‹ Nouveau recueil de légendes et d'histoires [microforme]Chapitre 17 sur 27 · ABDUL-BEG (LÉGENDE · texte numérisé non relu

ABDUL-BEG (LÉGENDE

‘ Allah-hu! Allah-hu! Frères, à cheval !

‘“ Le butin est riche, le carnage est grand; notre course est finie.

‘ Là-haut, les flammes lèchent le sommet des tours, et les têtes des chrétiens saignent à l’arçon de nos selles. Partons : nous sommes riches, et nos bras ont frappé !

‘ Nous emportons des armures, des casques vides, des boucliers, dépouilles des fiers seigneurs; et des colliers de perles, des bracelets d’émail et d’or, des robes d’hermine et de brocard, parures des belles chàtelaines.

‘ Et puis, de massives lampes d’argent, des vases d’or, des croix de rubis et de diamants, des mitres d’évêques, des crosses d’abhés, trésors de leurs monastères.

‘Et les captifs, donc, que nous emmenons!.. Les jeunes garçons qui appellent leurs mères, les jeunes

filles qui s'évanouissent en invoquant leur Dieu, les

femmes qui demandent leurs époux en se jetant sur

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des cadavres! Nous sommes forts, nous sommes riches : tout cela nous a réussi.

‘ Maintenant, tournons la tête de nos chevaux vers l'Orient, et allons revoir la Crimée, la Crimée lointaine, la terre aux moissons de maïs et aux bois d’orangers.

est là que nous partagerons le butin, et que nous jouirons de nos conquêtes. Le Khan prendra pour lui les captifs ; il portera dans sa main, pour sceptre, la crosse des abbés; il couronnera son front de la mitre des évêques. Il nous donnera les colliers et les manteaux pour nos femmes, les casques et les boucliers pour nous-mêmes,

‘Et quand nous aurons encore besoin d’or et de

fer, de luttes et de butin, de combats et de conquêtes,

nous reprendrons, à travers la steppe, le chemin bien connu, la route des Tartares, et nous viendrons envahir cette Pologne riche, cette Pologne heureuse, où nous trouverons toujours du sang à répandre, des châteaux et des églises à détruire, et des enfants à emmener.

‘ C’est cela. Allah-hu ! A bientôt, au revoir !.. En route ! ”

Et les cavaliers au teint jaune, aux yeux obliques, se remettaient en selle: le croissant d’or, au-dessus de l’étendard vert, brillait en tête de la horde; et les Tartares ivres de sang, gorgés d’or, surchargés de butin, s’éloignaient, laissant derrière eux, pour traces de leur passage, des flammes, des décombres, des cendres et des morts.

Combien de fois ces bandes de vautours humains

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viurent-elles ainsi, jadis, dans des contrées paisibles, semer les ruines, entasser les cadavres, allumer les incendies? L'Europe ne l’a jamais su; l’Europe regardait ailleurs. Mais eux, ils l’ont bien su, ces paysans et ces seigneurs de l’Ukraïne, de la Russie-Rouge et de la Podolie, ces croisés perpétuels, ces homrnes de fer qui, pendant des siècles, ont fait face à ce déluge musulman, l'œil au guet, l’arme au point, la croix à la poitrine.

Tous les dix ans, ou tous les cinq ans, quelquefois même chaque année, une ligne noire, un nuage sombre se montrait vers l’est, à l'horizon, grossissant, avançant toujours. Puis une clameur lointaine, qui rappelait le fracas de la foudre et le sifflement de l'ouragan, grondait du sein de ce nuage; et bientôt on commençait à distinguer les pointes de fer des turbans, les têtes maigres des chevaux, et les cimeterres, et les arcs, et les carquois pleins de flèches. Alors, dans l& ville ou le monastère, le bourg ou le château, on n’entendait plus qu’un cri:

‘Mon Dieu, ayez pitié de nous! Les Tartares arrivent ! ”

Alors les prêtres couraient à l’autel et les soldats aux remparts ; les mères serraient leurs fils dans leurs bras quand ils étaient petits, leur disaient adieu quand ils étaient grands; les époux se séparaient, les vieillards se souvenaient, et il n’y avait plus ni joie, ni repos, ni bonheur, ni espérance.

