‹ Nouveau recueil de légendes et d'histoires [microforme]Chapitre 12 sur 27 · SON · texte numérisé non relu

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répandaient leur pure et mélancolique lumière.

La châtelaine, richement habillée d’une robe de velours vert brodé d’or et de pierreries, ne mangeait pas; l’éclat des bougies se reflétait dans les diamants qui couvraient son front, et dans les larmes qui sillonnaient ses joues et ajoutaient à sa parure; car elles étaient de celles qui viennent du cœur et embellissent le visage.

Qu'avez-vous ? ” lui demanda affectueusement son mari.

Elle ne répondit pas.

‘ Aviez-vous. peur pour moi de l’horrible tempête de cette nuit? Eh bien! chassez toute frayeur, à présent que me voici sain et sauf, en dépit de Satan! ”?

La belle châtelaine ne répondait rien et continuait à pleurer; car les larmes sont des sœurs bien unies; elles se suivent l’une l’autre, et après la première il en vient mille.

Mais lui qui devait à son bon ange d’avoir gardé son amour pour sa femme comme une ancre de salut, il s’affligea de la voir pleurer, et lui dit:

‘ Racontez-moi, madame, ce qui vous désole, et je jure par mon épée de sécher vos larmes, si cela est en mon pouvoir.

— Monseigneur, dit-elle, je pleure, parce que, tandis que nous jouissons ici de tous les biens de la vie, il y a des gens qui manquent du nécessaire; parce que, tandis que cette flamme s'élève vive et joyeuse, et nous

envoie sa chaleur comme une caresse, il y en a qui grelottent de froid. tandis que, par leur fumet savoureux ces mets excitent notre appétit, d’autres ont faim. Voilà pourquoi ma gorge se serre, et pourquoi je ne puis manger.

— Mais, madame, reprit le mari, qui donc, à votre connaissance, se meurt de froid et de faim ?

— Deux pauvres religieux, monseigneur, qui m'ont demandé asile et qui sont dans l'écurie.”

Le mari fronça le sourcil.

‘ Des moines! dit-il, des fainéants, des gloutons, des coquins qui voudraient se bien traiter à mes dépens!

— Ils n’ont demandé qu’un abri et un peu de paille.”

Le châtelain appela ses gens.

‘ Oh! monseigneur, monseigneur, s’écria en sanglotant la châtelaine, ne les chassez pas; souvenerzvous de votre promesse !

— Soyez tranquille, lui répondit son mari; ils mangeront, ils se chaufferont, et par-dessus le marché ils m'amuseront. Vous allez voir ! ”

Et il ordonna à ses domestiques de les amener en sa présence.

Pourtant, lorsque parurent les deux religieux, l’hu-

meur ironique et railleuse du châtelain se dissipa,

comme se dissipe aux premiers rayons du soleil le froid et épais brouillard qui, la nuit, s’est exhalé d’un marais, Par un mouvement involontaire il se leva, et

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la plaisanterie impie qui allait s'échapper de ses lèvres, s’y arrêta, comme un serpent qui se replie et rentre dans son repaire. C’est qu’il y avait sur le visage du plus âgé de ces moines, dans les cheveux qui couronnaient sa vieillesse, de même qu’une guirlande de fraîches roses couronne la jeunesse, dans la sérénité de son regard, dans la gravité de sa bouche, une dignité qui imposait, une douceur qui attirait, une autorité qui devait émouvoir et dominer même une âme glacée et corrompue.

Le châtelain les fit asseoir à sa table et garda un moment le silence; mais le religieux, fidèle à sa mission, commença à faire entendre la parole de Dieu dans ce lieu d’où elle avait été bannie, réfugiée au cœur de la châtelaine comme en un sanctuaire.

Le mari se taisait, et tout en écoutant, regardait sa femme qui, les mains jointes, les yeux pleins d’anxiété, regardait le missionnaire, comme le marin, dans une

nuit d'orage, regarde le phare qui lui montre le port, pendant que ses lèvres murmuraient: “ Dieu bénit

celui qui écoute !”

Après le souper, le châtelain prit une bougie, l’alluma et conduisit lui-même ses hôtes à la meilleure chambre du château, où les attendaient de beaux lits dorés garnis de matelas de soie ; mais les religieux se refusèrent à en user, disant qu'ils ne couchaient jamais que sur la paille.

Alors le châtelain descendit lui-même à l'écurie et

en rapporta une charge de paille qu’il étendit sur le

parquet.

‘ Mon père, dit-il en brisant d’un généreux effort la glace qui pesait sur son cœur, mon père, je voudrais revenir à Dieu; mais il n’est pas possible que le Seigneur me pardonne tous mes crimes.

— Quand vos péchés, repartit le missionnaire, passeraient en nombre les grains de sable de la mer, les gouttes d’eau des nuages ou les étoiles du ciel, le repentir les effacerait tous, et la clémence de Dieu les pardonnerait; c’est pourquoi le pécheur endurci n’a point d’excuse, et c’est ce qui fera son désespoir éternel.”

Alors le châtelain se mit à genoux, se confessa, et d’abondantes larmes de contrition tombaient de ses yeux sur la paille où il s'était agenouillé.

Lorsque le missionnaire, après avoir rendu grâces au Dieu de toute miséricorde, se fut endormi, il se sentit transporté devant le divin tribunal; l’éternelle justice tenait en main la balance qui pèse le mal et le bien; une âme allait être jugée: c'était celle du chàtelain. Satan, avec l’insolence du triomphe, mit dans un des plateaux de la balance l’amas énorme de ses iniquités ; les bons anges se couvrirent la face d'horreur et de compassion; l’âme exhala un gémissement de douleur.

Alors son ange gardien s’approcha, cet ange si doux, si patient, si beau, cet ange qui nous met le repentir au cœur, les larmes dans les yeux, l’aumône à la main,

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la prière sur les lèvres. Il apportait quelques brins de paille mouillés de larmes; il les mit dans l’autre plateau.

L'âme fut sauvée.

Le lendemain matin, quand le religieux se leva, il trouva le château dans la consternation.

Il en demanda la cause.

Le châtelain était mort dans la nuit.

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