‹ Nouveau recueil de légendes et d'histoires [microforme]Chapitre 18 sur 27 · NT D , € | N7 IMAGE EVALUATION D | 4 TEST TARGET (MT · texte numérisé non relu

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‘Oh! je vous le jure sur mon salut, votre enfant, je ne l’ai pas laissée périr, madame... Vers deux heures, quand le combat devenait furieux, le seigneur comte a envoyé chercher l'enfant par Hrehory, son vieil écuyer, 4 qui je l’ai remise. J'ai cru que c'était pour la faire cacher, ou la faire évader avec vous. Depuis ce moment, en effet, je n’ai plus revu ni Aline, ni le vieil écuyer, et je ne savais pas que vous étiez ici, madame.”

Maui: la comtesse entendait à peine ce récit entrecoupé de larmes et de sanglots. Frappée sans retour par cette nouvelle douleur, elle était tombée foudroyée; ses membres se raidirent, son corps se glaça, et elle tomba dans un anéantissement profond, intense. On la replaça mourante dans la litière, et la nourrice resta près d’elle pour lui donner des soins.

äux premières lueurs du jour seulement, elle parut se ranimer et reprendre connaissance. Alors, se relevant à demi, elle fit signe qu’on lui apportât son fils.

‘ Kazio, murmura-t-elle, moi aussi je vais mourir! Ton père et ta petite sœur m’appellent près du bon Dieu... Toi, tu vas rester ici tout seul, au milieu de ces hommes durs, dont les visages noirs t’effraient. Oh! mon cœur se brise à l’idée de te quitter, mon enfant! Je mourrais dans le désespoir, mon fils, si je ne croyais pas te laisser une autre mère... Cette mèrelà, tu ne la verras pas, mon doux enfant; mais elle aura toujours les yeux sur toi, là-haut, de l’autre côté des nuages. C’est la Vierge, la Reine du ciel, Elle

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comprendra ma peine: elle a un fils aussi... Mets-toi à genoux près de moi: parle avec moi. C’est la dernière prière que je ferai: nous la dirons ensemble.”

Kazio, en pleurant, obéit, et la comtesse éleva la voix.

‘ Nous allons dire le Salve Regina, murmura-t-elle. Je l’ai déjà récité bien des fois en ta présence; tâche de retenir tous les mots, et ne les oublie jamais, mon fils. Chaque fois que tu voudras parler à ta nouvelle mère, ce sont ces paroles que tu devras dire... Aïnsi répète-les après moi, mon fils.”

L'enfant se signa, et jetant un regard profond sur le visage de la mourante, il répéta après elle, distinctement, lentement, les touchantes paroles de cette noble salutation.

Mais, à chaque verset, la voix de la comtesse devenait plus faible, plus confuse. En disant Amen, elle s’éteignit tout à fait; les yeux devinrent fixes, le souffle se ralentit.

Le pauvre enfant, suffoqué par les pleurs, fut enlevé de terre par ses gardiens, et soigneusement déposé dans la litière.

‘ Et de celle-ci, que ferons-nous? demanda l’un des Tartares, montrant Horpyna, qui se roulait à terre dans les convulsions du'désespoir.

— Bah! elle écume, elle agonise: il faut la laisser mourir ici. Nous ne pouvons pas traîner de malades avec nous.”

Tout étant ainsi réglé, les cavaliers enfourchèrent

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leurs montures, et le pauvre enfant orphelin, héritier des comtes d’Ostrog, continua sa route vers l'exil, laissant derrière lui sa patrie en deuil, son château en ruines, le tombeau de sa mère au pied du grand chêne, et les gouttes du sang de son père mélées à la poussière du chemin !

Le deuil des hommes et des choses n’est jamais éternel. II ne faut qu’un peu de temps pour que les ruines se relèvent, pour que les pertes se réparent, pour qu’une fraîche et nouvelle verdure vienne parer les champs engraissés par le sang des morts. C’est ce qui eut lieu à Ostrog, après la retraite des Tartares,

D'abord les quelques habitants échappés au massacre considérèrent, les larmes aux yeux, les cadavres de leurs frères et les débris de leurs demeures ; puis ils relevèrent les unes, et ensevelirent les autres. Quelques années de paix leur permirent de faire disparaître, peu à peu, la trace de ces malheurs. Aussi, vingt ans après l’époque où commence notre histoire, les maisons de bois de la ville d’Ostrog, relevées et rajeunies, se pressaient encore.au pied de la haute colline sur laquelle se dressait le château du seigueur. Et les yeux des paysans de la contrée et des bourgeois d’Ostrog se tournaient encore, avec amour ct respect, vers les murs crénelés et les hautes tourelles ; car là vivait tout ce qui leur restait de la famille de leurs anciens seigneurs: un vieillard, une jeune fille.

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ABDUI-BEG 183

Le vieillard se nommait Constantin Ostrogski; il était l'oncle du défunt comte, tombé en combattant les Tartares. Malgré son grand âge, ses anciennes blessures et ses cheveux blancs, le seigneur Constantin jouissait d’une verte vieillesse, possédait un cœur vaillant. Il témoignait, en outre, le dévouement le plus sincère et la plus tendre affection à l’héritière du castel, sa petite nièce Aline.

