STANISLAS I. ROI DE POLOGNE
d*autres : il demandait, il cherchait, il envoyait de tous côtés, lorsque par hazard il trouva sous sa main des bottes d'un de ses domestiques qu'on eût dit faites exprès. Stanislas les mit, ainsi que le reste de son accoutrement. Son air noble, et la sérénité de son front, pouvaient seuls le trahir ; mais l'obscurité de la nuit le favorisait. Il sortit à dix heures du soir de la maison de l'ambassadeur par un escalier dérobé. A peine Stanislas eut-il descendu quelques marches, que ce bon Prince voulant rassurer le Marquis de Monti sur les craintes que lui donnait cette retraite, et désirant essuyer ses larmes, remonta, et frappa à la porte que l'ambassadeur avait refermée sans bruit. Il était alors prosterné à terre ; et par des prières ferventes il demandait au Seigneur, qu'il voulût bien être le guide du Monarque fugitif dans un voyage aussi dangereux. Sourd aux premiers coups, il se lève enfin, et ouvrant la porte : '^ Qu'est-ce donc, sire ?" s'écria-t-il : " malgré tous mes soins, aurais-je oublié quelque chose dont votre Majesté eût encore besoin ?" ^* Oui, monsieur," reprit Stanislas, d'un air aussi sérieux qu'il lui fut possible ; ^' une chose très-importante et très-nécessaire : vous n'avez pas songé qu'il me fallait mon cordon bleu. Est-il de la bienséance que je néghge de le mettre dans une occasion comme celle-ci ?" Reprenant aussitôt son enjouement ordinaire, et un ton plein d'amitié : ** Je viens," lui dit-il, " vous embrasser de nouveau, et vous prier de vous résigner autant que je le fais à la Providence, à laquelle je remets entièrement mon sort." On aimerait à suivre ce Prince dans tous les évènemens de sa retraite ; mais il faut lire la relation qu'il en a lui-même donnée, et qu'il a écrite avec une gaieté vraiment philosophique.
Les négociations secrètes qui se tenaient entre la Cour de Vienne et celle de France, terminèrent en 1736, ces difFérens qui avaient causé tant de troubles à la Pologne. Il fut dit dans le premier article des préliminaires de paix, signés entre l'Empereur et le Roi de France : '' Que le Roi Stanislas abdiquerait ; mais qu'il serait reconnu Roi de Pologne et Grand Duc de Lithuanie ; et qu'il en conserverait les titres et les honneurs ; qu'on lui restituerait ses biens et ceux de la Reine son épouse, dont ils auraient la libre
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jouissance et disposition ; qu'il y aurait en Pologne une amnistie de tout le passe, et que chacun y serait rétabli dans tous ses biens, droits, et privilèges ; que TElecteur de Saxe serait reconnu Roi de Pologne et Grand Duc de Lithuanie, par toutes les j)uissances qui accéderaient au traité de paix ; qu'à l'égard du Roi Stanislas, il serait mis en paisible possession du Duché de Lorraine et de Bar ; mais qu'immédiatement après la mort de ce Prince, ces duchés seraient réunis en pleine souveraineté, pour toujours, à la couronne de France."
Stanislas succédait dans la Lorraine à des princes chéris qu'elle regrettait tous les jours. Le Roi de Pologne arriva, et ces peuples retrouvèrent en lui leurs anciens maîtres. Il goûta pour lors le plaisir qu'il avait si long-tems désiré, de faire des heureux. Il aurait cru comme Titus, perdre un jour, s'il ne l'avait pas signalé par quelque bienfait. Mais ce prince éclairé savait que la bienfaisance du souverain doit toujours avoir le plus grand nombre pour objet, et qu'une grâce que la faveur seule accorde à un particulier, est une injustice faite au peuple. Il a fondé des collèges, bâti des hôpitaux, formé des dots pour de pauvres filles. Il a embelli les villes de Nanci et de Lunéville de places, de fontaines, d'édifices publics, qui ne contribuent pas moins à l'ornement de ces villes qu'à la commodité de ses habitans. Ses palais, ses jardins offraient des modèles en tout genre de ce beau simple, mais sublime, qui annonce le goût éclairé du maître. Les revenus de Stanislas étaient modiques ; cependant, lorsqu'on voulait apprécier ce que ce bon prince fesait, on le croyait le plus riche potentat de l'Europe. Il suffira de donner un exemple de cette économie sage et raisonnée qui lui fesait faire de si grandes choses. Ce prince a donné aux magistrats de la ville de Bar dix mille écus, qui doivent être employés à acheter du bled lorsqu'il est à bas prix, pour le revendre aux pauvres à, un prix médiocre, quand il est monté à un certain point de cherté. Par cet arrangement la somme augmente tous les jours, et bientôt on pourra la répartir sur d'autres endroits de la province.
