LU 3D0UTE
Le doute , c'est Fîgnoraiice absolue , unie au désir de savoir.
Nous ajoutons ces derniers mots, de peur que Ton ne confonde le doute avec F indifférence. L'indifférence ignore aussi , mais par cboix.
Annibal a-t-il passé les Âlpes au col de Suze, ou au grand S t .-Bernard ? — Je ne sais , mais je vais chercher. — Je ne sais, mais que m'importe ?
Ces deux réponses sont bien différentes.
L'indifférence est un état de quiétisme ; le doute un état d'inquiétude»
Le premier de ces états peut durer , parce qu'il n'est pas l'inertie absolue : l'indifférence n'est que relative à de nouvelles recherches qui pourraient troubler la jouissance des vérités acquises. L'indifférent se contente de ce qu'il sait i sans s'inquié* ter de ce qu'il ignore.
Le second état ne peut durer , c'est l'inertie : l'homme qui ne sait pas et voudrait savoir , est un captif qui rêve à la liberté , les fers aux pieds : c'est un malheureux. Il faut sortir du doute , fut-ce par l'erreur.Car enfin, l'erreur même est un aperçu quelconque : l'imagination peut lui donner un instant de réalité. Le doute , c'est le néant dans la pensée.
ir/f l^HltOSOPHIE.
Aussi , qui est-Ç(s qui doute? personne.
Rassemblez le genre humain tout entier : jetez-lui toutes les questions qui peuvent exercer Fintelligence. Voyez-vous comme chacun se précipite pour en ramasser une, deux, le plus qu'il pourra ? Celles qu'il rejette, après les avQtr lues^ lui sont indifle* renies : celles qu'il garde:, ne fut-ce qu!un instant, ont leur solution , vraie ou fausse; soyez-en sûr.
§• ik Peut-on commencer la science par le doute?
■ Non : la vie de l'intelligence comitience par des vëi'ités. Si €ille commençait par le doute, elle s' éteindrait daDs ce doute.
L'enfant qui vient de naitre sait qu'il existe , et n'en a pas douté : il sait les sensations qu'il éprouve , et n'en a pas douté. Ses premières volontés, ses pre- Ûiîéres téQexïons , ses premières connaissances n'auront jamais été xine question pour lui, n'en seront jamais une.
Le philosophe a beau faire, il ne pourra jamais ébranler les pierres fondamentales de TédiSce pour voir ce qu'il y a dessous. C'est une folie de commencer la science par un point d'interrogation.
^ Nous allons plus loin : sans croire aux idées innées^ dont 1à théorie n'aboutit après tout qu'à une querelle de mots , nous pensons avec Descartes qae l'intelligence a la faculté de s'élever par elle-même, sanâ intermédiaire, à certaines vérités, principes de toutes )e»'«9tvés« Ces vérités là , le doute ne les pré-
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cède pas : elles s'éveillent subitement , comme des révélations d'en haut , au bruit de la parole humaine qui leur apporte un nom. Nous les indiquerons dans la seconde partie de cet ouvrage.
Que veut donc dire Descartes, lorsqu'il met le doute en tête de ses recherches philosophiques ?
Admirateurs et détracteurs de ce grand homme , quand voudrez-vous vous entendre ? quand sera-t-il possible de vous faire voir que Descartes a deux pensées , et que de part et d'autre vous n'en voyez qu'une ?
Vous qui prônez ce scepticisme, reconnaissez donc que c'est une feinte , et que ce même homme qui veut faire dans son esprit maison nette , et bannir tous ses jugemens pour les rappeler tour à tour, en a trouvé au fond du logis un , et par conséquent vingt qu'il n'a pu faire bouger de place : sa pensée , son existence , et toutes ces idées , qu'il appelle claires , et autour desquelles il grouppe tous ses jugemens. Est-ce là commencer par le doute ?