Ainsi elle n’était point morte, la mignonne enfant que la pauvre mère avait tant pleurée. Lorsque, dans le désordre de l'assaut, le vieil écuyer auquel la petite fille avait été confiée, s'était enfui par un passage secret donnant sur la campagne, il avait cru que la comtesse et son fils le suivaient, conduits par d’antres serviteurs; et, gagnant au plus vite la ville de Luck défendue par une ceinture de châteaux forts, il avait remis l'enfant aux mains des parents de sa mère. Aline grandit chez eux, heureuse, aimée, jusqu’à l’âge de dix-huit ans. A cette époque, on lui donna son grand-oncle pour tuteur, et on l’établit dans son château restauré, où elle vivrait en comtesse souveraine, jusqu’au moment où il lui plairait de choisir un époux.

Aline était toute petite encore, lorsque les parents de la malheureuse comtesse Constance avaient envoyé en Crimée un messager chargé d'offrir au Khan une forte rançon et des présents, s’il voulait la rendre à sa famille. Mais l’on avait répondu qu’en chemin la jeune mère était morte; que depuis lors son fils l’était

aussi. Airai, de cette noble et florissante famille, la petite Alire seule restait; c'était à elle que demeuraient, en néritage, le château, le village, les terres et les parchemins, l’épée du dernier seigneur et sa couronne de comte.

Aline, comtesse d’Ostrog, était donc, à vingt ans, une belle jeune fille, vive et svelte, blanche et blonde. Ses vassaux la vénéraient, son tuteur l’adorait ; plusieurs seigneurs de la contrée s'étaient mis sur les rangs pour obtenir sa main. Mais jusqu'alors elle n’en avait accepté aucun, et restait libre encore, un peu fière, d’humeur joyeuse et résolue, et ne sentant son cœur attristé que lorsqu'elle songeait au destin horrible, à la mort de ses malheureux parents.

Le dernier jour du mois d’août 14... Aline, en compagnie d'Horpyna, la pauvre nourricejadis abandonnée mourante, se tenait assise auprès d’une des étroites fenêtres, dans une salle de son château. Elle appuyait sur sa main sa tête blonde coiffée d’une résille en fils d'or, et, abandonnant sur 8es genoux sa tapisserie commencée, laissait errer ses yeux bleus sur la plaine, où une ligne tortueuse et noire, coupant les hautes herbes, indiquait un sentier battu. Longtemps elle garda le silence, et des larmes roulaient sur ses joues ; enfin relevant le front et se détournant avec tristesse, elle murmura :

“ C’est là le chemin qui va vers l’Est, la route de Crimée! C’est par là qu’ils sont partis. Oh! ce devait être un départ navrant, nourrice |

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— Oh ! oui, damoiselle : et je ne sais vraiment comment j'ai fait pour survivre à ces horreurs. Nous marchions là-bas, à travers ces herbes, moi et bien d’autres femmes enchaînées. Autour de nous, rien que des Tartares tout noirs, sanglants, barbus, qui nous menaçaient de leurs sabres ; ils insultaient le Christ et sa sainte Mère, et se montraient en riant les têtes sangl ntes qu’ils avaient suspendues au poitrail de leurs chevaux.

— Et elle aussi voyait tout cela, pauvre mère! interrompit Aline, dont la voix tremblait.

— Oui, eile avait bien souffert; mais pourtant sa mort a été douce; elle pensait vous retrouver au ciel; elle y allait avec bonheur. Croyez-moi, damoiselle, ce n’est pas elle qu’il faut plaindre... mais Kazio, le cher mignon, lui qu’ils ont emmené, lui que j'ai vu partir, mon Dieu!... Ah! le bien-aimé petit ange! Il me ten dait les bras; il criait qu'il voulait se coucher là, s'endormir à côté d'Horpyna et de sa mère. Et ils l’ont cependant emporté, ces bandits!

— Tout jeune qu’il était, le chagrin l’a tué, pauvre frère! dit Aline en s’essuyant les yeux. Plus tard, lorsque mon oncle l’a redemandé, en proposant une forte rançon, le Khan a répondu qu’il était mort peu de temps après son arrivée en Crimée.

— Oh! damoiselle, ne vaut-il pas mieux que cela soit ainsi? Que serait-il devenu s’il avait grandi entre les mains de ces infidèles, oubliant la langue de son pays et la religion de son Dieu? Ah! quand, après

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avoir été recueillie et soignée par des paysans, je suis revenue à la connaissance, ma première prière à la Vierge a été pour lui demander d’avoir pitié du pauvre enfant, et de le rendre bien vite à sa mère, Et la sainte Vierge m'a sûrement exaucée: voilà pourquoi le petit Kazio est mort !

— Hélas! tous sont partis, et seule ils m'ont laissée, murmura Aline, les yeux en pleurs. Parler d'eux, prier pour eux, c’est désormais ma seule joie.

— Il y a vingt ans qu’à pareil jour les Tartares ont paru dans la steppe, là-bas. Ils ont assiégé le château pendant toute une semaine ; le dernier jour, ils l’ont emporté, et c’est le lendemain, jour de la Nativité de la Vierge, que votre mère est morte.

— Et, depuis ce temps, ils n’ont pas reparu, reprit la jeune fille, songeuse. Horpyna, s’ils venaient encore, je les haïrais tant que je ne les craindrais pas... Je les combattrais d’abord, et puis je m’adresserais à Dieu. Et si rien ne les foudroyait, ni mes armes, ni mes prières, ils me tueraient à la tête de mes serviteurs, lorsqu'ils entreraient ici... Ah! je n’ai peur ni des cimeterres, ni des lances. Je suis jeune, je suis forte, et j'ai un père à venger.