Chacun naturellement résistait de son mieux; les

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uns avaient recours aux armes, les autres à la prière...

Et il arrivait parfois que Dieu avait pitié des plus faibles, et que la nuée des barbares venait se briser contre quelque mur imprenable, ou contre quelque bataillon sacré de soldats résolus et vaillants.

Mais combien d’autres fois la vaillance dut céder à la force, le courage du désespoir nc servit de rien en présence de ces multitudes, lappei à Dieu ne fut point entendu ! Alors, sur le champ de bataïlle ou sur les murs du fort, les soldats tombaient l’un après l’autre, baisant la croix de leur épe; alors, le flot de turbans verts, de visages farouches, montait, montait toujours, comblant les fossés, couvrant les échelles, envahissant les remparts. Alors s’élevaient des clameurs de triomphe et des cris de désespoir, des hurlements de douleur, des soupirs d’agonie.… Et puis l’on n’entendait plus rien, si ce n’est, de temps en temps, le Allah-hu! des vainqueurs, s’élevant dans un unisson formidable. Le château était en ruines, la ville était en flammes, les habitants morts ou captifs; et les vainqueurs fuyaient, chargés de leurs trophées.

Tel était le destin qu’avaient subi la ville et le castel d’Ostrog, dans l’une des premieres années du quinzième siècle, époque où commence notre récit. Dans l'enceinte des murs, trop épais pour être aisément renversés, les maisons, de bois de sapin, acheraient de se consumer, lançant vers le ciel des bouffées de fumée noire et de flammes pétillantes ; déjà, dans l'air, au-dessus du château dévasté et des rues

désertes, s’assemblaient des bandes de corbeaux et de vautours s’abattant, avec des cris rauques, sur les cadavres encore tièdes. À peine, çà et là, quelques habitants, échappés au massacre et à l’incendie, sortaient timidement de leurs retraites, frémissaient et laissaient tomber leurs bras, en regardant leurs morts.

Pendant ce temps, les Tartares s’éloignaient, hideux, ivres, triomphants, portant derrière eux, en croupe, les riches étoffes, les vases d’or, tout le butin qu'ils avaient conquis, et devant eux, à larçon, les têtes livides, sanglantes qu’ils avaient abattues. Au milieu de la horde, on avait placé les captifs liés les uns aux autres en longues files, cheveux épars, visages pâles, vêtements sanglants ou déchirés, n’osant regarder ces têtes défigurées, ces têtes chéries, qui pendaient au poitrail des chevaux, et songeant que chaque pas qu’ils faisaient les éloignait de la patrie.

À quelques prisonniers cependant on avait accordé les honneurs d’une sorte de distinction: à celui-ci, la croupe d’un cheval; à celui-là, vieux ou blessé, la faveur d’une litière. C’est que ceux-là étaient des prisonniers illustres desquels on attendait, ou la joie d’un long et cruel supplice, ou le profit d’une forte rançon.

Au nombre de ces misérables, se trouvait une jeune femme, une jeune mère, l'épouse du comte d’Ostrog, dont le château s’écroulait en ruines à cette heure. Une jeune femme, avons-nous dit? Non, c'était maintenant une veuve. On pouvait le deviner à la

sombre contraction de ses traits, aux regards égarés

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qu’elle jetait parfois, les détournant ensuite avoc horreur, sur le cheval du pacha, qui portait, à l’arçon, une tête noble et pâle, aux yeux fermés, aux cheveux noirs.

Ah! certes, la comtesse Constance n’eût pu supporter un pareil spectacle longtemps sans mourir, si elle n’eût pas été mère. Mais, dans la litière où elle était portée, se tenait auprès d’elle un petit garçon de quatre à cinq ans, qui l’entourait de ses bras, qui cachait, en tremblant, sa tête sur sa poitrine... Et c’est pour cela que la princesse d’Ostrog, regardant le visage éploré de l'enfant, après le visage sanglant du père, se demandait dans un morne silence s’il fallait mourir avec celui-ci, ou vivre pour celui-là.

