AVENTURES DE TELEMAQITE. SI
Dieux VOUS font posséder le royaume de votre père. Aimez vos peuples comme vos enfans, goûtez le plaisir d'être aimé d'eux, et faites qu'ils ne puissent jamais sentir la paix et la joie, sans se ressouvenir que c'est un bon roi qui leur à fait ces riches présens. Les rois qui ne songent qu'à se faire craindre, et qu'à abattre leurs sujets pour les rendre plus soumis, sont les fléaux du genre humain. Ils sont craints comme ils le veulent être ; mais ils sont haïs, détestés : et ils ont encore plus à craindre de leurs sujets, que leurs sujets n'ont à craindre d'eux.
Je répondais à Mentor, Hélas ! il n'est pas question de songer aux maximes suivant lesquelles on doit yégner. Il n'y a plus d'Ithaque pour nous : nous ne reverrons jamais ni notre patrie ni Pénélope ; et quand même Ulysse retournerait plein de gloire dans son royaume, il n'aura jamais la joie de m'y voir ; jamais je n'aurai celle de lui obéir pour apprendre à commander. Mourons, mon cher Mentor ; nulle autre pensée ne. nous est plus permise : mourons, puisque les Dieux li'ont aucune pitié de nous.
En parlant ainsi, de profonds soupirs entrecoupaient toutes mes paroles. Mais Mentor, qui craignait les maux avant qu'ils arrivassent, ne savait plus ce que c'était que de les craindre dès qu'ils étaient arrivés. Indigne fils du sage Ulysse ! s'écriait-il : Quoi donc, vous vous laissez vaincre à votre malheur ! Sachez" que vous reverrez un jour l'île d'Ithaque et Pénélope ; vous verrez même dans sa première gloire celui que vous n'avez jamais connu, l'invincible Ulysse, que la fortune ne peut abattre, et qui, dans ses malheurs encore plus grands que les vôtres, vous apprend à ne vous décourager jamais. O ! s'il pouvait apprendre dans les terres éloignées où la tempête Va jette, que son fils ne soit imiter ni sa patience ni son courage, cette nouvelle l'accablerait de honte, et lui serait plus rude que tous les malheurs qu'il souffre depuis si longtems.
Ensuite Mentor me fesait remarquer la joie et l'abondance répandue dans toute la campagne d'Egypte, où l'on comptait jusqu'à vingt-deux mille villes. Il admirait la bonne police de ces villes, la justice exercée en faveur du pauvre contre le riche, la bonne éducation dels enfan» qu'on accoutumait à l'obéissance, au travail,
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à la sobriété, à ramour des arts ou des lettres ; rexâctitude pour toutes les cérémonies de la religion, le désintéressement, le désir de l'honneur, la fidélité pour les îiommes, et la crainte pour les Dieux, que chaque père inspirait à ses enfans. Il ne se lassait point d'admirer ce bel ordre. Heureux, me disait-il sans cesse, le peuple qu'un sage roi conduit ainsi ! mais encore plus heureux le roi qui fait le bonheur de tant de peuples, et qui trouve le sien dans la vertu ! Il tient les hommes par un lien cent fois plus fort que celui de la crainte ; c'est celui de l'amour. Non seulement on lui obéit ; mais encore on aime à lui obéir. Il règne dans tous les cœurs ; chacun, bien loin de vouloir s'en défaire, craint de le perdre, et donnerait sa vie pour lui.
Je remarquais ce que disait Mentor, et je sentais renaître mon courage au fond de mon cœur, à mesure que ce sage ami me parlait. Aussitôt que nous fûmes arrivés à Memphis, ville opulente et magnifique, le gouverneur ordonna que nous irions jusques à Thèbes, pour être présentés au Roi Sesostris, qui voulait examiner les choses par lui-même, et qui était fort animé contre les Tyriens. Nous remontâmes donc encore le long du Nil jusqu'à cette fameuse Thèbes à cent portes, où habitait ce grand roi. Cette ville nous parut d'une étendue immense, et plus peuplée que les plus florissantes villes de la Grèce. La police y est parfaite pour la propreté des rues, pour le cours des eaux, pour la commodité des bains, pour la culture des arts, et pour la sûreté publique. Les places sont ornées de fontaines et d'obélisques ; les temples sont de marbre, et d'une architecture simple, mais majestueuse. Le palais du Prince est lui seul comme une grande ville ; on n'y voit que colonnes de marbre, que pyramides et obélisques, que statues colossales, que meubles d'or et d'argent massifs.
