort).