‹ Nouveau recueil de légendes et d'histoires [microforme]Chapitre 21 sur 27 · SŒUR BÉATRIX (LÉGENDE · texte numérisé non relu

SŒUR BÉATRIX (LÉGENDE

Il ÿ avait au douzième siècle, dans un monastère d'Allemagne, une fille nommée Béatrix. Elle y était venue petite enfant. Avec une âme pleine de candeur et de pureté, ses jeunes années s’écoulaient là si heureuses et si douces, qu’elle n'aurait su imaginer un sort meilleur. Le jour où elle prononça ses vœux, fut pour elle un jour de bonheur. Nulle parure ne lui eût semblé si chère que son habit de religieuse. Dans son ardente piété pour la Vierge Marie, elle avait voulu se consacrer spécialement à son service. Elle était par ses vertus l'honneur et la bénédiction de son couvent.

À dix-huit ans, sœur Béatrix joignait à la droiture d’un cœur innocent une conscience exempte de tout nuage, un esprit assis dans la sérénité. Elle vivait de la vie des âmes saintes, ne songeant qu’à marcher sur les pas du modèle des vierges, et À suivre, sans jamais s’en distraire, les voies bénies du salut. Elle trouvait un très grand churme à la prière, qui ménage aux pauvres exilés d’ici-bas de si ravissantes communi-

cations avec les hôtes du ciel; elle courait pleine

d’allégresse aux saints offices où Dieu, dans ses splendeurs et dans sa bonté, est présent à l’âme fidèle. Elle écoutait avidement les pieuses lectures, aliment intellectuel qui relève et soutient nos forces dans le pèlerinage de la vie. Elle mettait ses plus vives joies à parer, dans sa chapelle, l'autel gracieux de la Reïne des anges, à broder les fraîches étoffes qui ornaïent son image révérée, à renouveler tous les jours devant elle les fleurs qui lui plaisent, à lui tresser des couronnes et des guirlandesi à imiter dans la saison d'hiver les bouquets et les roses que la nature ne donne plus, et que la jeune sœur savait merveilleusement reproduire au moyen de légers tissus. Tout le monastère admirait Béatrix ; et les sœurs, en la voyant si heureuse, disaient que certainement la sainte Vierge aimait cette jeune fille. On la nomma sacristine, et on combla sa candide ambition en confiant à sa garde les clefs des armoires et des coffres où se conservaient les ornements, les pierreries, les joyaux et les parures consacrés à Notre-Dame.

La vie de sœur Béatrix coulait ainsi doucement devant Dieu, toujours remplie par les heureuses fonctions qui lui convenaient si bien et qu’elle remplissait avec une merveilleuse exactitude. Hélas ! l'amour du monde entra un jour dans son cœur; le démon, ce premier tentateur de la femme, se glissa dans son âme. I] lui dépeignit le monde, qu’elle ne soupçonnait pas, et qu’il pouvait ainsi revêtir à son gré des couleurs les plus séduisantes.

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SŒUR BÉATRIX 223 ‘ On vous assure que le monde est mauvais, disaitil avec l'accent perfide d’un intérêt bienveillant ; on vous le fait tel pour vous maintenir dans l’amour de vos chaînes ; car vous êtes enchaînée.”

Il employa toutes les ressources à ébranler une foi simple et droite. Il ne négligea ni les mensonges fardés, ni les exagérations, ni les impiétés détournées, ni les dissimulations grossières, usant de tout avec ruse ; et il porta un grand trouble dans le cœur de Béatrix. Oh! malheur à celle qui laisse entrer d’un pas dans son cœur les premières insinuations de l’ennemi! Malheur à l’âme qui cesse un instant de veiller, qui ne sait pas éviter la lutte et connaître le néant de ses propres forces ! Béatrix, qui priait si bien, ne pria plus qu'avec peine. Sa sérénité habituelle avait fait place à quelque chose de vague, de triste et d’inquiet, qui s'était emparé d’elle et grandissait d’heure en heure. Elle rêvait une liberté vaine, et se trouvait chargée, en effet, de ces liens qui venaient de prendre consistance dans son imagination. Elle gémissait et souffrait.