PIERRE ALEXIOWITZ, Czar de Moscovie, Surnomme le Grand.
L'Empereur Pierre L était d'une taille haute ;
il avait une démarche fière, Tair noble, vif, spirituel ; le regard rude, et un certain tic désagréable, qui altérait souvent les traits de son visage. Il parlait avec feu, s'exprimait avec facilité ; et souvent il haranguait ses troupes, son conseil, le clergé. Souverain et orateur, ces deux qualités lui donnaient un ascendant auquel il était difficile de résister. Simple dans ses mœurs et dans sa cour, il méprisait l'éclat du faste. C'était le Prince Menzikof, son favori, qu'il chargeait de le représenter par une magnificence extraordinaire. Jamais il n'y eut d'homme plus actif, plus laborieux, plus entreprenant, plus infatigable. Il comptait, non ses jours, mais ses momens, et il n'avait à regretter la perte d'aucun. La peine et le danger ne l'effrayaient; point. Les nioj^ens les plus extraordinaires, les plus prompts, et les plus efficaces, étaient toujours ceux qu'il préférait pour faire réussir ses projets. Ainsi, pour introduire la discipline dans ses troupes, soit sur terre, soit sur mer, il commença par exercer lui-même les plus bas emplois. Lorsqu'il étabht des gens pour porter du secours dans les incendies que l'on sait être fort fréquens en Moscovie, il prit le premier une de ces commissions périlleuses : et dans plus d'une occasion, on le vit, non sans effroi, monter avec la hache au haut des maisons embrasées, qui s'écroulaient Sa présence semblait-elle nécessaire ou de quelque utilité dans une partie de son empire; aussitôt il partait sans délai, sans suite, et volait avec une rapidité inconcevable de l'extrémité de l'Europe au cœur de l'Asie. Son voyage le plus fréquent était de franchir l'intervalle de Pétersbourg à Moscow, qui est de deux cens lieues communes de France, comme un autre prince passe de son palais à une maison de plaisance. Ses peuples le croyaient toujours près d'arriver parmi eux. Son activité le multipliait en quelque sorte, et le rendait présent dans toute la vaste étendue de ses états. Ce prince avait, par un accident qui lui était arrivé dans sa jeunesse, une antipathie extrême pour l'eau ;
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il sut combattre cette frayeur, et s'en dépouiller au point, qu'il fit ses plus grands plaisirs de la marine. Pierre Àlexiovvitz ne triompha pas aussi heureusement des vices de son naturel et de son éducation. Ce prince était extrême dans sa haine, dans sa vengeance, dans ses plaisirs. Il prit, avec les jeunes débauchés que la Princesse Sophie avait mis autour de lui, un goût immodéré pour le vin et les liqueurs fortei^. Cet r.xcès de la boisson ruina son tempérament, lui mit le ieu dans le sang, et le rendit sujet à des transports de fureur, dans lesquels il ne se connaissait point. Le Fort était le seul de ses favoris qui avait alors le pouvoir ou le courage de le dompter, de l'arrêter ; et de lui reprocher avec force ses violences* La voix de l'Impératrice Catherine était encore un charme trèspuissant pour rétablir le calme dans ses sens agîtes, pour le rapeller aux sentimens de Thumanité, aux prmcipes de la vertu, à lui-même. Il s'appaisait en rougissant de ces emportemens involontaires, et s'écriait avec confusion et avec douleur : Hélas I f aurai pu réformer ma nation^ et je ne ^pourrai me réformer moi^ même ! Pierre le Grand était devenu le plus savant de son empire ; il parlait plusieurs langues, et s'était rendu habile dans les mathématiques, la