‹ Nouveau système de déligation chirurgicaleChapitre 1 sur 30 · Nouveau système de déligation chirurgicale · texte numérisé non relu

Nouveau système de déligation chirurgicale

Les meilleurs enseignemens , les plus belles leçons qu’on puisse prendre et recevoir, pour apprécier et diriger le traitement de toutes les fractures, consistent dans l’observation de la marche de la nature, lorsqu’elle est livrée à elle-même, dans l’acte qui amène la consolidation et la guérison du plus grand nombre de ces lésions.

Elle se suffit, en effet, à elle seule et sans aucun secours ou support étranger (attelles), dans presque toutes les fractures crâniennes, faciales , sternales , costales, scapulaires, vertébrales, pelviennes, et

celles de la plupart des os du carpe, du métacarpe, du tarse et du métatarse. Cependant, s’il s’agit aussi des os principaux des membres, je pourrais joindre à cette longue liste, les fractures rotuliennes, olécraniennes, claviculaires, celles du col fémoral, et, peut-être encore, celles du col de l’humérus, où faction des attelles est, bien évidemment , sans but et impossible.

En examinant ce qui se passe dans cette opération naturelle, on trouve que, en vertu de l’organisation propre et de l’entourage particulier des pièces osseuses , les fragmens se soutiennent les uns les autres, plus ou moins exactement, et que leur position respective ne peut guère changer, pendant tout le temps nécessaire à leur soudure; de manière que celle-ci peut s’effectuer, facilement, exactement et spontanément.

Tout le secret des heureuses guérisons et des cures brillantes que la nature opère, « sans Finterven- » tion des bandes, compresses, attelles, etc., et, » souvent même, sans égard pour les mouvemens » divers auxquels le corps peut se livrer; tout le » mystère repose donc, dans la popition respec- » tive, qu’ont reçue les parties affectées, et dans « les moyens naturels , qui tendent à la maintenir » invariablement telle. »

Il suit de là , que , dans toutes les circonstances où nous devons venir au secours de la nature, nous ne saurions mieux faire que d’imiter ses procédés, et de rattacher nos moyens artificiels à ceux, si

surs et si simples, dont elle nous offre les modèles. Du moins aurions-nous tort de nous en écarter, si, d’ailleurs, la raison et V expérience se prononçaient en faveur de ces moyens , et s’ils réunissaient les plus grands avantages avec le moins possible d’inconvéniens. Là donc, où il faut que le chirurgien coopère à la guérison des fractures, il doit s’enquérir, avant tout , de la meilleure position à donner aux fragmens, et, ensuite seulement, des moyens propres à la conserver invariable.

Cette manière de poser le principe fondamental du traitement de toutes les fractures, en le rapportant, presque tout entier, à la position, et en ne faisant jouer, aux attelles, qu’un rôle tout à fait secondaire et éventuel ; cette proposition, dis-je, pourra paraître bien étrange et être contestée, mais détruite : JAMAIS. Elle sera si souvent mise en lu* mière , dans le cours de ce mémoire, qu’elle finira même par être érigée en véritable axiome.

Elle est, au demeurant, d’une haute importance pratique, car elle implique la possibilité, pour les chirurgiens , de se passer, plus ou moins, des moyens contentifs connus, et de les remplacer par d’autres plus convenables. Ainsi donc, les attelles d’aujourd’hui , même les mieux combinées, pourraient, en d’autres temps, être mises de côté, si, pour obtenir le même effet qu’on a en vue de nos jours, parleur emploi, on avait, à sa disposition ,, d’autres agens tout aussi sûrs, mais plus commodes et plus faciles à appliquer et à supporter.

il vaut donc la peine, ce semble, d'aller à la recherche de ces secours nouveaux et mieux entendus; car il serait peu raisonnable de supposer et d’admettre, que, pour cet objet, nous soyons arrivés au mieux possible et désirable, et qu’il n’y ait plus rien , ni à faire ni à espérer. Une pareille prétention, aussi désespérante que contraire à la marche de l’esprit humain, ne pourrait tenir, d’ailleurs, en présence de faits très-graves et par trop nombreux.

Deux systèmes sont actuellement en présence, au sujet des attelles. L’un qui, très-probablement, a pris naissance avec l’espèce humaine, et dès les premières lésions survenues aux hommes, dans la continuité des os de leurs extrémités, se compose de plusieurs petites attelles, placées et attachées sur le pourtour du membre, de manière à emboîter ce dernier, tout entier. L’autre, qui ne date guères que d’un quart de siècle, résume toutes ces petites pièces en une seule et unique , d’une trèsgrande dimension, et qui, constamment placée au-dessous du membre ( hyponarthécie ) , laisse en liberté le reste de sa circonférence.