— Ah! ne parlons plus de toutes ces horreurs, damoiselle. Tâchez d'oublier ce que nous avons dit, d’essuyer vos larmes et de prendre un air de joie, car voici le seigneur votre oncle qui arrive. Écoutez.”

Le vieux gentilhomme, en effet, dont les chevaux et l’escorte venaient de franchir le pont-levis, parut

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bientôt dans la salle. Il paraissait grave et songeur ; à sa gravité ordinaire s’ajoutait une nuance un peu sombre: c'était peut-être de la fatigue, peut-être de l’abattement. Aline pensa que son oncle avait besoin de nourriture et de repos après une longue route, et elle ordonna à ses femmes de faire servir le souper.

Pourtant, lorsque tous deux furent assis, dans la grande salle lambrissée de chêne, auprès de la table chargée de mets, qui paraissait si longue pour deux convives seuls, Aline remarqua avec inquiétude que le vieillard mangeait à peine, et que son front un peu sombre ne parvenait point à se rasséréner. Aussi, dès que les plats furent enlevés, la douce et charmante enfant se hâta de quitter son siège.

‘Vous êtes triste, mon oncle? dit-elle en s’asseyant aux genoux du vieillard et lui prenant la main. Vous êtes souffrant peut-être ?

— Nullement.

— Vous êtes inquiet, du moins?

— Laisse-moi mon souci et mon inquiétude... C’est un trop vilain mal pour le donner à une jeune fille comme toi. À moins que le moment ne vienne où tu devras les partager, pauvrette...”

Tout à coup elle entendit, au milieu de ses refrains pieux, une exclamation confuse s'échapper des lèvres du vieux gentilhomme. Et sur son bras frêle, la maïn de son oncle se posa en frémissant avec un geste de terreur.

‘Que Dieu nous protège, Aline. Regarde!” murmura-t-il, en se levant.

La jeune châtelaine, interdite, se pencha à la fenêtre, regardant vers l'Orient qu'indiquait la main du vieillard. Dans ce coin du ciel se passait, en effet, un phénomène étrange. Les nuages avaient passé, du bleu noir qui les teignait tout à l’heure, à un rouge ardent s'étendant jusqu'aux confins de l’horizon en un vaste dôme de pourpre. Puis, autour des reflets blanchâtres, par moment glacés d’or, qui formaient à cette voûte une sorte de pâle auréole, tourbillonnait une noire vapeur tranchant à peine sur le fond grisâtre de la nuit.

‘ Mon oncle, qu'est-ce donc ?.. Un incendie ? demanda-t-elle. Si étendu, si vaste? Qui peut l'avoir allumé ?

— Des mains sanglantes, des mains barbares, qui ont ravagé ton patrimoine et ensanglanté ton berceau. Les Tartares approchent, les Tartares reviennent. Ils sont là-bas, à Prucki, et c’est le village qui brûle. On m'en avait averti déjà; à cinq lieues d'ici, dans la steppe, on les avait aperçus; mais j’espérais encore... Que le ciel nous vienne en aide ! ils seront ici demain.

— Mon oncle, ils nous tueront peut-être; mais ils ne nous prendront pas! s’écria Aline, le visage pâle, mais les yeux brillants et la contenance assurée.

— Qu'en sais-tu, pauvre enfant? Ton père était plus

jeune, plus robuste que moi, et aussi brave ; cependant

il n’a pu empêcher la captivité de sa femme et la ruine de son château. Je le répète du fond du cœur: que Dieu nous vienne en aide! Mais je vais donner

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mes ordres, rassembler les honimes d’armes, faire garder les murs ; puis nous irons dormir... Aujourd’hui nous le pouvons encore ; mais peut-être ne dormironsnous plus demain.”

En effet, le seigneur assembla son conseil; on occupa les remrarts, on fortifia les ponts-levis, on forma des patrouilles. Puis, peu à peu, dans le chteau, les portes se fermèrent, les lumières s’éteignirent,

et les habitants d'Ostrog passèrent leur dernière nuit de paix.

Elle était nombreuse, farouche, bien résolue; bien aguerrie, la horde qui, par cette fraîche journée de septembre, s’avançait vers les murs d’Ostrog. Sur le fond clair de l’horizon se découpaient les croissants d’or, les queues de cheval, les fers de lances, les longs arcs grêles, les pointes d’acier au sommet des turbans. Les petits chevaux maigres ouvraient leurs naseaux tout grands, pour aspirer l’air du matin chargé des senteurs des plantes sauvages; leurs longues queues touffues traînaïent sur le gazon, et leurs pieds aux larges fers laissaient un sillon dans les hautes herbes. Les cavaliers, en turbans blancs ou verts, en vestes fourrées, en larges pantalons flottants, se campaient sur leurs étriers, se redressaient sur leurs selles de cuir ou de velours. Les carquois pleins de flèches se dressaient sur leurs épaules, les sabres à poignée étin-

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celante se balançaient à leur côté; et ils allaient, ils avançaient ainsi, ne rêvant que massacre, dévastations, conquêtes, en cette belle matinée de paix, au sein de cette belle nature de Dieu.

Ce n'était point le chef suprême des Tartares qui guidait, cette fois, son armée. Le Khan, vieillard de quatre-vingt-dix ans, sorte de patriarche barbare, s’éteignait doucement, dans les jouissances du pouvoir et le repos de la vieillesse ; mais il avait donné à ses fidèles croyants pour les commander, son lieutenant, son pius cher favori. Et les barbares, respectueux et soumis, avaient juré à cet ami de leur seigneur inviolable respect et profonde obéissance.