Ceux qui nous avaient pris dirent au roi, que nous avions été trouvés dans un navire Phénicien. Il écoutait chaque jour, à certaines heures réglées, tous ceux * de ses sujets qui avaient ou des plaintes à lui faire, ou des avis à lui donner. Il ne méprisait ni ne rebutait personne, et ne croyait être roi que pour faire du bien à ses sujets, qu'il aimait comme ses enfans. Pour les étrangers, il les recevait avec bonté, et voulait les voir, ^parce qu'il croyait qu'on apprenait toujours quelque
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chose d'utile, en s'instruisant des mœurs et des manières des peuples éloignés. Cette curiosité du roi fit qu on nous présenta à lui. Il était sur un trône d'ivoire, tenant en main un sceptre d'or ; il était déjà vieux, mais agréable, plein de douceur et de majesté. Il jugeait tous les jours les peuples avec une patience et une sagesse qu'on admirait sans flatterie. Après avoir travaillé toute la journée à régler les affaires, et à rendre une exacte justice, il se délassait le soir à écouter des hommes savans, ou à converser avec les plus honnêtes gens, qu'il savait bien choisir pour les admettre dans sa familiarité. On ne pouvait lui reprocher en toute sa vie, que d'avoir triomphé avec trop de faste des rois qu'il avait vaincus, et de s'être confié à un de ses sujets que je vous dépeindrai tout à l'heure.
Quand il me vit, il fut touché de ma jeunesse et de ma douleur. Il me demanda ma patrie et mon nom ; nous fûmes étonnés de la sagesse qui parlait par sa bouche. Je lui répondis : O grand Roi ! vous n'ignorez pas le siège de Troie, qui a duré dix ans, et sa ruine, qui a coûté tant de sang à toute la Grèce : Ulysse mon père a été un de principaux rois qui ont ruiné cette ville. Il erre sur toutes les mers, sans pou^, voir retrouver l'île d'Ithaque, qui est son royaume : je le cherche ; et un malheur, semblable au sien, fait que j'ai été pris. Rendez-moi à mon père et à ma patrie. Ainsi puissent les Dieux vous conserver à vos enfans, et leur faire sentir la joie de vivre sous un si bon père.
Sesostris continuait à me regarder d'un œil de compassion ; mais voulant savoir si ce que je disais était vrai, il nous renvoya à un de ses officiers, qui fut chargé de s'informer de ceux qui avaient pris notre vaisseau, si nous étions effectivement ou Grecs ou Phéniciens. SMls sont Phéniciens, dit le roi, il faut doublement les punir ; pour être nos ennemis, et plus encore pour avoir voulu nous tromper par un lâche mensonge. Si, au contraire, ils sont Grecs, je veux qu'on les traite favorablement, et qu'on les renvoie d^ns leur pays sur un de mes vaisseaux : car j'aime la Grèce ; plusieurs Egyptiens y ont donné des loix ; je connais la vertu d^Hercule ; la gloire d'Achille est parvenue jusqu'à nous, et j'admire ce qu'on m'a raconté de la sagesse du malheureux Ulysse. Mon plaisir est de secourir la vertu malheureuse.
