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AVENTURES DE TELE^AQUE

leur parut plus douce que toute leur gloire, et ils rappellèrent Apollon dans l'Olympe.

Mon fils, cette histoire doit vous instruire, puisque vous êtes dans Tétat où fut Apollon : défrichez cette terre sauvage ; faites fleurir comme lui le désert ; apprenez à tous ces bergers quels sont les charmes de rharmonie; adoucissez les cœurs farouches; montrez leur Taimable vertu ; faites leur sentir combien il est doux de jouir, dans la solitude, des plaisirs innocens que rien ne peut ôter aux bergers. Un jour, mon fils, un jour, les peines et les soucis cruels qui environnent les rois, vous feront regretter sur le trône la vie pastorale.

Ayant ainsi parlé, Termosiris me donna une flûte si douce, que les échos de ces montagnes, qui la firent entendre de tous côtés, attirèrent bientôt autour de moi tous les bergers voisins. Ma voix avait une harmonie divine ; je me sentais ému et comme hors de moi-même pour chanter les grâces dont la nature à orné la campagne. Nous passions les jours entiers, et une partie des nuits, à chanter ensemble. Tous les bergers, oubliant leurs cabanes et leurs troupeaux, étaient suspendus et immobiles autour de moi pendant que je leur donnais des leçons. Il semblait que ces déserts n'eussent plus rien de sauvage ; tout y était doux et riant ; la politesse des habitans semblait adoucir la terre.

Nous nous assemblions souvent pour offrir des sacrifices dans ce temple d'Apollon où Termosiris était prêtre. Les bergers y allaient couronnés de lauriers en l'honneur du Dieu., Les bergères y allaient aussi en dansant avec des couronnes de fleurs, et portant sur leur tête, dans des corbeilles, les dons sacrés. Après le sacrifice, nous fesions un festin champêtre. Nos plus doux mets étaient le lait de nos chèvres et de nos brebis, que nous avions soin de traire nousmêmes, avec les fruits fraîchement cueillis de nos propres mains, tels que les dattes, les figues, et les raisins ; nos sièges étaient les gazons ; les arbres touffus nous donnaient une ombre plus agréable que les lambris dorés des palais des rois.

Mais ce qui acheva de me rendre fameux parmi nos bergers, c'est qu'un jour un lion affamé vint se jeté?: sur mon troupeau ; déjà il commeuçait un carnage af-^

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freux ; je n'avais en main que ma houlette, je m'avance hardiment. Le lion hérisse sa crinière, me montre seî; dents et ses griffes, ouvre une gueule sèche et enflammée, SCS yeux paraissent pleins de sang et de feu ; i! bat ses flancs avec sa longue queue ; je le terrasse. La petite cotte de mailles dont j'étais revêtu, selon la coutume des bergers d'Egypte, l'empêcha de me déchirer. Trois fois je l'abattis, trois fois il se releva ; it poussait des rugissemens qui fesaient retentir toutes les forêts. Enfin je l'étouffai entre mes bras ; et les bergers témoins de ma victoire voulurent que je me revêtisse de la peau de ce terrible animal.

Le bruit de cette action, et celui du beau changement de tous nos bergers se répandit dans toute l'Egypte ; il parvint même jusqu'aux oreilles de Sesostris. 11 sut qu'un de ces deux captifs, qu'on avait pris pour des Phéniciens, avait ramené l'âge d'or dans ces déserts presque inhabitables. Il voulut me voir, car il aimait les muses ; et tout ce qui peut instruire les hommes touchait son grand cœur. Il me vit, il m'écouta avec plaisir, et découvrit que Metophis l'avait trompé par avarice ; il le condamna à une prison perpétuelle, et lui ôta toutes les richesses, qu'il possédait injustement. O ! qu'on est malheureux, disait-il, quand on est au-dessus du reste des hommes ! Souvent on ne peut voir la vérité par ses propres yeux ; on est environné de gens qui l'empêchent d'arriver jusqu'à celui qui commande ; chacun est intéressé à le tromper ; chacun, sous une apparence de zèle, cache san ambition. On fait semblant d'aimer le roi, et on n'aime que les richesses qu'il donne ; on l'aime si peu, que, pour obtenir ses faveurs, on le flatte et on le trahit.