physique, et la géographie. Il avait appris jusqu'à la chirurgie, qu'il exerça plus d'une fois avec succès. Les projets les plus vastes ne l'étonnaient point ; et il les suivait avec une ardeur, avec une constance, qui leur ôtaient tout ce qu'ils paraissaient avoir d'abord de chimérique. C'est la hardiesse de son génie, c'est sa passion pour les choses extraordinaires, qui lui firent entreprendre et exécuter, en peu d'années, la métamorphose étonnante et subite d'un peuple grossier et barbare, en un peuple éclairé et policé. Toute sa gloire fut utile à sa patrie. L'histoire n'offrira vraisemblablement que cet exemple unique d'un empereur qui descend du trône pour aller chez des nations étrangères, travailler comme un simple mercenaire dans les ateliers, dans les chantiers, dans les manufactures, se confondant en voulant être méconnu parmi les artisans, afin d'apprendre les élémens des. sciences et des arts, et de les introduire dans ses états. Il y a eu des rois eonquérans, il y a eu des législateurs et de grands politiques ; mais Pierre le Grand est le seul qui. à ces titres glo-
rîeux, ait pu joindre les qualités non moins héroïques, de réformateur de son pays, de précepteur des connaissances utiles, de fondateur des sciences et des arts, d'instituteur des mœurs de son peuple.
Le C^ar Pierre, qui, par son propre génie, s'était élevé au-dessus des préjugés, des mœurs, et des- loix de son pays, comprit que, pour introduire plus promptement dans ses états la réforme générale qu'il méditait, il fallait l'enseigner par son exemple. Il se soumit donc le premier aux épreuves d'une discipline militaire. Il avait chargé Le Fort, illustre guerrier, de lever cinquante mille hommes de troupes, et de les exercer comme il jugeait à propos. Le Czar se mit lui-même dans la compagnie de Le Fort, qu'il appellait son capitaine. Son premier grade fut celui de tan\bour ; et après avoir battu quelque tems la caisse, et couché avec ses camarades à la suite du régiment, il fut nommé sergent. Il passa successivement aux autres grades, suivant qu'il avait mérité ; et il n'était pas facile de l'abuser à cet égard.
Les autres réformes qu'il méditait, demandaient des épreuves et des lumières. Il prit en conséquence l'étrange résolution d'aller les puiser chez les nations voisines, et de s'éloigner quelques années de ses états, pour apprendre à les mieux gouverner. Il voyagea en Allemagne, vêtu à l'Allemande, et sous l'habit d'un simple gentilhomme. Il méprisait le faste ; mais il n'était que trop sensible aux plaisirs de la table, si fort à la mode autrefois en Allemagne. Dans un de ces repas, échauffé par les fumées du vin et des liqueurs, il s'oublia assez pour tirer l'épée contre son favori Le Fort ; mais ce qui fait l'éloge de ce Prince, c'est qu'il témoigna un vif regret de cet emportement. Ce fut à cette occasion qu'il se plaignit avec amertume de n'avoir pu triompher de lui-même.
Pendant son séjour en Hollande, il étudia la géographie, la physique, l'histoire naturelle, et surtout la marine. Il prit un habit de pilote, et alla dans cet équipage au village de Sardam, où l'on construisait beaucoup de vaisseaux. Il se fit inscrire dans le nombre des charpentiers. On l'appellait communément Maîire Pierre, Paterbas, Les ouvriers furent d'abord interdits, de voir un Souverain parmi eux ; mais comme ce
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Souverain n'avait rien qui le distinguât dc9 autre» hommes, ils se familiarisèrent bientôt avec lui.
