DEUXIEME PARTIE* 5t i
ouvrage. Or quel voeu plus naturel , quel espoir plus profondément enraciné dans le cœur humaîn que cette deqiande, que cette attente d'un bonheur durable ? Gloire , amour , ambition , fortune , nous essayons de tout ici-bas pour être heureux : tout nous promet tour-à-tour, tout nous refuse celte félicité ; même la vertu , car elle n'a de joies solide» que pour celui qui croit aux récompenses à venir.
Qu'on n'oublie *pa8| car tout se tient dans la science^ le début, de ce livre , les principes que nous avons posés en parlant des élémens de la pensée. Tout sen<timent est Faction de Dieu en nous. Le désir du bonheur est le sentiment le plus puissant de tous : Dieu est bon : donc ce sentiment a un objet , et iious en avoir fait espérer la jouissance, c'est nous l'avoir promise.
Ajoutez-y, si vous voulez, cette activité perpétuelle de l'intelligence , ce besoin de connaître qui nous dévore dès nos premières années , besoin qui ne se rallentit et ne s'éteint dans la plupart des hommes que faute d'aliment pour l'entretenir ; mais qui, dans l'homme avide de science et à portée d'en acquérir , devient un foyer brûlant qui le consume. Que demandaient Platon et Aristote, Galilée, Newton, Leibnitz , Descartes, et tous ces génies qui traînent à leur suite le genre humain, et le conduisent on ne sait où? Ce que demande l'enfant du pâtre grossier quand sa curiosité naissante veut connaître la cause de tout ce qu'il voit , de tout ce qu'il imagine, et vient se briser contre l'ignorance paternelle : ce que nous
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demandons tous , quand la nature parle seule : de^ tout savoir. Peut-être ce^ bienfait^hnmense n'est- il pas dû à celui qui n'a rien fait pour l'atteindre : mais la Providence ne doit-elle rien i Fénélon, pour avoiv tâcké de la comprendre et essayé d'e la faire eonnattre ? Pascal, homme stupide, pourquoi toujours travail-i 1er, pourquoi toujours apprendre, si tu n'avais, une fois au terme , rien à connaître ? Il fallait profiter de la folie de tes prédécesseurs, vivre'de paîa, de vin , de repos et d'ipsouçiance^et n'employer ta puissance de calcul que pour additionner lentemenlkdes jours ^ des mois et des années. Mourir tout entier, pour un liomme semblable, ce serait une anomalie, une conr tradiction dans la nature. Son corps, où va-t-il-? nous le savons : il est toujoui;s bon à quelque chose, ne fut-ce qu'à engraisser le sol dont il est sorti. Ma^^ . à quoi bon sa pensée, son génie, son àme ? Je la voyais., naître dans l'ombre , s'élancer rapidement vers la lumière , monter, monter toujours ^ j'aimais à me la figurer se perdant au sein de l'infini, au-dessus d'un horizon qui devait toujours s'étendre à mesure qu'elle s'élevait; et la voici tout-à-coup arrêtée, anéantie ! et cette immense progression fut en pure, perte ! Et Pascal qui raisonnait, qui inventait, qui savait et pouvait savoir encore , n'est plus ; tandis que Pascal qui s'appuyait sur une chaise pour taie pas tomber dans Tabtme, continue à vivre dans la plante qui végète , peut-être dans l'eau que je bois , et dans l'air que je respire] non, c'est impossible.
3^« A sa sagesse.
N'oublions pas que tout s'encbaine dans ta ^[éirité : rappelons qu'une loi existe, et que Thomme a des devoirs à remplir*
Il ce les remplira pas, pu plutôt il n'en aurait plus, ci tout filait i la mort.