Le premier de ces systèmes ne suffit pas, à lui seul; car, il faut, de toute nécessité, lui associer encore l’écharpe, s’il est question du membre supérieur; et un équivalent pour le membre inférieur, c’est-à-dire, LE LIT.

Le second système porte, avec soi, son écharpe pour l’une et l’autre des extrémités , et pour obte-

nir, en même temps, tout ce que la position bien entendue est en droit de réclamer.

Le premier de ces modes, abusant de son droit d'aînesse, étend son sceptre despotique sur tout le monde chirurgical; tandis que l’autre commence à peine à être connu de nom, n’est adopté que par un très-petit nombre de praticiens, et partage le sort qu’ont eu et qu’auront, toujours, la plupart des innovations, même les plus heureuses.

Mais cet abandon est trop peu réfléchi, trop injuste et trop fâcheux, pour qu’en l’absence d’un défenseur plus habile, je cesse de lutter en sa faveur, et de remplir, par là, un vrai devoir de conscience.

Rien, au reste, ne prouvera la supériorité que le nouveau système a sur son aîné, que l’examen et la comparaison que l’on peut en faire, s’il s’agit, surtout, de leur application aux fractures graves et compliquées des extrémités inférieures.

L’appareil ordinaire exige un nombre , plus ou moins considérable, d’aides intelligens, soit pour la réduction , soit pour les pansemens consécutifs ; viennent ensuite les bandelettes, et l’éternel et inutile bandage de Scultet, les compresses, les paillassons et les remplissages de toute espèce, dont on surcharge une partie déjà très-sensible , douloureuse, engorgée, déchirée, gangrenée peut-être ou prête à l’être. Les attelles, enfin, toujours indispensables, et qui ne peuvent agir que par une compression plus ou moins forte, doivent nécessaire-

ment augmenter la plupart des accidens déjà assez fâcheux.

Le membre caché et, pour ainsi dire, enchâssé dans un appareil aussi épais, ne peut être examiné qu'au moment des pansemens. L'inflammation, ses suites, et les dérangemens des fragmens ne peuvent être aperçus, assez à temps, pour pouvoir y remédier. Dans les nombreux cas de fractures compliquées, et où les pansemens doivent être multipliés, il faut que le malade soit, en quelque sorte, sous la main du chirurgien; et l’on sait, d’ailleurs, quelle que soit l’habileté de ce dernier et celle des assistais, combien ces pansemens sont , pour la plupart, douloureux et pénibles.

Ajoutons que, pour les extrémités inférieures, le malade est nécessairement obligé de rester, presque immobile, sur le dos, et qu’il ne peut changer de position , satisfaire à des besoins indispensables , sans occasioner de vives douleurs, et sans risquer de déranger le rapport exact des fragmens entr’eux. Enfin, et chacun le sait, il est des cas si fâcheux, où l’appareil ordinaire ne peut nullement suffire, pour parer aux accidens graves, que les complications et leurs différentes phases amènent fréquemment à leur suite; il devient insupportable, il ne peut s’opposer à la difformité du membre, et il ne laisse, malheureusement, d’autre ressource, que celle de l’amputation.

Tous ces graves inconvéniens n’ont point échappé aux meilleurs observateurs. Ils sont présentés, par

exemple, sous les couleurs les plus sombres, à Y article Fracture , du grand Dictionnaire de chirurgie de Rust, où Fauteur en prend occasion d’avertir, combien il importe de n’appliquer l’appareil , qu’après qu’on se sera rendu maître des principaux accidens.

L’un des premiers chirurgiens de l’époque, M. Lisfranc, les a, de même, si bien sentis, qu’il est arrivé à cette conclusion, laquelle il a cherché à soutenir de toute la puissance de son talent et de son exemple : « Qu’il y a avantage d’attendre (même » six ou huit jours), avant la pose de l’appareil, et » jusqu’à-ce que la réaction ait été suffisamment » dissipée, à l’aide d’un traitement approprié; » et « il ajoute : « que l’omission de ce précepte capital, » est cause de l’intolérance des moyens contentifs, » de la gangrène, et d’autres accidens sérieux, chez » certains sujets bien constitués d’ailleurs. »

Un grand nombre de chirurgiens anglais ont également insisté, tout récemment, sur cette étrange pratique, contre laquelle s’élève, à bon droit, M. Hollam , chirurgien du Nort London hospital. (Voyez la Gazette Médicale du 23 février 1 837, page i2i, et ma lettre, sur ce sujet, dans la même feuille, page 127. )

Eh quoi! On redouterait l’application des moyens spéciaux , exclusivement destinés à remédier aux accidens causés par les fractures , précisément alors que tout parle en leur faveur! On reculerait devant la réduction immédiate de pièces dures, irrégulières,

et qui, semblables à des corps étrangers , se portent rudement et dans tous les sens, contre des tissus délicats, déjà enflammés ou surirrités! On les verrait meurtrir, piquer, perforrer , scier , et déchirer toutes les parties voisines, sans s’émouvoir, et sans oser porter des secours prompts et efficaces. ! On aurait peur, surtout, de se servir de ses propres agens contentifs, de ses moyens de prédilection, dans ces circonstances graves, où Ton ne saurait trop se hâter de replacer des bouts d’os fracturés , de les maintenir réduits, et d’empêcher leur vacillement, et leur action nuisible et incessante, sur tous les organes environnans!