Ces ouvriers lui avaient appris leur routine dans la construction des vaisseaux : il passa en Angleterrepour en étudier l'art. Le Roi Guillaume, flatté d« recevoir dans ses (^tats cet illustre voyageur, lui fit un présent digne de tous deux ; c'était un yacht de vingt cinq pièces de canon, le meilleur voilier de la mer. Tous les gens de l'équipage voulurent bien aussi se laisser donner ; et Pierre amena avec lui, sur ce vaisseau, une colonie de marins et d'artisans de toute espèce.
Ce fut en 1717 que le Czar vint en France. On lui rendit, dans tous les lieux de son passage, les honneurs dûs à son rang. Mais ce cérémonial le gênait. Il ne voulut point s'arrêter à Beauvais, où TEvêque de cette ville avait fait préparer un grand festin ; et comme on lui représentait que s'il passait outre, il ferait mauvaise chère: J'ai été soldat, répondit ce prince ; et pourvu que je trouve du pain et de la bière, je suis content*
Le Czar fut d'abord reçu au Louvre avec toute sa suite : la magnificence avec laquelle on avait décoré les appartemens, semblait gêner sa simplicité ; il préféra d'aller se loger à l'autre bout de la ville, à Thôtel de.Lesdiguières, où il fut traité et défrayé comme au Louvre. Le Roi, encore enfant (il était âgé de sept ans), et conduit par M. de Villeroi, son gouverneur, vint lui rendre visite. Deux jours après, le Czar reçut les respects du corps de ville, et alla le soir voir le Roi. La maison du Roi était sous les armes. On mena ce f jeune prince, jusqu'au carrosse du Czar. Pierre, étonné et inquiet de la foule qui se pressait autour de ce Monarque enfant, le prit et le porta quelque tems dans ses bras.
Le Czar, toujours habillé simplement, devait trouver bien ridicule le goût changeant de la nation dans ses modes. Il remarqua un jeune seigneur de la cour qui avait chaque jour un habit d'un nouveau goût. Ce prince, se tournant vers ceux qui l'accompagnaient : Il me semble, dit-il, que ce gentilhomme Fraiiçais iiest pas content de son tailleur.
Pierre alla visiter, en homme qui voulait s'instruire, les monumens et les manufactures dignes de son attention. Lorsqu'il fut voir la monnoie royale des mé-
daîlles, on en frappa plusieurs devant lui. Une de ces médailles étant tombée à ses pieds, le Czar s'empressa de la ramasser ; et il y vit son portrait en buste, et sur le revers une Renommée posant le pied sur le globe, et ces mots de Virgile, Vires acquirit eiindo ; allusion ingénieuse aux voyages et à la gloire de Pierre le Grand. On présenta de ces médailles d'or à lui, et à tous ceux qui l'accompagnaient. Il ne put s'empêcher de dire, en les recevant : // ny a que les Français capables d'une pareille galanterie.
Lorsqu'il alla dîner à Petit-Bourg, chez M. le Duc d'Antin, surintendant des bâtimens, la première chose qu'il vit, fut son portrait peint en grand, avec le même habit qu'il portait.
Dans les manufactures, ^et chez les artistes, tout ce qui semblait mériter son approbation lui était offert de la part du Roi.
En voyant le tombeau du Cardinal de Richelieu, et la statue de ce Ministre, monument digne de celui qu'il représente, le Czar laissa paraître un de ces transports, et dit une de ces choses qui ne peuvent échapper qu'à ceux qui sont nés pour être de grands hommes. Il monta sur le tombeau, embrassa la statue : Grand ministre, dit-il, que nés tu né de mon tems ! je te don* 7ierais la moitié de mon empire,- pour apprendre à gou' *verner Vautre. Un homme qui avait moins d'enthou- «iasme que le Czar, s'étant fait expliquer ces paroles, prononcées en langue Russe, répondit : *^ S'il avait donné cette moitié, il n'aurait pas long-tems gardé l'autre*^'
L'Académie des Sciences de Paris ayant supplié le Czar, qui était venu à une dfe ses assemblées du mois de Juin 1717, de vouloir bien lui faire l'honneur d'être un de ses membres; l'xlbbé Bignon reçut de Péters- ^ bourg, le 7 Novembre de la même année, une lettre du premier médecin de sa Majesté Czarienne, contenant qu'elle était très-satisfaite de ce que l'illustre corps de l'Académie voulait le mettre au nombre de ceux qui la composaient. M. de Fontenelle, comme secrétaire de la compagnie, fut chargé de répondre à cette lettre.