En eflet , le Toilà borné k Fintërét personnel , et l'intérêt pjersonnel ici-bas , ce n'est pas d'être le plus vertueux, c'est d'être le plus fort. Si l'accomplisseinent de la loi n'est pas un mérite , si un mérite n'entratne pas une récompense, l'ordre moral e&t anéanti, Çieu n'est passage, Cest en vain qu'on sourr tiendra que le. législateur x^ doit rien à qui fait son devoir ; je répondrai : je ne veux pas le faire , moi i^ y ai le pouvoir de désobéir, j'en use : le droit du maître n'est plus rien , le fait seul est ma règle ; et le fait , c'est que la justice humaine ne peut m'atjteinr dre, car je suis despote ; et la justice divine, pas darvantage , car je vais étre> anéanti*
Quelle sanction peut maintenir Tordre ici-bas ? La loi humaine , l'opinion, la conscience. En voilà^ trois ; chacune d'elles est insuflEisante*
1? Les lois humaines ne punissent pas tous les, délits : il en est un grand nombre dont elles ne «'occupent pas ; elles ne s'attachent d'ailleurs qu'au suatériel de l'acte.f elles ne peuvent lire dans la pensée : et c'est là qu'est le crime. Elles frappent du même glaive deux assassins, dont l'un est souvent cent fois plus coupable, que l'autre. Summum jus % summa injuria*
Les lois humaines ne récompensent pas. Ingé^
dans la vertu , plus il s'affermit dans raccomplîsse-' ment de ses devoii's , moins il éprouve de bonheur à bien faire : que les remords du criminel diminuent au contraire à mesure qu'il accumule les forfaits : que d'ailleurs , sans Fespoir ou la crainte d'une autre vie , la satisfaction du juste et les tourment du, méchant ne sont plus que des pré|ugé& : que cette action de Dieu sur l'homme es^t donc beaucoup, moins une sanction de la loi q;U^lu avertissement ; un avant-goût des peines H des sécompeiises promises: que c'est, en un mot, une preuve éclatante de la vie future plutôt (pi'une raison pouren d&uter^^
Enfin, une seule obsei^ation i ce sujet préviendra tous les sophismes et complétera la démonstralion^
Il faut, pour l'ordre moral , une peine à tous les, délits, une récompense à toutes les bonnes actions.
Eh bien , que direz-vous , si je vous prouve que , sans une autre vie , les plus belles actions sont per^ dues y et souvent les plus gran^ds crimes sans çhàti<« ment?
Quelle est la yerlu.ta.plus sublime ? Le déyoûmenl^ pour ses semblables*
Entouré de vingt baïonnettes ,, menacé de la mon s'il dit un mot, 4'Assas crie ^ « A moi d'Auvergne ,. ce sont les ennemis \ » D'Assas tombe percé de coups ; montrez-moi sa récompense.
Montrez-moi la peine de l'assassin qui se tue après, avoir frappé sa victime*
Voulez-vous après cela qu'il ne faille ni châtiment i l'un, ni prix à Tautipe ? Alors blâmez d'Assas , au^^
\aht que rassassin ; mettez-les sur la même ligne : ai tés qu'il n'y a pas de devoir^, pas de loi, pas dé Dieu; dites qu'il n'y a rien; car sans Dieu^ rien n'existe.
Nous le Hpélbn's en finissaht ; n'ou^ n ayons bru devoir discuter ces grands dogmes que dans l'intérêt de la science , plutôt pour écarter Terreur que pour établir la vérité : l'existence de Dieu n a pas Ibesoin de nos preuves , ni l^immortali té de l'âme de nos déclamations : pour croire en Dieu, il suffit^ comme dit Cicéroh) de lever lès yeux : et quant à nous^ tnalgré l'exactitude de nos raisonnemens , nous sommeis convaincus que le dernier sonrire, la bénédiction d'un père tnourant en apprennent plus sur la vie future que tous lés syllogismes de la philoisophiei
iM*
3l8 PHILOSOPHIE.
ir* DIVISION. - LES PRECEPTES.
Ih s^agit maintenant de diriger Thomme dans Texerciee des facultés morales que nous lui ayons reconnues, et de lui apprendre à conformer sa con* duite aux vues de son créateur. Nous allons parler des devoirs.
Les devoirs, selon les Stoïciens eux-mêmes, se mesurent sur les rapports ^. Ainsi leur fameux axiome : omnia peccata sunt paria , était mauvais , puisque le mérite ou la faute doivent croître en raison du nombre des rapports qu'on observe ou qu'on néglige. Voilà pourquoi le parricide est un crime beaucoup plus monstrueux que Thomiclde ordinaire.
Le moraliste doit donc classer les devoirs d'après les rapports ; mais il faut avouer que la tâche est difficile. Quelle que soit la division qu'on adopte, elle sera nécessairement défectueuse , parce qu'elle présentera séparé ce qui est toujours uni. L'homme de la famille €st en même-temps l'homme de l'état, l'homme de l'humanité i l'homme seul , toujours seul , sans rapports avec ses semblables et par conséquent sans devoirs envers eux, est un être inimaginable, une
* Ta xadiQxovTa, wç iTrtTrav , ratç <T)(^s<Tsvt TrapapterpiÏTai. Epie tète.
