TRAI
C'était par une matinée de la fin de décembre, de ce mois de l’Enfant-Jésus, où le même froid qu'il a enduré, fait grelotter nos membres et réjouit nos âmes, et que nous célébrons à l’envi, de mille manières diverses et de si grand cœur! Tout, dans ces jours qui ramènent le glorieux anniversaire de la venue au monde de notre Sauveur, tout est animé et joyeux, et il n’est pas sur la terre de fête plus universelle. Même dans les églises, les messes sont saintement joyeuses, et on y interrompt le solennel plain-chant au moment du Gloria, pour y substituer les vifs et doux noëls dans toute leur simplicité, accompagnés de zamsbombas et de tambours de basque, en mémoire de ceux que chantèrent les bergers; et, en les entendant, de douces larmes s’échappent de nos yeux, et les siècles passés semblent s’effacer pour que rien ne nous sépare de l’heureux jour qui inaugura notre rédemption.
Donc, par cette froide matinée de décembre, nous étions absorbé dans une lecture pleine d'intérêt, lors-
qu’un timide coup de sonnette se fit entendre à la porte de la rue. On ouvrit.
‘ Voulez-vous des balais? demanda une voix enfantine.
— Qu'on les achète,” criai-je.
Les enfants montèrent.
‘ Combien vends-tu chaque balai? demanda une “a servante qui avait son franc parler dans la maison.
i — Deux cuartos, dit l’humble petite voix. LE — Deux cuartos! s’écria la grosse voix aigre, deux DE cuartos pour des balais qui ne valent rien! M’en " donnes-tu deux pour trois cuartos ? ”?
Si on lui eût demandé un cuarto, elle aurait offert un maravédis ; marchander est ce qui tient par-dessus tout au cœur de toute aeheteuse. Ê
Les enfants se turent ; ils ne savaient pas surfaire leur marchandise.
‘Qu'on leur donne ce qu’ils demandent,” criai-je de mon cabinet.
La servante se formalisa, et vint me prêcher un sermon qui finit par ces paroles: ‘Monsieur s'entend beaucoup en livres, mais en balais, ni peu ni beau-
coup; ceux-ci sont de la mauvaise marchandise, et 4 en outre ils ne sont pas cousus.
— Eh bien ! répondis-je, qu’on les achète, et ensuite
vous pourrez les coudre, et même les broder, si ça vous fait plaisir.”
La servante resta ébahie au point d’en perdre la parole, et ce n’était pas sans raison ; car si j’ai un peu
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de poésie au cœur et quelques idées dans la tête, je n’en suis pas moins extrêmement partisan de l’ordre et de l’économie; et, dans mes acquisitions, je me règle sur la devise des trois B adoptée à bon droit par un des principaux magasins de Séville, lequel, par ses trois B entend promettre à ses pratiques de tout donner bon, beau et bon marché. Contrevenir moi-même aux règles établies par moi, c'était donc un coup de tête en bonne forme, un gaspillage évident, un abus flagrant d'autorité.
Aussi la servante indignée me tourna-t-elle ‘es épaules, et j’entendis dans le corridor le murmure d’une opposition bien formulée.
On y pouvait entrevoir les préludes d’un vote de censure et la menace d’une sédition.
Les vieux habits, qui à ce moment même faisaient leur office dans les corridors et l’escalier, recevaient leur coup de grâce par l’impulsion violente que leur donnaient des mains irritées ; à la cuisine, on souffla les fourneaux d’une si furieuse manière qu’on les eût pris pour la forge de Vulcaïn. Le Gallego qui montait alors un petit baril d’eau, dans son indignation et comme pour parodier ma prodigalité, répandit la moitié du baril en dehors de la fontaine; et, en redescendant payer le porteur d’eau, il profita de l’occasion pour apostropher les enfants d’un énergique: ‘ Allez au diable!”
“Qu'on amène ces enfants dans mon cabinet, m'écriai-je impérieusement.”