Ce sont là de grandes et fatales erreurs! Mais je m’empresse d’ajouter , qu’il faut moins en accuser la science et les artistes, que la pénurie des moyens, et l’imperfection des ressources de l’art; que c’est ici, bien évidemment, une question d 'instrument , plutôt que de PRINCIPES; que l’un peut être mauvais et doit être perfectionné, tandis que les autres sont immuables et hors de cause ; et que, d’ailleurs, cette

discussion, qui se rattache, tout-à-fait, à la mécanique chirurgicale, et à tout ce qu’on peut en espérer ou craindre, doit, par cela même, rentrer, plus ou moins, dans le pronostic des fractures. En effet , tout le monde est d’accord, avec l’expérience et la raison , qu’on ne saurait mettre trop de soins, pour éviter une fâcheuse position des fragmens, pour limiter des mouvemens ou des vibrations qui ne tendent qu’à réveiller, et à tout propos, des douleurs inutiles et

des accidens déplorables; et pour calmer le moral du blessé, par la certitude d’une fracture réduite, au lieu de le tenir en suspends, par la perspective d’une grave opération à subir.

Je le répète , tous les hommes de l’art n’ont qu'une seule et même opinion sur tous ces points; et il ne saurait en être autrement. Mais les moyens propres à arriver, toujours et impunément, à des résultats favorables , n’ont pas toute la confiance des praticiens; et ceux qu’on leur propose sont bien faits pour les arrêter et les effaroucher; ils semblent même n’y apercevoir, ni plus ni moins, que le grelôt de Rodillard.

Je sais bien qu’on n abandonne pas, tout-à-fait, ces fragmens à eux-mêmes, et que, dominé par la nécessité, et cédant à son empire, ainsi qu’à cî’heureuses inspirations , on cherche à donner, aux os brisés, une situation convenable , et à les y maintenir.

Mais, si l’on réussit, assez souvent, par des moyens simples et imparfaits, à prévenir et à calmer l’orage, et à mettre les parties en voie de guérison , avant cette pose si redoutée de l’appareil , pourquoi ne pas persévérer? pourquoi hésiter à faire un pas de plus, dans cette même direction? pourquoi ne pas perfectionner ces mêmes moyens, en suivant les principes sur lesquels ils sont fondés? Et comment ne voit-on pas , que la seule position qu’on a donnée, et qu’on s’est appliqué à conserver, tant bien que mal, est le point dominant, soit pour empêcher et traiter les symptômes accessoires, qu’on redoute, soit pour

favoriser l'heureuse formation du cal, qu’on désiré et recherche.

Hé ! que ne se rappelle-t-on , à ce sujet , le fait chirurgical si connu de l’aliénée? et que ne puise-t-on une grande et belle leçon dans ses petits et rusés manèges? Elle s’était cassé la jambe, et, Dieu sait! avec quel soin, le chirurgien de la maison s’était empressé de prodiguer tous ses moyens ! Aussi ne tardèrent-ils pas à devenir intolérables. Mais voyez la méchante ! Elle enlève, aussitôt et une à une , toutes les nombreuses pièces contentives, et les applique, fort adroitement, à la jambe saine; puis, elle place , arrange et cache l’autre, de son mieux, et ne présente plus, au docteur, quand il vient la voir, que celle qu’elle a si artistement emmaillotée. Celui-ci ne s’aperçoit pas d’une supercherie, qu’il ne pouvait soupçonner; il continue ses pansemens, avec toute la gravité requise ; s’émerveille de l’admirable docilité et de la prudente résignation de sa patiente , qui ne veut pas même souffrir qu’on arrange son lit; il ne peut assez se féliciter d’un succès aussi complet; et n’est désabusé, au bout de deux mois, que lorsque cette femme lui rit au nez , en lui montrant la jambe qui avait été véritablement cassée, et qui n’était point mal guérie.

Que de bévues on se fut épargné; que d’accidens on eut évité et qu’on est obligé d’avouer, si, au lieu d’insister sur un appareil , semblable à celui dont les Rust , les Lisfranc et tant d’autres sommités chirurgicales font encore usage (tout en les présentant

comme d’une application dangereuse), les malades eussent eus à leurs côtés , une adroite et ingénieuse Folle, pour les en délivrer et changer du fatras contre une position convenable !

Page 1