Un des établissemens que le Czar admira le plus, fut l'Hôtel-Royal des Invalides. Après qu'il eut tout 4&xaminé avec cet œil observateur auquel rien n'échap-
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pait, M. le Marccluil de Villars le conduisit dans le réfectoire, au moment que les soldats se mettaient à table. Ce prince goûta de leur soupe, et prenant un verre de vin : A la santé, dit-il, de mes camarades.
Le Czar, de retour dans ses états, y fit fleurir les sciences et les arts ; et ce qui est peut-être plus difficile, il parvint à réformer les anciens usages des Moscovites. Ses divertissemens mêmes furent consacrés à faire goûter le nouveau genre de vie qu'il introduisait parmi ses sujets. C'est dans cette vue qu'un soir il fit inviter tous les boyards, et les dames, aux noces d'un de ses bouffons : il exigea que tout le monde y parût vêtu à l'ancienne mode. On servit un repas tel qu'on le fesait au seizième siècle. Une ancienne superstition ne permettait pas qu'on allumât de feu le jour d'un mariage, pendant le froid le plus rigoureux : cette coutume fut sévèrement observée le jour de la fête. Les Russes ne buvaient point de vin autrefois, mais de l'hydromel, et de l'eau-de-vie ; il ne permit pas ce jour-là d'autre boisson. On se plaignit en vain ; il répondait en raillant: '^ Vos ancêtres en usaient ainsi ; les usages anciens sont toujours les meilleurs." Cette plaisanterie contribua beaucoup à corriger ceux qui préfèrent toujours les tems passés au présent, ou du moins à décréditer leurs murmures.
Les grands projets de réforme du Czar avaient été souvent arrêtés par les guerres cruelles que lui fesait Charles XIL Roi de Suède. Ce fut pour s'adonner tout entier à l'exécution de ses projets, qu'après les campagnes de 1708 il hasarda quelques propositions de paix qui furent portées par un gentilhomme Polonais à l'armée de Suède. Mais Charles XII. accoutumé à n'accorder la paix à ses ennemis que dans leur capitale, repondit : Je traiterai avec le Czar à Moscouf. Quand on rapporta au Czar cette réponse hautaine : '' Mon frère Charles," dit-il, " prétend toujours faire l'Alexandre ; mais je me flatte qu'il ne trouvera pas en moi un Darius."
Les soins infatigables de Pierre, et les défaites même des Moscovites, leur apprirent enfin le métier de la guerre. Ils remportèrent une victoire complète sur Charles XII. à Pultawa, le 8 Juillet 1709. Il y eut beaur coup d'officiers prisonniers parmi les Suédois ; entre
autres llenchild, général de l'armée de Suède. On les amena au camp du Czar, qui les invita à manger avec lui, le jour même de sa victoire. Comme le Czar paraissait surpris que les Suédois se fussent hasardés dans un pays si reculé, et eussent assiégé Pultawa avec un petit nombre de troupes : " Nous n'avons pas toujours été consultés," répondit le général ; " mais comme fidèles serviteurs, nous avons obéi aux ordres de notre maître, sans jamais y contredire." Le Czar se tourna à cette réponse vis-à-vis quelqvies uns de ses courtisans, autrefois soupçonnés d'avoir trempé dans des conspirations contre lui : " Ah !" dit-il, " voilà comme il faut servir son souverain." Alors, prenant un verre de vin : " A la santé,'' dit-il, <^ de mes maîtres dans l'art de la guerre.'' llenchild lui demanda qui étaient ceux qu'il honorait d'un si beau titre? — Vous, Messieurs les Généraux Suédois. *' Votre majesté est donc bien ingrate," reprit Renchild, ^' d'avoir tant maltraité ses maîtres." Le Czar, après le repas, fit rendre les épées à tous les officiers généraux, et les traita avec bonté.