Reconnaissez la même chose , vous qui le blâmez d'avoir tout remis en question , et ne lui dites plus qu'avec cette méthode de doute , il ne peut prouver les premières vérités qu'il énonce ; puisque si luimême en fait une question , c'est pour prouver qu'elles n'en sont pas une. Il ne les démontre pas ! Eh ! sans doute , il faut bien commencer par quelque chose qui ne se démontré pas , k moins de reculer toujours. Vous-mêmes, que nous apprenez-vous?d'bù partez-vous ? Du témoignage universel ; et voua
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dites : ce que tout le moude affirme est vrai* J'ai le droit de vous demander pourquoi ; et vous répondez s parce qu'une pensée commune à tous vient de Dieu. £t qui prouve Dieu ? Le témoignage de tous. Vous voyez bien que vous avez tourné sur vous-mêmes ; que vous avez dit : le témoignage est vrai parce que c est le témqignage. Que reprochez -vous donc à Des* cartes? Il a dit : ce que je sens est vrai , car je le sens- La conscience , qu il ne prouve pas , est son point de départ, comme l'autorité du témoignage universel est le vôtre. De quel droit condamnez-vous donc ce grand génie quand vous avez fait comme lui , moins que lui ? Oui, moins, certainement : car ce témoignage universel , pour devenir légitimement la règle de l'individu, a dû passer par l'examen de la conscience individuelle.
Descaries, à nos yeux, n'a qu'un tort, c'est d'avoir mis la première découverte de sa raison sous la forme d'un raisonnement \ c'est d'avoir dit : je pense , dono j'existe. Il eût certes effacé de bien bon cœur ce singulier argument , s'il eût pu prévoir qu'on en ferait un syllogisme , et qu'on supposerait dans sa pensée une généralité dont il déduisait son existence, afia de pouvoir lui objecter : a tout ce qui pense existe l qui vous la dit? n'est-ce pas le témoignage uniyer^ sel ? « misérable argutie , qui s'arrête à des formes de langage , et feint d'attaquer l'idée elle-même : comme s'il n'était pas évident que dans l'esprit du philosophe qui s'interroge > l'existence et la pensée ne sont qu'un seul et même fait. Pourquoi n'avoir pas
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aussi attaqué celte belle démonstration : « j'existe , donc Dieu existe ?» Il fallait en faire un syllogisme. Mais qui eût osé l'entreprendre ? Qui pouvait espérer de réussir * ?
On ne peut donc pas commencer la science par le doute : nous le disons arec Descartes, avec tous les philosophes. Une science est un assemblage de faits : on conçoit que des faits s'appuient les uns sur les autres , mais ou ne conçoit pas que fous ensemble ne s'appuient sur rien , et le doute, c'est rien.
Il y a donc un fait primitif, des faits primitifs sur lesquels on doit asseoir tous ses jugemens.
Quant à l'emploi qu'on peut faire du doute « nous l'indiquerons tout à l'heure.
§ a. Peut-on finir par te doute ?
Pas davantage : il {aut des croyaoces à l'hooime. « il lui en faut i^ tout prix , et le scepticisme le plus qbstiné est broyé par ce dilemme qui le presse de deux côtés.
Ou le sceptique doute vraiment de tout» et alors
* Nous invitons les amateurs de syllogiismè à le tenter. CTest un enthymème, dit-on. £h bien, trouVét la proposition qui manque pour en faire un syllogisme. La conclusion TOUS apprend que Dieu eat le sujet, existe Tattribut. L'antécédent renferme Tattribut, avec/e, qui doit être le iQoyepi terme : c'est la majeure. Ainsi c'est la mineure qui manque, c'est-à-dire la comparaison de Diei^ et de Je, Faites la, si ▼ous pouvez, sans ajouter de termes à Pargument. (f^àjr. h^ théorie du Syllogisme, 2» Section, ch. i, § s^).
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il doute même de son doute , et il ne peut pas dire : a je doute » ; encore moins poser en principe qu'il faut douter.
Où il est sûr de son doute , et alors il Test de sa pensée , de son existence^ de ses manières d'être , de ses facultés , de ses opérations, de ses idées. De quoi donc doute^t-il encore ?
LC; scepticisme est donc une chimère, et il y a plus d'une réponse au que sais-je ? de Montaigne.
Cependant le plussage des hommes , Socrate, allait répétant, sans cesse qu'il ne savait rien.
Certes , il ne savait rien de ce qu'enseignaient^ de ce que prétendaient savoir les sophistes de son temps: il ne savait rien de ce qu'il est. inutile de chercher, parce qu'il est impossible de l'apprendre.
Mais il.savait, il enseignait une Providence^ une loi morale , la conscience qui la sent , la raison qui la conlpifend, la liberté qui peut l'eùfrêindre, la sagesse 'qui dbit l'observer, et Féternelle justice qui punit on récompense. Il siavàit tout cela : sa vie Ta bien prou» vé, sa mort encore mieux.