Ce nouveau chef était jeune encore; mais il s était acquis déjà, parmi la horde, une haute réputation de raillance et d’intrépidité. Nul mieux que lui ne domptait un cheval sauvage, ne bandaït un arc gigantesque, ne faisait voler d’un coup de sabre le bras ou la tête d'un ennemi. En le voyant chevaucher à l’ombre du brillant étendard, une aigrette de diamants brillant à son turban vert, un riche sabre de Damas au poing, et un sourire dédaigneux relevant sa moustache noire, ses soldats le contemplaient avec fierté, avec orgueil, menaçant et insultant les chrétiens sur leur passage, et leur prédisant de loin la rülme et la mort.

Donc le chef tartare, Abdul-Beg, vint établir ses tentes au bord de la Zwytenka, à l'endroit où la rivière coule, large et profonde, au pied d’unrocher à

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pic. C'était sur ce rocher, dominant l’autre rive, que

s'élevait le château des comtes avec ses tours massives, ses noires meurtrières, ses murs épais échappés à l'incendie, nid d’aigle habité par une colombe orpheline, défiant de l’âpre sommet du mont, la rage des assaillants.

Abdul-Beg comprit, d’un coup d'œil, que la ville et le château d'Ostrog étaient, en cet état, à l'abri d’un coup de main, et que l’on ne pourrait les réduire qu'en en faisant le siège. La famine dompte les pli braves, là où les armes ont échoué. En conséquence il donna ses ordres, afin d'établir le blocus: et, :vant la fin du jour, les habitants d'Ostrog, du haut de leurs murs et de leurs tourelles, virent s'élever autour de leur viile, au pied de leurs remparts, un cercle immense de petites tentes coniques, barrière infranchissable qui se plaçait entre eux et la stepne, entre eux et la liberté. Et plus tard, à la nuit tombante, les feux rouges des bivouacs s’allumèrent çà et là dans la plaine, lueurs de sinistre présage, violentes fournaises d'enfer, devant la flamme desquelles ils pouvaient voir leurs ennemis préparer leurs armes de barbares, et agiter par myriades leurs silhouettes de démons.

Le lendemain, dès l’aurore, les tambours à la voix grêle appelèrent les musulmans à leur poste de combat. En un quart d'heure, trente mille hommes furent prêts, trente mille ares se tendirent, et trente mille flèches, nuage terrible, sifflant comme une tempôte, obscurcissant l’air comme un tourbillon, s’abattirent

sur les murs d’Ostrog et sur leurs défenseurs. Et ceux-ci faiblissaient, tombaient sous ces dards à la pointe acérée et puissante, ouvrant les crânes comme des coins d’acier. Ce qu’ils attendaient, ce qu’ils désiraient vraiment, c'était l’assaut, la lutte corps à corps, homme à homme, poitrine contre poitrine, le combat où la bravoure et la force pourraient triompher. Or la bravoure ne leur manquait pas, et la force ne manque jamais à ceux qui combattent pour la liberté, pour la patrie.

Le moment de l’assaut arriva enfin: on vit, le troisième jour, à une heure matinale, l’aigrette de diamants du jeune chef scintiller au soleil, puis son cheval caracoler autour des retranchements, et sa main s'élever, avec un geste impérieux, désignant aux soldats les remparts de la vieille ville. Puis les tambours battirent, les étendards s’agitèrent sur le ciel bleu, et la horde tartare, tout entière, s’ébranla menaçante, comblant les fossés, envahissant les parapets, couvrant les retranchements, inondant les échelles, et ne s’arrêtant qu’au so:umet des remparts, devant un mur d’airain et des poitrines d’acier.

Alors, au sommet des murs, commença un horrible carnage. Le: cimeterres turcs se heurtaient aux sabres polonais ; les haches d’armes brisaient la pointe d’acier des turbans et s’enfonçaient dans les crânes; les yatagans jetaient des éclairs et faisaient voler des têtes de chrétiens; le choc des massues faisait jaillir les cervelles et gémir les cuirasses. Les bras se cherchaient,

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le sang se mêlait, les poitrines s’entre-choquaient, les yeux lançaient des éclairs. Puis, de temps à autre, s'élevait une grande clameur, suivie du bruit sourd de corps meurtris tombant dans les fossés, du choc retentissant d’armures heurtées les unes contre les autres. C'était quelque échelle d'assaut, précipitée du rempart, qui tournoyait un moment dans l'air, puis s’abattait dans le fossé, entraînant avec elle une grappe immense d'êtres humains, qui jetaient au ciel une dernière haprécation, avant d’être broyés dans leur chute suprême.

Après trois heures de combat, ALdul-Beg rappela ses troupes, qui laissèrent sur les remparts, dans les fossés, deux à trois mille morts. C'était une goutte d’eau de moins dans le fleuve, une branche de moins aux buissons. Néanmoins le jeune chef résolut de ne plus exposer ses soldats à un aussi sanglant carnage. Il se borna à continuer le siège, à interrompre surtout toutes les communications que les assiégés pouvaient avoir avec le dehors par le moyen de la rivière. Il en fit garder les bords par ses troupes, la fit sillonner par des bateaux ; et bientôt les habitants d'Ostrog, acculés dans leur dernier asile, ne reçurent plus du dehors ni provisions, ni renforts, ni nouvelles, et ne virent plus, au delà des murs, sur le gazon de la plaine, que ce cercle menaçant de petites tentes grises, qui semblait chaque jour se resserrer autour d’eux.