Nouveau sujet de scandale; et comme nos domestiques sont d'ordinaire nos juges les plus sévères, cet ordre ayant paru aux miens un composé d’arbitraire, de despotisme, de contradiction et d’extravagance, aucun ne bougea pour l’exécuter.
C’est une chose reconnue qu’il n’y a rien de moins humble qu'un domestique espagnol, de même qu’il n’y a rien de moins fier qu’un maître de la même nation. Traiter ses gens d’imbéciles, c’est chose, en Espagne, qui ne se voit que dans les romans imités du français.
Les enfants n’entrèrent donc pas.
“Vicenta, dis-je du ton d’un inférieur qui s'adresse à son supérieur, ayez la bonté de faire entrer ces enfants.
— Eh ! s’il ne tient qu’à moi, ils peuvent bien entrer au salon,” grommela la servante interpellée, et elle leur ouvrit la porte à deux battants.
Les enfants entrèrent avec leurs petits faisceaux de balais, de bien piteux balais assurément; l’un de ces enfants devait avoir cinq ans et l’autre six. Ils se ressemblaient à tel point que le beau signe de la fraternité était empreint sur leurs deux visages comme sur deux roses du même rosier. Leurs yeux grands et noirs brillaient de la même expression de douce et naïve simplicité.
Mon Dieu! que nous sayons peu nous tenir dans la voie du bien, tandis que dans celle du mal nos passions nous donnent tant de fermeté et d’énergie !
Les ridicules murmures des domestiques avaient
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LE PETIT MARCHAND DE BALAIS 219 arrêté ce bel élan de compassion qui venait de sourdre dans mon cœur, comme le jet d’une eau pure et vivifiante. Toute bonne maxime peut être mal appliquée, de même que peut recevoir une bonne application un dicton né d’un mauvais esprit; et j'avais là une belle occasion de bien appliquer celui-ci: À qu'en dira-t-on ? je réponds : Que m'importe ?
Mais il n’en fut pas ainsi, et À chacun de ces enfants, ce que je donnai, ce fut... deux cuartos !
En recevant cette monnaie, tous deux, par un mouvement simultané, portèrent la main à leurs faisceaux pour en tirer un balai et me le donner en échange; mais je leur dis qu’il ne m'en fallait pas davantage, et que ces cuartos étaient pour eux. Ils me regardèrent avec de grands yeux étonnés, baisèrent chacun leur
cuarto et s’en allèrent sans mot dire. Evidemment, de
toutes les paroles qui servent à exprimer la reconnaissance, ils n'avaient jamais eu sans doute l’occasion d’en apprendre aucune.
Et à présent qu’ils sont partis, je pleure. Deux cuartos ! voilà ce que j’ai donné, au cœur d’un rigoureux hiver, le jour où est né l’Enfant-Jésus, et quand les pauvres malheureux n'avaient pas de souliers aux pieds! Pauvres petits! pauvres petits! deux cuartos! quand les boutiques des confiseurs regorgent de sucreries et de gâteaux, que les armoires sont remplies de gourmandises, et quand peut-être ils n'avaient pas de pain ! Pauvres petits ! deux cuartos! quand les étalages des marchands sont encombrés de zambombas et
de tambours de basque, et qu’en y jetant un regard de leurs tristes yeux, ils passent sans s'arrêter, cherchant un acheteur qui les repoussera et dénigrera leur pauvre marchandise, leur unique avoir! Pauvres petits! pauvres petits! par quel malheureux hasard cette maudite monnaie de cuivre s’est-elle trouvée sous ma main ?
Pour me punir, j'ai voulu rendre ma honte publique en racontant le fait, parce qu’il se peut qu’averti par mon douloureux remords, un de mes lecteurs, rencontrant quelque infortuné debout et comme cloué dans l'attente devant ces comestibles et ces friandises, qui sont à ses yeux ce que seraient aux nôtres les trésors des Mille et une Nuits, un bon mouvement le porte à faire à ce malheureux une part dans ce joyeux festin de Noël qui est par excellence le banquet de la charité.