Si les sceptiqUéls modernes' admettent ces vérités , et sont assez forts pour en voir les conséquences , nous leur permettons de douter de tout le resté.
Et puis , s'il faut le dire^ nous ne croyons pas plus aux sceptiques qu'aux athées ; maiis nous croyons aux charlatans. Et si nous avons dit un mot sur le doute universel y c'est qu'il est bon de prémunir la crédulité humaine, dont il fut toujours facile de se îpuer»
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avec de Vha)jileLé à inanier les mots , de l'esprit pour innover y et de Faudaçe poui*. tUeiiiir;
§ 3* Quel' emploi doif^n/aire du doul^ 2
On n'élève Ttomipe qu ayecde&pr^jugés; saraisun^ en est pleine; etrespfi|.le pliM3i indépendant, avani de muroheir s^ttl , ^ 4 porti^ sadbusrgecQmine; tous les autres.
On appelle /9/ir^'iigi3 un jug^ine^^i^dopté siais e}(ar nien.6ur.la £bi d'auirui.
• Ce jugement peut être justes il peut être laux. Heureux celut qui n'en f eçut que de bons !.
Ainsi y "tUn enfant' veut' tout savoir «t ne peut ]pi^e«qne >piei]( décocarril^ i il questionne ; et vous ré*pondex. Tom*meiit^-'par le besoin de s'expliquer. tout ce qui existe , il -applique aux objiels qui l'entourent l^idée de <ïàuse qu'il a seatie.'Qni m'a àUt? qui a. fait mon père ? qpi li- fait ces arbres , ces gaaons v ees: ani^maux', -eé soleil? 'Vo^S'devanoez son intdligebce'trop lente i i^pOttdre^'VQus lui dites : Un Étveqoe lu ne V0i^ pas, «i qui't#''VOH ;'Un Être- qui n'^estsikimis à ri^^n, et qui p^iit' tout ; qui n'a pas G08imeneé<, ieMnnié' to^i.,'et par- qui tout icemnienee, etc* Je sttpposeiqne^vMÎs aeàevies^ la réponse; qaelie soit toujours )nste,'tèii}6ll]»' comprise ^ et elle le seit si elle est jùste^^arvoitté- parole ne fait que fficonder un '.gttrine. déposé danf. sa pensé^. Eh lMen,.néan« moinsx'est un préjugév^Gej jugement n'est pas à lui , il vient de vous. Dieu veuille qu'un jour il le fa;sse
sien, et le conserve ! Mais enfin je venx qu'il Teiamine , ou il n'est pas digne du nom d'homme.
Or , il viendra nécessairement , cet âge d'examen et de réflexion , cet âge où l'indépendance est un besoin , parce que l'être est tout lui-même , et acquiert là conscience de sa force. Irez-vous alors lui continuer la servitude ?- voUs n^én fei^ Qu'une matchine , que le moindire sophisme va briser ; qu'un éclio vi-^ vant, prêt à répéter toutes les opinions, dût*il les confondre ; qu'un esprit sans vigueur , toujours: disposé à vendre au dernier avis son silence, son approbation on son enthousiasme. Et d'ailleur$ , vous qui voulez que l'autorité d' autrui soit la règle de l'homme, songez que pour un bon. préjugé V0.U3 en rencontrez mille mauvais et dangereux ^ et que pour ceQx4à , condamner le doute qui les exaixtine , c'est condamner la raison qui les rectifie. , .
Laissez donc douter, etuevous inquiétez pas : Is vérité sortira toujours pure de cette épreuve* Celui qui la cherche de bonne foi ne petit r^^eontrer d'erreurs : celui qui ne cherche rien p^i^t^u êtr^ass/ûlli»
Ce doute, tel que nous le recomn^andons, est un retour sur soi-même , une revue. dis :toutes ses opi* nions , de toutes ses croyances, et non pas de tous ses sentimens. Les sentimens sont l'ceuvrç d^ Pieu ; il faut les recevoir et s'y soumçtU'ç.^Le sjeul; retour qu'on doive faire sur eux , c'est un travail, de> mémoire. Il faut se rappeler ce qu'on a senti , «l; douter du reste. La première opération servira de régie i l'autre, et le doute ne durera qu'un moment.