Bientôt le pain :nanqua, et avec le pain, l'espoir, la

résigration, le courage. Et le seigneur Constantin se

dit qu’il n’y avait qu’un remède au mal de l’inaction : c'était une entreprise hardie, une vaillance désespérée.

Il ordonna donc une sortie; et, un soir que la lune était voilée, deux cents soldats intrépides se glissèrent silencieusement au bas des remparts, pour essayer de franchir le cordon ennemi, de pénétrer jusqu’au prochsin village, et d'y trouver des renforts, des armes et des provisions. Aline les encouragea au départ, et le vieux chapelain du castel leur donna sa bénédiction ; mais cette bénédiction devait être la dernière.

Pas un des combattants dévoués ne revit les murs de la forteresse; ils furent tous égorgés par les barbares, ou dispersés dans les champs environnants. Le vieil écuyer Hrehory, qui les conduisait, fut blessé et fait prisonnier, et les hommes de l’escorte le conduisirent vivant à Abdul-Beg, pour que le jeune chef se donnût le plaisir de faire voler sa tête.

Cependant les barbares, qui se réjouissaient d'avance de voi: cette chevelure blanche et cette figure vénérable ensanglantées par le tranchant du cimeterre, n’obtinrent qu’un désappointement. Abdul-Beg parut ému de respect et de pitié à la vue de ce noble visage de vieillard, qui lui rappelait la contenance et Ia dignité du Khan, son protecteur, et s'adressant au prisonnier, il lui demanda :

‘ Quel âge as-tu, vieillard ?

— Soixante-quinze ans, lui répondit le brave. J'ai sur le corps dix blessures, j'ai assisté à près de cent

combats: c’est te dire que je ne crains pas la mort, et que j’ai bien employé ma vie.

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— Tu es trop vieux pour que je te tue, dit alors Abdul-Beg, en s’inclinant. Je pourrais avoir un grandpère blanc comme toi, brave et majestueux comme toi, et je ne voudrais pas qu’il mourût de la main d’un jeune homme... Mais il ÿ a parmi les tiens des soldats jeunes et vaillants: c’est ceux-là que j'attends pour leur faire sentir le fil de mon cimeterre.. Vieux guerrier, tu resteras dans ma tente; car, là surtout, je pourrai te protéger. Tu soigneras mon cheval, tu fourbiras mes armes, et quand notre conquête sera faite et ta ville brûlée, tu me suivras encore à la cour du vieux Khan.”

Ainsi Hrehory dut se résigner à la captivité, à l’inaction, à la honte. Souvent la rougeur lui montait au front, en pensant qu’il était serviteur d’un barbare, captif d’un musulman, et il se demandait parfois s’il ne vaudrait pas mieux échapper par la mort à cette ignominie.. Mais la conscience du chrétien se réveillait bien vite, et Hrehory se résignait à vivre, s’efforçant de trouver sa croix plus légère en l’unissant à celle de son Dieu.

Un matin, la jeune comtesse Aline sortit de son castel, et traversa à pied les rues de la ville assiégée. Pauvre petite comtesse ! elle avait bien souffert pendant ces derniers jours. Son front joyeux s'était courbé, ses couleurs roses effacées; ses mains devenaient

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transparentes, et ses gestes languissants. C’est qu’elle n'avait rien gardé pour elle, l’héritière des comtes d’'Ostrog. Son blé, son vin, sa venaison, ses fruits, elle avait tout donné à ses compagnons de détresse. De sa richesse passée, il ne lui restait plus rien, rien que ses robes de damas, ses diadèmes d’or, ses parures de perles, jouets brillants, luxe inutile, qui n’était plus

maintenant qu’une amère dérision.

Hélas ! les secours de la comtesse avaient été épuisés bien vite. Quand la pauvre jeune héritière se montra au milieu de la foule, elle ne vit partout que des visages pâles, des regards abattus, des gestes suppliants.

‘Je n’ai plus de pain pour mon vieux père, murmurait un bourgeois s’ageno uillant à ses côtés.

— Je n'ai plus de lait pour mon petit enfant, s'écriait une jeune mère, en frappant sa poitrine amaigrie.

— Nous avions tendu des pièges aux rats; mais là où il n’y a plus de grain ni de pain, les rats s’enfuient, disaient quelques malheureux, d’un air découragé.

— Les corbeaux s’assemblent bien là-haut, parce qu’ils flairent nos cadavres; mais il faudrait leur tirer des flèches... Hélas! ces flèches sont les dernières, et ce n’est pas pour les corbeaux que nous les réservons, disaient les soldats d’un air sombre, mais encore résolus et braves.

— Damoiïselle, donnez-nous du pain, donnez-nous de l’hydromel... N’en reste-t-il donc plus dans vos greniers, dans vos caves ?

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— Hélas! non, mes pauvres amis! Il ne me reste plus que mon or et mes pleurs... Ceux-ci, voyez, je les verse avec vous ; et à quoi vous servirait l’autre ? ”

Elle versait, en effet, de grosses larmes en disant ces mots, et quelques-uns, la voyant désolée, baisaient ses mains avec respect. Mais beaucoup d’autres doutaient, laissaient briller dans leurs yeux la amme de la faim et de l’envie, et s’éloignaient en secouant la tête.