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L'officier auquel le roi renvoya rexamen de notre affiiire, avait rànic aussi corrompue et aussi artificieuse que Sesostris était sincère et généreux. Cet officier se nommait Metophis. Il nous interrogea, pour tâcher de nous surprendre, et comme il vit que Mentor répondait avec plus de sagesse que moi, il le regarda avec aversion et avec défiance ; car les méchans s'irritent contre les bons. Ils nous sépara, et depuis ce tems-là je ne sus point ce qu'était devenu Mentor. Cette séparation fut un coup de foudre pour moi, Metophis espérait toujours, qu'en nous questionnant séparément, il pourrait nous faire dire des choses contraires ; surtout, il croyait m'éblouir par ses promesses flatteuses, et me faire avouer ce que Mentor lui aurait caché. Enfin, il ne cherchait pas de bonne foi la vérité ; mais il voulait trouver quelque prétexte de dire au roi que nous étions des Phéniciens, pour nous faire ses esclaves. En effet, malgré notre innocence, et malgré la sagesse du roi, il trouva le moyen de le tromper. Hélas ! à quoi les rois sont-ils exposés ! Les plus sages même sont souvent surpris. Des^ hommes artificieux et intéressés les environnent ; les bons se retirent, parce qu'ils ne sont ni empressés ni flatteurs : les bons attendent qu'on les cherche, et les princes ne savent guères les aller chercher. Au contraire, les méchans sont hardis, trompeurs, empressés à s'insinuer et à plaire, adroits à dissimuler, prêts à tout faire contre l'honneur et la conscience, pour contenter les passions de celui qui règne. O ! qu'un roi est malheureux d'être exposé aux artifices des méchans ! il est perdu s'il ne repousse la flatterie, et s'il n'aime ceux qui disent hardiment la vérité. Voilà les réflexions que je fesais dans mon malheur, et je me rappelais tout ce que j'avais ouï dire à Mentor.
Cependant Metophis m'envoya vers les montagnes du désert d'Oasis avec ses esclaves, afin que je servisse avec eux à conduire ses grands troupeaux. — En cet endroit Calypso interrompit Télémaque, disant. Eh bien ! que fites-vous alors, vous qui aviez préféré eh Sicile la mort à la servitude ? Télémaque répondit, ' Mon malheur croissait toujours : je n'avais plus la misérable consolation de choisir entre la servitude et la mort ; il fallut être esclave, et épuiser, pour ainsi dire, toutes les rigueurs de la fortune : il ne me restait plus
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-aucune espérance, et je ne pouvais pas même dire un mot pour travailler à me délivrer. Mentor m'a dit depuis, qu'on l'avait vendu à des Ethiopiens, et qu'il Jes avait suivis en Ethiopie.
Pour moi, j'arrivai dans des déserts affreux. On y voit des sables brûlants au milieu des plaines, des neiges qui ne fondent jamais, et qui font un hiver perpétuel sur le sommet des montagnes ; et on trouve seulement, pour nourrir les troupeaux, des pâturages parmi des rochers, vers le milieu du penchant de ces montagnes escarpées : les vallées sont si profondes, qu'à peine le soleil y peut faire luire ses rayons.
Je ne trouvai d'autres hommes dans ce pays, que des bergers aussi sauvages que le pays même. Là je passais les nuits à déplorer mon malheur, et les jours à suivre un troupeau, pour éviter la fureur brutale d'un premier esclave, qui, espérant d'obtenir sa liberté, accusait sans cesse les autres pour faire valoir à son maître son zèle et son attachement à ses intérêts. Cet esclave se nommait Butis. Je devais succomber dans cette occasion. La douleur me pressant, j'oubliai un jour mon troupeau, et je m'étendis sur l'herbe auprès d'une caverne, où j'attendais la mort, ne pouvant plus supporter mes peines. En ce mament je remarquai que toute la montagne tremblait ; les chênes et les pins semblaient descendre du sommet de la montagne ; les vents retenaient leurs haleines ; une voix mugissante sortit de la caverne, et me fît entendre ces paroles : " Fils du sage Ulysse, il faut que tu deviennes, comme lui, grand par la patience. Les princes qui ont toujours été heureux, ne sont guères dignes de l'être ; la mollesse les corrompt, l'orgueil les enivre. Que tu seras heureux, si tu surmontes tes malheurs, et si tu ne les oubhes jamais ! Tu reverras Ithaque, et ta gloire montera jusqu'aux astres. Quand tu seras le maître des autres hommes, souviens-toi que tu as été faible, pauvre, et souffrant comme eux: prends plaisir à les soulager, aime ton peuple, déteste la flatterie, et sache que tu ne seras grand qu'autant que tu sera§ modéré, et courageux pour vaincre tes passions."