Si c’étaient Jà les avant-coureurs des plaisirs que vous promettait l'abandon de Dieu, quel était donc votre espoir, pauvre insensée ?

Elle résolut de quitter ce monastère qui avait abrité ses premières années.

Sa conscience réclama bien un peu, mais les conseils de l'esprit du mal devaient finir par l'emporter; elle résolut de s'enfuir pendant la nuit.

Mais avant de sortir du monastère, pendant que toutes les bonnes sœurs étaient retirées dans leurs petites cellules, Béatrix voulut prier encore une fois devant l’image de la sainte Vierge, que, dans le désordre de ses esprits abusés, elle n'avait pas cessé d'aimer tendrement. Elle entra dans la chapelle.

Pendant tant de belles années. cette chapelle avait été son paradis ; elle allait la fuir. Elle s’approcha de l'autel, se mit à genoux devant la pieuse image et pleura, n’osant presque plus la regarder.

‘O0 Vierge très sainte, dit-elle enfin, et son cœur était bouleversé, Ô Vierge très bonne, ma mère chérie, mon appui jusqu’à ce jour, je vais donc me séparer de vous! Pourtant je vous étais fidèle, et je croyais que je le serais toujours ; pourtant je vous aime, mère compatissante. Mais, vous le voyez, je me sens entraînée, et déjà je ne suis plus digne de vous servir. Prenez-moi en pitié.”

Ayant achevé cette vague prière, elle se leva brusquement, comme si elle eût craint d’être retenue; et,

les yeux baissés, elle déposa en tremblant ses clefs

aux pieds de l’image.

‘ Voilà les clefs qu’on m'avait confiées, ajouta-t-elle tout bas, et que je n’ose remettre, à Vierge sainte, qu’à vous seule...”

En ce moment, une petite fleur tomba de la main de Notre-Dame; elle la recueillit avidement, résolue de ne s’en séparer jamais ; et quoique en même temps elle sentît qu’elle se perdait, elle sortit.

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SŒUR BÉATRIX 225 Béatrix, seule au milieu de ce qu’on appelle le monde, n'avait plus pour compagnie que l’opprobre, le remords et le dénûment. Les chemins qui s’ouvraient devant ses pas, n'étaient semés que de vice et de honte. Elle y était entrée; elle y marcha.

Quinze années d’une vie déplorable flétrirent et souillèrent tristement cette âme malheureuse.

Lorsque ces quinze années allaient bientôt être accomplies, Béatrix tomba gravement malade. Celle qu’elle n’avait pourtant pas oubliée, et que, dans son infidélité, elle aimait encore, celle dont elle avait toujours conservé la petite fleur bénie, celle qui ne repousse jamais, lui revint alors si vivement à la mtmoire, que son cœur se gonfla de sanglots. Voyant bien qu’elle allait mourir, et sachant que Marie était son seul recours, elle la pria ardemment, en détestant sa chute et les longs égarements de sa vie, de lui obtenir une grâce, une seule, mais bien grande cependant: la grâce d'aller encore une fois s’agenouiller devant son image, de baiser encore une fois le pavé de sa petite église dans le monastère où elle avait été si heureuse, d’y aller en mendiante, et d’expier là ses criminels désordres par une confession publique.

Les forces lui revinrent dès lors. Fdèle à son repentir, elle donna aux pauvres tout ce qu’elle possédait, se couvrit du vêtement le plus humble et partit pour son monastère—Son monastère! Elle n’osait plus même dans sa pensée l'appeler ainsi. I] lui fallut faire à pied plus de cent lieues. Elle les fit sans gémir,

souffrit ses peines en bénissant Marie, ne cherchant ni pitié ni consolations, et plus heureuse déjà que dans le monde, où les avanies et les douleurs sont déshéritées de tout allégement.

Elle arriva dans le pays qui l'avait vue calme et pure. Comme elle approchaït du monastère, elle entendit le tintement d’une petite cloche; elle reconnut cette voix amie: c'était la cloche qui appelait les sœurs à l’église. Son cœur tressaillit longuement, et deux ruisseaux de larmes jaillirent de ses yeux.