Ensuite Sesostris me traita avec une tendre amitié, et résolut de me renvoyer en Ithaque avec des vaisseaux et des troupes, pour délivrer Pénélope de tous ses amans. La flotte était déjà prête, nous ne songions qu'à nous embarquer. J'admirais les coups de la fortune, qui relève tout à coup ceux qu'elle a le plus abaissés. Cette expérience me fesait espérer, qu'Ulysse pourrait bien revenir enfin dans son royaume . après quelque longue souffrance. Je pensais aussi en moi-même, que je pourrais encore revoir Mentor, quoiqu'il eût été emmené dans les pays les plus inconnus de l'Ethiopie. Pendant que je retardais un peu mon

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départ, *pour tâcher d*en savoir des nouvelles, Sesostris, qui était fort âgé, mourut subitement, et sa mort me replongea dans de nouveaux malheurs.

Toute l'Egypte parut inconsolable de cette perte. Chaque famille croyait avoir perdu son meilleur ami, son protecteur, son père. Les vieillards, levant les mains au ciel, s'écriaient. Jamais l'Egypte n'eut un si bon roi, jamais elle n'en aura de semblable. O Cieux ! il fallait ou ne le point montrer aux hommes, ou ne le leur ôter jamais ! pourquoi faut-il que nous survivions au grand Sesostris? Les jeunes gens disaient : l'espérance de l'Egypte est détruite, nos pères ont été heu-^ reux de passer leur vie sous un si bon roi ; pour nous, nous ne l'avons vu que pour sentir sa perte. Ses domestiques pleuraient nuit et jour. Quand on fît les funérailles du roi, pendant quarante jours, les peuples les plus reculés y accouraient en foule. Chacun voulait voir encore une fois le corps de Sesostris, chacun voulait en conserver l'image ; plusieurs voulaient être mis avec lui dans le tombeau.

Ce qui augmenta encore la douleur de sa perte, e est que son fils Bocchoris n'avait ni humanité pour les étrangers, ni curiosité pour les sciences, ni estime pour les hommes vertueux, ni amour pour la gloire. La grandeur de son père avait contribué à le rendre si indigne de régner. Il avait été nourri dans la mollesse, et dans une fierté brutale. Il comptait pour rien les hommes, croyant qu'ils n'étaient faits que pour lui, et qu'il était d'une autre nature qu'eux. Il ne songeait qu'à contenter ses passions, qu'à dissiper les trésors immenses que son père avait ménagés avec tant de soin, qu'à tourmenter les peuples, et qu'à sucer le sang des malheureux ; enfin qu'à suivre les conseils flatteurs des jeunes insensés qui l'environnaient, pendant qu'il écartait avec mépris tous les sages vieillards qui avaient eu la confiance de son père. C'était un monstre, et non pas un roi. Toute l'Egypte gémissait ; et quoique le nom de Sesostris, si cher aux Egyptiens, leur fît supporter la conduite lâche et cruelle de son fîls, le fils courait à sa perte, et un prince si indigne du trône ne pouvait long-tems régner.

Il ne me fut plus permis d'espérer mon retour en Ithaque. Je demeurai dans une tour sur le bord de la raer auprès de Peluse, où notre embarquement devait

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se faire, si Sesostris ne tut pas mort. Metop'iis avait eu l'adresse de sortir de |)rison, et de se rétablir auj)rè8 du nouveau roi ; il m'avait fait renfermer dans cette tour, pour se venger de la disgrâce que je lui avais causée. Je passais les jours et les nuits dans une profonde tristesse. Tout ce que Termosiris m'avait prédit, et tout ce que j'avais entendu dans la caverne, ne me paraissait plus qu'un songe. J'étais abîmé dans la plus amère douleur : Je voyais les vagues qui venaient battre le pied de la tour où j'étais prisonnier. Souvent je m'occupais à considérer des vaisseaux agités par la tempête, qui étaient en danger d'être brisés contre les rochers sur lesquels la tour était bâtie. Loin de plaindre ces hommes menacés du naufrage, j'enviais leur sort. Bientôt, disais-je à moi-même, ils finiront les malheurs de leur vie, ou ils arriveront en leur pays : hélas ! je ne puis espérer ni l'un ni l'autre.