Ces paroles divines entrèrent jusqu'au fond de mon cœur ; elles y firent renaître la joie et le courage : je ne sentis point cette horreur qui glace le sang dans les veines, quand les Dieux se communiquent aux moi:tel!>.
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Je me levai tranquille, j'adorai à genoux, les mains levées vers le ciel, Minerve, à qui je crus devoir cet oracle. En même tems je me trouvai un nouvel homme, la sagesse éclairait mon esprit, je sentais une douce force pour modérer toutes mes passions, et pour arrêter l'impétuosité de ma jeunesse. Je me fis aimer de tous les bergers du désert ; ma douceur, ma patience, mon exactitude appaisèrent enfin le cruel Butis, qui était en autorité sur les autres esclaves, et qui avait voulu d'abord me tourmenter.
Pour mieux supporter l'ennui de la captivité et de la solitude, je cherchai des livres, car j't"tais accablé de tristesse, faute de quelque instruction qui pût nourrir mon esprit et le soutenir. Heureux, disais-je, ceux qui se dégoûtent des plaisirs vialents, et qui savent se contenter des douceurs d'une vie innocente ! Heureux ceux qui se divertissent en s'instruisant, et qui se plaisent à cultiver leur esprit par les sciences ! En quelque endroit que la fortune ennemie les jette, ils portent toujours avec eux de quoi s'entretenir, et l'ennui qui dévore les autres hommes au milieu même des délices, est inconnu à ceux qui savent s'occuper par quelque lecture. Heureux ceux qui aiment à lire; et qui ne sont point comme moi privés de la lecture ! Pendant que ces pensées roulaient dans mon esprit, je m'enfonçai dans une sombre forêt, où j'apperçus tout à coup un vieillard qui tenait un livre à la main.
Ce vieillard avait un grand front chauve, et un peu ridé, une barbe blanche pendait jusqu'à sa ceinture; sa taille était haute et majestueuse, son teint était encore frais et vermeil, ses yeux vifs et perçans, sa voix douce, ses paroles simples et aimables. Jamais je n'ai vu un si vénérable vieillard : il s'appellait Termosiris; il était prêtre d'Apollon, qu'il servait dans un temple de marbre que les rois d'Egypte avaient consacré au Dieu dans cette forêt. Le livre qu'il tenait était un recueil d'hymnes à l'honneur des Dieux. Il m'aborde avec amitié ; nous nous entretenons ; il racontait si bien les choses passées, qu'on croyait les voir ; mais il les racontait courtement, et jamais ses histoires ne m'ont lassé. Il prévoyait l'avenir par la profonde sagesse qui lui fesait connaître les hommes, et les desseins dont ils sont capables. Avec tant de prudence, il était gai, complaisant, et la jeunesse la plus enjouée n'a pas tant
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d'C grâce qu'en avait cet homme dans une vieillesse si avancée : aussi aimait-il les jeunes gens, lorsqu'ils étaient dociles, et qu'ils avaient le goût de la vertu.
Bientôt il m'aima tendrement, et me donna des livres pour me consoler ; il m'appellait son fils. Je lui disais souvent : Mon père, les Dieux qui m'ont ôté Mentor, ont eu pitié de moi ; ils m'ont donné en vous un autre soutien. Cet homme, semblable à Orphée * ou à Linus,f était sans doute inspiré des Dieux. Il me récitait les vers qu'il avait faits, et me donnait ceux de plusieurs excellens poètes favorisés des Muses. Lorsqu'il était revêtu de sa longue robe d'une éclatante blancheur, et qu'il prenait en main sa lyre d'ivoire, les tigres, les ours, les lions, venaient le flatter et lécher ses pieds. Les satyres sortaient des forêts pour danser autour de lui, les arbres mêmes paraissaient émus ; et vous auriez cru que les rochers attendris allaient descendre du haut des montagnes aux charmes de ses doux accents. Il ne chantait que la grandeur des Dieux, la vertu des héros, et la sagesse des hommes qui préfèrent la gloire aux plaisirs.