Eli: omba à genoux, dès qu’elle aperçut de loin l’humble et paisible clocher à l’ombre duquel reposait la chôve imsce de Notre-Dame, Elle remercia de toutes les forces de son âme cette Vierge si constamment bonne, qui, malgré son avilissement profond, avait accueilli sa prière ; et d’un pas tremblant elle s’avança vers le couvent, où elle savait bien, tant elle était changée! que personne ne pourrait plus la reconnaître. Mais les souvenirs si actuels de ses jeunes années, le contraste pénible du présent et du passé, les mouvements d’un déchirant regret l’agitaient, l’ébranlaient, et la forçaient de s’arrêter très souvent pour reprendre un peu de force.

Enfin, la porte du monastère se rapprochaiït ; elle la revit. C'était là qu’elle avait vécu en paix. Elle venait

d'entendre sonner l’heure où les religieuses se ren-

daient au réfectoire pour dîner. Toute cette vie de mansuétude et de calme que l’on mène au couvent, s'était réveillée dans son âme; et ses souvenirs rafraf-

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chis lui semblaient dater de la veille. Il lui semblait qu’elle n'avait pas quitté son doux asile, que ses quinze ans n'étaient qu’un rêve hideux. Il lui fallut rentrer dans la réalité. Elle se trouvait parmi les mendiants qui attendaient, sous le modeste portique, que les bonnes sœurs vinssent faire avec eux, selon la coutume, le partage de leur frugal repas. Mêlée à cette troupe de pauvres, elle se ser tit contente d’être, elle la pécheresse, avec les amis de Dieu. Et quand les religieuses vinrent apporter les parts à toutes ces mains empressées, elle reçut la sienne d’une pieuse sœur en qui elle revoyait une compagne des anciens jours.

‘ Qu’avez-vous donc à trembler ainsi, mon enfant? lui dit la religieuse. |

— Oh! c’est que je viens de bien loin, et que j'ai peut-être un peu souffert,” répondit la mendiante.

Puis s’étant raffermie, elle osa reprendre la parole:

‘ Ma sœur, dit-elle, c’est bien dans ce couvent que demeurait.… autrefois. une pauvre fille... qu’on appelait. sœur Béatrix ? ”

La religieuse la regarda, comme si la question eût eu quelque chose d’insolite. Après un moment de silence, elle lui demanda:

‘ Est-ce que vous connaissez sœur Béatrix ?

— Autrefois, ma sœur, lorsqu'elle était si heureuse de parer la sainte Vierge.

— Ne rougissez pas ainsi, mon enfant. Si vous avez connu autrefois sœur Béatrix, c’est pour vous un grand bonheur.

— Oui, n'est-ce pas ? car, depuis quinze ans.

— Eh bien ! depuis quinze ans ? ”.…

La mendiante se troubla, passa sa main sur son front et reprit:

‘ Sait-on, depuis ces quinze ans, ce que sœur Béatrix est devenue ?

— Mais personne ne l’ignore, dit la religieuse étonnée. Vous arrivez de loin en effet, pauvre femme.”

La pénitente baïissa la tête, comprenant qu’on savait toute sa vie; et elle ne disait plus rien, quand la bonne sœur, avant de se retirer, revint à elle:

‘ Puisque vous avez connu sœur Béatrix, lui ditelle, entrez dans la chapelle ; vous pourrez la revoir un moment.

— Je reverrai sœur Béatrix ? ” dit la mendiante confondue.

Et alors s’imaginant qu’on lui parlait d’une autre sœur de même nom :

‘Maïs ce n’est plus, reprit-elle, sœur Béatrix d’autrefois ?

— La même, notre chère sœur Béatrix, qui fait depuis trente ans la joie et la gloire de notre maison; la même qui a été élevée dans ce cloître, qui, depuis dixsept ans, est sœur sacristine, le modèle des religieuses, la grande amie de la sainte Vierge. Entrez, et recommandez-vous à ses prières; elles sont puissantes.”

La pauvre pécheresse, ne sachant pas si elle était éveillée, s’avança vers l’église, se prosterna sur les marches et entra à genoux, se dirigeant vers la chapelle

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