Aussi, malgré sa résignation, sa vaillance, Aline avait le cœur brisé lorsqu'elle rentra au château. Elle prit avec respect et serra avec effusion les mains de son vieux tuteur, qui était venu à sa rencontre.

‘ Eh bien, ma fille ? demanda celui-ci, en la voyant si pâle et si inquiète,

— Eh bien, bon oncle, nous n'avons plus d’espoir qu’en Dieu! Les cœurs de nos pauvres soldats sont trop abattus pour songer à la résistance; leurs bras sont trop affaiblis pour soulever encore la lance et le bouclier. Hélas! ce ne sont plus des combattants: ce sont des affamés, des malades... Laissons là les armes, mon oncle; elles nous sont désormais inutiles. Prenons la croix! elle nous servira mieux,

— De tout mon cœur, mon enfant: dis-moi ce que tu penses. faire ?

— Que demain, au lever du jour, les vénérables religieux d’Ostrog sortent de leur monastère; qu'ils portent avec eux la châsse de leur Saint, les bannières de leur confrérie et le corps sacré du Sauveur, et que cette solennelle procession parcoure les remparts de

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la ville. Tous nous la suivrons: femmes, vieillards, citoyens, soldats. Nous chanterons le Sulve Regina ; c'était, m’a-t-on dit, l’invocation favorite de ma mère à la mère du Christ. Toutes deux sont au ciel; elles nous entendront peut-être. Elles nous enverront le salut, si le salut ici-bas nous est réservé... Ou bien, si les Tartares s’irritent de cette pieuse cérémonie, s'ils nous font tomber sous leurs flèches, au pied de la bannière de nos saints et de la croix du Sauveur, ch bien! nous aurons une mort sainte du moins, ne pouvant pas avoir une mort glorieuse, et le repos gagné en paradis nous soustraira aux horreurs de l'assaut et aux langueurs de la faim.

— Sois bénie, ma gentille enfant, pour ta bonne pensée, dit le vieillard ému, en mettant un baïser sur

ce front jeune et blanc. Le jour de l’assaut, tu as combattu cnmme une héroïne; maintenant, tu veux mou-

rir comme une sainte... Que ta volonté s’accomplisse ; notre dernière procession se fera demair..”

Et le seigneur Constantin sortit, pour envoyer un message aux églises et au cloître.

Le lendemain, le ciel se montra bleu, le soleil se leva clair: il semblait que Dieu eût voulu sourire à cette fête. Du haut des clochers, des voix de cloches, graves ou argentines, traînantes ou aiguës, s’appelaient, s’unissaient en volées sonores et joyeuses. On eût dit qu’elles sonnaïent l’aurore de quelque belle fête de l'Église, et non le glas peut-être de ces assiégés qui allaient mourir. Les Tartares surpris, quittant

lards, egina ; , mère ; elles ont le : bien, ie, s'ils de la eur, ch Le pougagné saut et

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oleil se purire à loches, s’appeses. On e belle Assiégés uittant

ABDUI-BEG 199 précipitamment leurs tentes, se demandaient si c’étaient là des préparatifs de sortie ou de bataille. Bientôt ils purent voir de quelles armes les chrétiens d'Ostrog allaient se servir contre eux.

D'abord parut, à un angle des remparts, une haute croix d’argent, brillant, sur le ciel pur, comme une étoile matinale. Celui qui là portait, était un vieux seigneur revêtu d’une cuirasse brillante gravée aux armes des comtes d'Ostrog; sa tête était nue, ses cheveux blancs flottaient sur son front ridé, et il n'avait sur lui ni dague, ni lance, pour bien montrer que, désormais, son seul espoir était la croix. Sur ses pas se pressaient les enfants de la ville, tous chancelants et pâles, pauvres petits ! mais les regards élevés, les lèvres souriantes, parce que la fête était belle, et que le ciel était bleu. Ensuite, les moines bernardins du couvent d’Ostrog, dans leurs capuces noirs et leurs longues tuniques brunes, portaient sur leurs épaules la châsse de leur Saint, toute dorée, incrustée et niellée, qui s'élevait comme un dôme et reluisait comme un soleil. Après eux, les bannières des confréries, de velours rouge, de satin bleu, de brocard d’or, brodées et peintes, semées de lis et d'étoiles, s’avançaient, portées par les mains pieuses des femmes, des soldats, des citoyens d’'Ostrog.

Toute cette pompe était mêlée de flambeaux, d’encensoirs, de bouquets, de guirlandes, et une belle statue de ia Vierge, portée sur les épaules de jeunes filles voilées, semblait une blanche et légère appari-

tion, venant du ciel, le sourire aux lèvres et les mains étendues. Puis, après ce nuage de voiles blancs, de lis, de parfums et de fleurs, s’avançait, comme dans un nuage d’or semé de rubis et de brillants, le clergé de l’église. Portant dans ses mains les reliquaires, les buires, les crosses, les calices, il marchait, d’un pas lent et grave, devant le dais de velours pourpre sous lequel rayonnait le splendide ostensoir.

A quelque distance du daiïs, une femme marchait seule, les mains jointes, le front incliné, vêtue de blanc avec une ceinture noire, en signe d’innocence et de deuil. Après elle, rien ne paraissait: elle était la dernière de la procession, comme la dernière de sa famille.