Il me disait souvent, que je devais prendre courage, et que les Dieux n'abandonneraient ni Ulysse ni son fils. Enfin, il m'assura que je devais, à l'exemple d'Apollon, enseigner aux bergers à cultiver les Muses. Apollon, disait-il, indigné que Jupiter par ses foudres troublait le ciel dans les plus beaux jours, voulut s'en venger sur les Cyclopes, qui forgeaient les foudres, et il les perça de ses flèches. Aussitôt le Mont Etna cessa de vomir des tourbillons de flammes ; on n'entendit plus les coups des terribles marteaux, qui frappant l'enclume fesaient gémir les profondes cavernes de la terre, et les abîmes de la mer. Le fer et l'airain, n'étant plus polis par les Cyclopes, commençaient à se rouiller. Vulcain furieux sort de sa fournaise ; quoique
* Orphée éttit fils d* Apollon et de Calliope une des Muses, Il excella dans Part de jouer de la lyre.
f Linus était aussi fils d' Apollon et de Terpsichore. Il surpassa encore Orphée dans la science de la musique, puisqu'il lui donna des leçons. On dit que s* étant moqué d'Hercule, à qui il enseignait à jouer de la lyre, parce qu'il en jouait mal, ce héros lui cassa la tête avec cet instrument.
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boiteux, il monte en dilie^ence vers TOlympe ; il arrive suant et couvert de poussière dans l'assemblée des Dieux ; il fait des plaintes amères. Jupiter, s'irritant contre Apollon, le chasse du ciel, et le précipite sur ]a terre. Son char vide f'esait de lui-même son cours ordinaire, pour donner aux hommes les jours et les nuits avec le changement régulier des saisons. Apollon dépouillé de tous ses rayons, fut contraint de se faire berger, et de garder les troupeaux du roi Admète. Il jouait de la flûte, et tous les autres bergers venaient à Tombre des ormeaux sur le bord d'une claire fontaine écouter ses chansons. Jusque là ils avaient mené une vie sauvage et brutale ; ils ne savaient que conduire leurs brebis, les tondre, traire leur lait, et faire des fromages : toute la campagne était comme x\n désert affreux.
Bientôt Apollon montra à tous les bergers les arts qui peuvent rendre leur vie agréable. Il chantait les fleurs dont le Printems se couronne, les parfums qu'il répand, et la verdure qui naît sous ses pas : puis il chantait les délicieuses nuits de l'Eté, où les zéphyrs rafraichissent les hommes, et où la rosée désaltère la terre. Il mêlait aussi dans ses chansons les fruits dorés dont l'Automne récompense les travaux des laboureurs, et le repos de l'Hiver, pendant lequel la jeunesse folâtre danse auprès du feu. Enfin il représentait les forêts sombres qui couvrent les montagnes, et les creux vallons, où les rivières, par mille détours, semblent se jouer au milieu des riantes prairies. Il apprit ainsi aux bergers quels sont les charmes de la vie champêtre, quand on sait goûter ce que la simple nature a de gracieux. Bientôt les bergers avec leurs flûtes se virent plus heureux que les rois, et leurs cabanes attiraient en foule les plaisirs purs qui fuyent les palais dorés : les jeux, les ris, les grâces, suivaient partout les innocentes bergères. Tous les jours étaient des fêtes. On n'entendait plus que le gazouillement des oiseaux, ou la douce haleine des zéphyrs, qui se jouaient dans les rameaux des arbres, ou le murmure d'une onde claire qui tombait de quelque rocher, ou les chansons que 'les Muses inspiraient aux bergers qui suivaient Apollon. Ce Dieu leur enseignait, à remporter le prix de la course, et à percer de flèches les daims et les cerfs. Les Dieux mêmes devinrent jaloux des bergers; cette vie