À la fin pourtant, elle fut bien forcée de répondre à l’une des questions du pauvre petit. Il l'avait répétée plusieurs fois, toujours d’une voix plus alarmée, plus déchirante :

‘ Maman, maman, où allons-nous ? ”

La comtesse Constance tressaillit, jetant un regard vague et sans flamme sur la steppe, sur le ciel bleu.

‘ Dieu seul le sait, mon fils, répondit-elle d’une voix tremblante.

— Nous ne rentrerons pas ce soir au château ?

— Nous n'avons plus de château.

— Si nous ne revenons pas, que dira mon père?

— Tu n’as plus de père.

— Plus de père! Où donc est1? Je l’ai encore embrassé ce matin.

— Il est... il est mort.

— Mort! Cela veut dire qu’il est avec le bon Dieu, n'est-ce pas, ma mère ? ”

L'enfant se tut un instant, étonné de la douleur de sa mère,

Maman, reprit l’enfant après un instant de silence, où donc est ma petite sœur? Je ne la vois pas avec nous; est-ce qu’elle est près du bon Dieu aussi ?

— Au moment où nous allions partir, mon Kazio, je l’ai vue entre les bras de sa nourrice. Et sa nourrice marche là-bas, avec les autres femmes qu’on emmène .… Il y a tant de cavaliers entre elle et nous, que je n'ai pas pu l’appeler. Mais quand ces hommes qui nous conduisent, s’arréteront pour la nuit, je leur donnerai cette bague qui me reste; je les prierai de laisser la nourrice approcher, et Aline viendra avec nous. Elle dormira près de toi, dans la litière.”

La pauvre veuve serra les lèvres pour ne pas éclater en sanglots, et joignit les mains sur ses yeux fixes, pour ne pas apercevoir les gouttes sanglantes qui, devant elle, tombaient dans la poussière du chemin... Et l'enfant, fatigué de son silence, étendit sa tôte blonde sur les coussins de la litière, et s’endormit, souriant à demi, une larme brillante séchant sur sa joue rosée.

Une heure plus tard, la lune montait au ciel ; les

premières étoiles commençaient à paraître. TI était temps pour la horde de songer au repos de la nuit. On

fit halte, on dressa les tentes; on alluma de grands

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feux, au-dessus desquels se balançaient des quartiers de viande de cheval, rôtis énormes. Puis l’un des saut vages conducteurs s’approcha de la litière, et demanda à la comtesse si elle désirait prendre quelques aliments.

‘Je ne veux rien, rien qu’une petite fille, réponditelle d’une voix troublée, Faites-la venir près de moi, et, pour nous trois, ma famille paiera une forte rançon.. Elle doit être avec une jeune femme qui se nomme Horpyna Burko, et qui marche dans cette autre troupe. Tenez: voici une bague, un diamant qui vaut, à lui seul, autant que plusieurs villages. Je vous la donnerai quand vous m’aurez amené la nourrice de mon enfant.”

Le Tartare jeta un regard d’étonnement sur la jeune comtesse, un regard d'envie sur la pierre étincelante d’où jaillissaient des feux irisés; puis, en grommelant quelques paroles d’assentiment, il s’élança dans la direction du groupe des captives.

‘ Dieu soit béni! murmura la pauvre femme. Cet homme a eu pitié de moi: je vais revoir mon enfant...”

Bientôt, en effet, à la lueur des torches qui s’allumaient autour du camp, la comtesse vit s'approcher le messager tartare conduisant Horpyna, la nourrice fidèle, Et elle se pencha rapidement hors de la litière, attendant, le cœur battant, les bras tendus, la bouche toute prête pour un baiser. Puis elle se rejeta en arrière, les yeux égarés, poussant un cri... Horpyna s'avançait bien, mais elle avait les mains vides,

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