Pendant que je me consumais ainsi en regrets inutiles, j'apperçus comme une forêt de mâts de vaisseaux, La mer était couverte de voiles que les vents enflaient ; l'onde était écumante sous des rames innombrables. J'entendais de toutes parts des cris confus : j'appercevais sur le rivage une partie des Egyptiens effrayés qui couraient aux armes, et d'autres qui semblaient aller au devant de cette flotte qu'on voyait arriver. Bientôt je reconnus, que ces vaisseaux étrangers étaient les uns de Phenicie, et les autres de l'île de Cypre ; car mes malheurs commençaient à me rendre expérimenté sur ce qui regarde la navigation. Les Egyptiens me parurent divisés entre eux. Je n'eus aucune peine à croire que l'insensé Bocchoris avait, par ses violences, causé une révolte de ses sujets, et allumé la guerre civile. Je fus du haut de cette tour spectateur d'un sanglant combat;

Les Egyptiens, qui avaient appelle à leur secours les étrangers, après avoir favorisé leur descente, attaquèrent les autres Egyptiens qui avaient le roi à leur tête. Je voyais ce roi qut animait les siens par son exemple, il paraissait comme le Dieu Mars ; des ruisseaux de sang coulaient autour de lui ; les roues de son char étaient teintes d'un sang noir, épais, et écumant, à peine pouvaient-elles passer sur des tas de corps morts écrasés.

Ce jeune roi, bien fait, vigoureux, d'une mine haute et fière, avait dang ses yeujt la fureur et le désespoir.

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11 était comme un beau cheval qui n'a point de bouche ; son courage le poussait au hazard, et la sagesse ne modérait point sa valeur. Il ne savait ni réparer ses fautes, ni donner des ordres précis, ni prévoir les maux qui le menaçaient, ni ménager les gens dont il avait le plus grand besoin. Ce n'était pas qu'il manquât de génie, ses lumières égalaient son courage ; mais il n'avait jamais été instruit par la mauvaise fortune. Ses maîtres avaient empoisonné, par la flatterie, son beau naturel. Il était enivré de sa puissance et de son bonheur ; il croyait que tout devait céder à ses désirs fougueux ; la moindre résistance enflammait sa colère. Alors il ne raisonnait plus : il était comme hors de lui-même ; son orgueil furieux en fesait une bête farouche ; sa bonté naturelle et sa droite raison l'abandonnaient en un instant ; ses plus fidèles serviteurs étaient réduits à s'en-^ fuir ; il n'aimait plus que ceux qui flattaient ses passions. Ainsi, il prenait toujours des partis extrêmes contre ses véritables intérêts, et il forçait tous les gens de bien à détester sa folle con^duite. Long-tems sa valeur le soutint contre la multitude de ses ennemis ; mais enfin il fut accablé. Je le vis périr : le dard d'un Phénicien perça sa poitrine ; les rênes lui échappèrent des mains ; il tomba de son char sous les pieds des chevaux. Un soldat de l'île de Cypre lui coupa la tête ; et la prenant par les cheveux, il la montra^ comme en triomphe, à toute l'armée victorieuse.

Je me souviendrai toute ma vie d'avoir vu cette tête, qui nageait dans le sang, les yeux fermés et éteints, ce visage pâle et défiguré, cette bouche entr'ouverte, qui semblait vouloir encore achever des paroles commencées, cet air superbe et menaçant, que la mort même n'avait pu effacer. Toute ma vie il sera peint devant mes yeux ; et si jamais les Dieux me font régner, je n'oublierai point, après un si funeste exemple, qu'un roi n'est digne de commander, et n'est heureux dans sa puissance, qu'autant qu'il la soumet à la raison. Ah ! quel malheur pour un homme destiné à faire le bonheur public, de n'être le maître de tant d'hommes, que pour les rendre malheureux !.

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