DEUXIÈME PAKTIB. 3i9
liypotlièse contre nature. ISons ne signalerions pas cet ii^convénient s'il n'existait que dans le rappro* cbéimfe.i^tr des théories et des faits : mais ici la science pratique en peut souffrir : les devoirs de patriotisme par exemple modifient les devoirs de famille. Il est donc impossible de ne pas faire continuellement Yentrer les divisions les unes dans les autres. D'un autre rôté , composer la science sans divisions nous semble une faute beaucoup plus grave. De deux maux nous choisirons donc le moindre ; et d'après le même principe , nous adopterons la division qui nous a paru la moins mauvaise. Nous regrettons d'être forcé d'ajouter que ce n'est pas la plus usitée *.
L'état de l'homme moral étant fort compliqué, nous prendrons la marche analytique , partant de la situation la plus simple pour arriver à la plus composée. L'homme seul, l'homme en famille, Fhomme en société, comme homme et comme citoyen; tel sera l'ordre que nous allons suivre , et que nous indiquerons par ces titres : morale indwiduelle; morale domestique; morale sociale. Nous comprendrons du reste dans ce cadre toutes les questions qui se présenteraient dans un autre. Nous prions cependant
* On donne ordinairement à nos devoirs la division suivante : Devoirs envers Dieu, envers la société, envers nousmêmes.
Nous n avons pas de devoirs envers nousrraêmefli; ou bien le sens du mot envers change complètement du second titre au troisième. C'est , selon nous , un grand défaut en logique.
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le lecteur de se souvenir que nous àllbiis trayaillëif sur trois abstractions, et de ne pas s'inquiéter'si des ténsidérations prises dans les trois sectioiis'èJAifoîs se mêlent de temps en temps à celle que nous lui mettrons souis les yeux. Nous souhaitons de tout notre cœur un ordre plus parfait que le nôtre : mais nous n'osons Tespérer ; et dans l'impuissance de lé trouver nods-méme, nous avons cru devoir nous contenter de celui-èi»
ï" SECTION. —MORALE INDIVIDUELLE:
ce Aimer Dieu par-dessus toutes choses , et lé |>roichain comme soi-même. » Telle est la loi cbrétienne; Remarquez qiie le divin législateur n'a pas dit : « Aimez-vous vous-mêmeSé » Il s'en rapportait à là tiature de l'homme i à la nécessité instinctive. L'ainour de soi , dans la morale 5 n'est pas Un devoir , c'est une règle. Ou nous n'entendons pas le précepte que nous venons de citer, ou il signifie: «Aimez Vos semblables : voulez-vous savoir comment ? Consultez-vous, voyez comme vous vous aimez vous-: mêmes. »
Si rhomme , c[U6 nous supposons seul , devait toujours l'être; s'il n'était pas appelé à prendre rang dans la société de ses semblables, du ne pourrait lui
DETJXIÈME PARl^IE. 3s'l
priescrire aucun devoir : tout au plus aurait- il à remplir quelque oblîgalion envers son Créateur; en supposant qu'il parvint à le connaître. Quant k ses facultés^ elles s'exerçeï*aient par le f^iit, mais aucune loi n'en réglerait Texercice. On n'a pas besoin de dire 4 l'homme : ïais ton bonheur. 11 est ridicule de lui dire : c'est ton devoir d'être heureux.
Tous nos devoirs , même individuels , ont donc un but social : et nous ti'ouvbtis dlsins ce fait une preuve dé plus de lia sagesse divine. La Providence à voulu le bien de tous , puisqu'elle a voulu que l'intérêt personnel lui-même, Tégoïsme, qui par nature tend à s'isoler, ne trouvât satisfaction complète que dans ce qui fait l'ordre et Te bonheur général.
C'est dans cette vue que notis allons considérer là motale individuelle.
L'homme a des devoirs comme créature, comme être intelligent et moral. Les premiers ont Dieii pour objet; encore, comme on va le voir, la société en réclàme-t-elle sa part. Les autres sotit tout pouil elle;
philosophie; 21
Sa PHItOSO^RI^.