A l’apparition de la croix d’argent brillant comme une étoile, les Tartares étonnés avaient quitté leurs tentes, et :’étaient rapprochés des murs. A la vue de la châsse d’or massif, des encensoirs de vermeil, des vases sacrés enrichis de pierreries, leurs petits yeux s’allumèrent, leurs mains farouches s’étendirent, et saisissant leurs arcs, ils se retournèrent vers leur jeune chef, en s’écriant :

‘ Faut-il tirer ?

— Bandez vos arcs, répondit celui-ci. Mais attendez mon signal, dans une ou deux minutes.”

En ce moment, à l’angle du rempart, se montra le dais de pourpre abritant la sainte hostie. Toute la foule des fidèles, devant la mort qui planait sur leurs têtes, s’unit dans un seul chant, dans un seul cri. Les

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accents graves des moines et des vieillards, les voix argentines des enfants, les notes sonores des jeunes filles, formèrent un chœur mélodieux et sublime, et, devant le carnage et la mort, à la face du ciel et des hommes, chantèrent le Save Regina. Les Tartares, prêts à tirer, se sentirent de nouveau surpris: ce n’était point là un cri de guerre. Puis ils regardèrent leur jeune chef; mais Abdul-Beg avait pâli.

Suivi du vieux captif qui ne le quittait pas, il s'était avancé tout au pied des remparts. L'aspect de cette pompe religieuse ne l'avait nullement impressionné d’abord ; il aveit vu passer, sans émotion, les bannières à franges d’or, les moines à cheveux blancs, le gracieux cortège des jeunes filles. Fièrement campé sur son bel arabe à poil blanc, le visage jeune et radieux sous son aigrette, il avait suivi ce cortège, sinon d’un regard d'envie, du moins avec une expression d’ironie et de pitié... Seulement, au moment où les voix s’élevèrent, où le premier mot de l’hymne sacré monta vibrant dans les airs, un tressaillement étrange passa sur sa figure résolue; il laissa tomber la bride de son cheval, et se pencha pour écouter. Un autre mot lui parvint encore, plus sonore, plus doux, celui de Regina, reine.

Abdul-Beg tressaillit de nouveau, et passa la main sur son front, comme s’il eût voulu raviver dans sa mémoire quelque lointain souvenir. Ses joues devinrent pâles, ses regards s’allumèrent, ses lèvres commencèrent à s’agiter, cherchant à formuler un son, un

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son envolé depuis longtemps, mais qui se reformait, et commençait à poindre et à éveiller la pensée... En ce moment, par un mouvement instinctif, les mains du jeuné chef se joignirent, et le chœur défilant sur les remparts n'avait pas achevé le premier verset de l'hymne, que le vieux Hrehory entendait Abdul-Beg murmurer d’une voix tremblante et incertaine: ‘ Ad

te clamamus, exules filii Evæ.”

Mais le chant continuait; et le jeune barbare, pâle, surpris, en répétait tous les mots d'avance.

Quand on eut dit Amen, il fit un geste brusque, et se frappa le front.

‘Oh! tout cela, je le sais... Autrefois, je me le rappelle, j'étais à genoux dans la steppe, au pied d’un

grand arbre, et ces mots-là, je les disais, je les disais en pleurant.. Mais qui donc me les avait appris ? Qui les récitait avant moi? Oui, je crois entendre encore une voix, faible et douce, et puis... une main glacée sur ma tête, un baiser sur mon front... Ah! je le sais maintenant... C'était une femme... C'était ma mère! Ma mère! répéta-t-il dans la langue de son enfance, oubliée depuis vingt ans, et dont il n'avait retenu au fond du cœur que ces deux mots.

— Votre mère? répéta Hrehory, au comble de la surprise. Votre mère parlait notre langue? votre mère priait notre Dieu?... Qui était-elle? qu’est-elle devenue ?

— Je la vois en ce moment, toute blanche et immobile. Je la croyais endormie... elle était morte assu-

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rément.… Et je me le rappelle maintenant: elle portait des robes de velours, des chaînes d’or, un voil, blanc, et tout le monde lui disait: ‘Comtesse.” Et moi, oh! moi... je ne m’appelais pas Abdul-Beg alors. Mais quel était mon nom? Je l’ai oublié... Je ne portais pas de turban, alors, mais un: petite toque à plume. Il y avait des vieillards à barb: blanche, vêtus comme toi, Hrehory, qui me baisaient la main, et me disaient : ‘ Seigneur.” Et puis un homme... oui, je le vois... un homme avec un casque brillant et un panache rouge... ÏIl me faisait sauter sur ses genoux, et me disait: ‘Mon fils!” Mais mon nom, mon vrai nom, qui pourra le rappeler à ma mémoire? Ah! poursuivit le jeune homme au bout d’un moment, relevant ses regards joyeux avec une sorte d’extase, quand je tendais les bras à ma mère, elle me serrait contre son cœur et me disait: ‘ Mon Kazio !”

— Mon Kazio!... Et vous seriez mon maître? dit le vieillard ému, prêt à s’agenouiller, et cherchant à retrouver sous ce turban vert, cette épaisse moustache, les traits bien connus de ses seigneurs, les comtes d'Ostrog.

— Ton maître? Je ne sais pas si je le suis. Je me rappelle seulement que des hommes, des Tartares comme ceux que je commande maintenant, nous ont emmenés dans la steppe, et que ma mère est morte. Là, elle a été enterrée au pied d’un chêne, et une autre femme, qui nous accompagnait, est restée étendue à terre, se roulant et jetant des cris.