Le Czar, par sa bravoure et sa magnanimité, avait mérité la victoire de Pultawa. Son chapeau y fut percé d'une balle de mousquet. Dans le combat an 7 Octobre 1708 contre les Suédois, la confusion s'était mise dans l'armée des Moscovites. Dès que l'Empereur vit que ses troupes commençaient à reculer, il courut à l'arrière-garde, où étaient les Cosaques et les Calmoucs : Je vous ordonne, leur dit-il, de tirer S7ir quiconque Jiiir a, et de me tuer moi-même, si je suis assez lâche pour me retirer» De là il retourna à Tavantgarde, et rallia ses troupes lui-même.
En 1604 il avait pris d'assaut la ville de Narva. Comme ses troupes, malgré les ordres qu'il avait donnés, mettaient tout à feu et à sang, il se jette au milieu des plus mutins, arrache des femmes de leurs mains, et ayant tué deux de ces emportés, il entre dans rhôtel*de-ville où les citoyens se réfugiaient en foule ; là, posant son épée sanglante sur la table, *^ Ce n'est pas du sang des habitans," dit-il, " que cettje épée est teinte ; mais du sang de mes soldats, que j'ai vers# pour vous sauver la vie."
Au mois de Juillet 1711? ce prince, à la tête de ses troupes, et manquant de provisions, se trouvait renfermé sur les bords du PruUi par une armée de cent
PIEURE ALKXIOWITZ.
cinquante mille Turcs. Les ennemis lui imposèrent, entre autres conditions, qu'on leur livrât Cantemir, Vaivode de Moldavie, qui s'était réfugié auprès du Czar. Ce prince, malgré l'extrémité où il était réduit, écrivit de sa propre main à son plénipotentiaire : ''^ J'abandonnerai plutôt aux Turcs tout le terrein qui s'étend jusqu'à Cursk ; il me restera l'espérance de le recouvrer : mais la perte de ma foi est irréparable ; je ne peux la violer. Nous n'avons de propre que l'honneur ; y renoncer, c'est cesser d'être monarque."
On a reproché à ce prince une inflexibilité dans le caractère, qui le rendit quelquefois cruel. Mais, peut-être, cette sévérité était-elle nécessaire pour cimenter les fondemens de son empire naissant. Il fit condamner son propre fils à mort, pour avoir violé ses ordres. L'Impératrice Catherine, qui avait tant de droits sur son cœur, et par ses services et par son attachement, ne put obtenir la grâce d'une de ses dam.es d'atour, accusée, auprès du Czar, d'avoir accepté des présens, malgré les défenses faites à toutes personne» en place d'en recevoir. Comme Catherine le sollicitait vivement, Pierre, dans sa colère, cassa une glace de Venise, et dit à sa femme : " Tu vois qu'il ne faut qu'un coup de ma main pour faire rentrer cette glace dans la poussière dont elle est sortie." Catherine le regarda avec une douleur attendrissante, et lui dit : ^' Hé bien, vous avez cassé ce qui fesait l'ornement de votre palais ; croyez-vous qu'il en devienne plus beau?" Ces paroles appaisèrent l'Empereur; rnais toute la grâce que sa femme put obtenir de lui, fut que sa dame d'atour ne recevrait que cinq coups du hnout^ au lieu de onze. '
On a lieu d'être étonné qu'un prince législateur, et aussi absolu que le Czar, n'ait point fait de testament. Peut-être ne se croyait-il pas si proche de sa fin, lorsqu'il mourut entre les bras de son épouse, après une agonie de seize heures. L'Impératrice Catherine lui succéda.
CATHERINE ALEXOWNA, Epouse de Pierre
le Grande
Catherine AlexoWNA naquit près de Derpart, petite viJle en Livonie, de parens fort pauvres. Elle perdit son père de bonne heure ; et le travail de ses mains suffisait à peine à son existence, et à celle d'une mère accablée d'infirmités.
Elle était belle et bien faite ; elle avait reçu de la nature un esprit aussi vif que juste et solide. Sa mère lui apprit à lire, et un vieux curé Luthérien l'instruisit dans les principes et dans les devoirs de la religion.