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— Oui, en vérité, ce serait Horpyna, murmura Hrehory tout tremblant, Horpyna, la nourrice de votre sœur...

— Ah! vieillard, ne dis pas le nom... Que je le retrouve en mon cœur... moi seul! De ma sœur... de

ma sœur Aline... celle qu’on ne retrouvait plus, pour

qui ma mère est morte... Pauvre mère! Oh! si tu l’as connue, vieillard, parle-moi d'elle. Dis-moi comment elle s'appelait, quelle était sa demeure, et le lieu où je suis né... Depuis vingt ans que je vis sous les yeux du Khan, toutes ces choses se sont effacées de ma mémoire.

— Elle s'appelait la comtesse Constance Ostrogska, et voici son château, le château où elle est entrée heureuse femme, où elle a été heureuse mère, répliqua Hrehory, étendant les mains vers les remparts.

— Quoi! c’est là! c’est là qu’elle vivait, que je suis né! Et j'allais livrer la ville aux flammes, à la désolation, au deuil! J’ai déjà fait couler le sang de mes frères. Oh! béni soit ce chant sacré qui m’a réveillé à temps! Sans lui je serais devenu fratricide, je serais resté barbare ; sans lui, je ne me serais jamais rappelé le beau visage de ma mère, et mon nom, mon doux nom d'enfant! O Hrehory, remercie ton Dieu qui a sauvé ta ville! Je me mettrai entre elle et la ruine, entre elle et mon armée, quand même il me faudrait mourir.

— Oh! non, séigneur, ne mourez pas si vous êtes mon maître... Il y a, dans ces murs, un cœur bien

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tendre, un cœur de vierge et de sœur tout prêt à vous aimer... Pensez à notre Aline, seigneur: il faut vous conserver pour elle, et sauver la ville en même temps. Écoutez les avis du vieux Hrehory, Abdul.. seigneur Kazimir, veux-je dire. Il a servi quarante ans, et connaît bien des ruses de guerre. Faites sonner la retraite, et nous verrons après.”

Abdul-Beg, en effet, déclara aussitôt à ses principaux officiers que cette démonstration pieuse des assiégés devait servir à masquer une attaque ou une sortie, et que l’armée devait, en conséquence, attendre bien à l'abri derrière +; retranchements. Les Tartares, quoiqu’à regret, rentrèrent dans leurs tranchées et dans leurs tentes, et la procession fit le tour des murs sans qu'un seul trait eût été lancé.

Le soir même, Abdul-Beg se montra à ses lieutenants très préoccupé et très sombre. Il venait d’apprendre, dit-il, qu'une forte armée polonaise s’avançait pour porter secours aux assiégés, et il y avait tout à craindre pour ses vaillants soldats, s'ils devaient se mesurer contre des forces régulières. Le plus sûr était donc de songer au départ, dût-on même, pour se dédommager de cet insuccès, tenter une expédition vers le Nord, contre les monastères et les châteaux des riches plaines de Moscovie.

Ce fut ainsi que le jeune chef parla à son conseil. Aussi, le lendemain matin, lorsque les habitants d'Ostrog, à leur réveil, jetèrent un regard désespéré sur la steppe, ils la virent, à leur étonnement im-

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mense, ouverte, libre, déserte comme autrefois. Plus d’étendards verts, de croissants d’or et de tentes tartares ; les derniers des petits chevaux maïgres et des cavaliers à visages jaunes disparaissaient à cette heure bien loin derrière les nuages roses de l'Orient.

Quelques jours plus tard, deux cavaliers, dont l’extérieur annonçait qu’ils venaient de faire un long voyage, se présentaient devant les murs d’Ostrog, et demandaient à être conduits au château. La comtesse Aline, en les apercevant, jeta un cri de joie et de surprise à la vue de son vieil écuyer Hrehory, qu’elle croyait massacré depuis longtemps. Maïs elle demeura interdite à l’aspect du beau jeune homme au turban vert qui äccompagnait le vieillard, et qui, en l’appelant ‘ma sœur,” lui prit la main, et la couvrit de baisers et de larmes.

Alors Kazimir raconta ses suuvenirs d’enfant, son départ, sa captivité, la mort de sa mère dans la steppe, et son adoption par le Khan tartare. Horpyna le reconnut, et chacun retrouva en lui, à ses traits énergiques, à sa voix douce et sonore, le véritable descendant des seigneurs du castel. Aline alors plia le genou devant lui, lui disant :

‘ Reprenez, Ô mon seigneur, mor frère, ce domaine, ces trésors, cette épée, qui ne sont point faits pour moi. Mes faibles mains n'auraient pu supporter un fardeau si lourd: j'aurais dû le céder à un maître... J’aime bien mieux le rendre à mon frère que le donner à un époux.”

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ABDUI-BEG 207

Et aussitôt on remit au jeune héritier la couronne des comtes et les clefs de la forteresse. Maïs il n’accepta .. les unes ni les autres avant d’avoir remercié, à la chapelle, la Vierge qui l’avait rendu à sa famille et à son pays. Il déposa même à ses pieds son turban vert, sa riche aigrette, et ordonna plus tard d’en détacher les brillants pour en former une inscription pieuse.

Et désormais, sur une bande de drap d’or, gracieusement enroulée aux pieds de la statue, rayonnèrent, en lettres de diamants, ces mots: Sulve negina, la première invocation du fils, la dernière prière de la mère |

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