Catherine avait quinze ans lorsque sa mère mourut ; elle alla demeurer avec le curé Luthérien qui l'avait élevée, et rendit aux filles de cet ecclésiastique l'éducation qu'elle avait reçue de leur père. Elle prit avec ses élèves des leçons de danse et de musique, et elle continua de se perfectionner dans ces dewx arts jusqu'à la mort de son bienfaiteur. Ce malheur la réduisit à la. plus affreuse indigence; et la guerre qui s'alluma entre la Russie et la Suède força Catherine à quitter sa patrie, et à ajler chercher un asile à Marientbourg.
Il lui fallut traverser à pied un pays ravagé par deux armées ennemies. Après avoir échappé -à plusieurs dangers, elle fut attaquée par deux soldats Suédois, qui sans doute se seraient portés à lui faire violence, si un bas officier ne fut venu à son secours. Elle rendait grâces à son libérateur : qu'elle fut sa surprise lorsqu'elle reconnut en lui le fils du pasteur Luthérien qui avait élevé son enfance ! Le jeune officier fournit à Cat^ierine tous les secours nécessaires pour achever soa voyage, et lui donna une lettre de recommandation auprès de M. Gluck, ami intime de son père, et son intime ami à Marienbourg. Elle eut bientôt le bonheur de se recommander elle-même par son esprit, pag ses grâces, et par sa beauté. Quoiqu'elle n'eût encore que dix-sept ans, M. Gluck lui confia l'éducation de ses deux filles. Dans cet emploi, elle sut si bien mériter i'estime du père de ses élèves, que M. Gluck, qui était veuf, crut pouvoir lui offrir sa
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main. Catherine la refusa ; et, dans le même tems, elle offrit la sienne à son libérateur, quoiqu^il eût perdu un bras, et qu'il fut couvert de blessures.
Il était, sans doute, impossible de pressentir la future grandeur de Catherine ; mais en supposant qu'on la prévît, on eut pu dès-lors assurer que la fortune serait toujours au-dessous d'une telle âme. Le jeune officier était alors en garnison dans la ville. Sa surprise fut égale à sa reconnaissance : il accepta avec transport la main de Catherine. Les deux époux avaient reçu la bénédiction nuptiale : le jour même, Marienbourg est assiégé par les Russes ; le jeune officier est appelle pour repousser un assaut : il est tué avant d'avoir recueilli le fruit de Isfc générosité et de la reconnaissance de son épouse.
Cependant le siège se continuait avec acharnement* Marienbourg fut emporté d'assaut. La garnison, les habitans, les femmes, les enfans. tout fut passé au fil de l'épée. Enfin, le massacre ayant cessé, on trouva Catherine cachée dans un four.
Elle avait bravé Tindigence ; elle conserva sa sérénité dans l'esclavage. Ce courage d'esprit, et son rare mérite, la firent bientôt connaître. On en parla au Général Russe, le Prince Menzikoff, dont la destinée était aussi bizarre que celle de Catherine. Il demanda à la voir ; il fut épris de sa beauté ; il l'acheta du soldat à qui elle appartenait, et la. mit entre les mains de sa propre sœur ; enfin, il eut pour elle tous les égards dus à son sexe, et à son infortune.
Peu de tems après, Pierre le Grand rendit visite au Prince Menzikoff. Catherine servit à tablé avec beaucoup de grâce et de modestie. Le Czar en fut frappé. Il revint le lendemain ; il demanda la belle esclave ; il lui fit plusieurs questions, et il trouva que les charmes de son esprit surpassaient ceux de sa figure. Pierre, qui savait créer les hommes, savait aussi les juger. Il crut que Catherine était digne de le seconder dans ses grands desseins. L'inclination se joignit à ses vues politiques, et il résolut de l'épouser. Il se fit instruire de tous les détails de sa vie ; il remonta jusqu'à ses premières années ; il la suivit dans son obscurité, dans cet état où l'âme, obligée de tirer toutes ses forces d'ellemême, lutte contre la fortune sans avoir de spectateurs, et triomphe sans attendre d'applaudissemens. Il vit