IV. i
ceux-là se faufilent sans extrait de naissance, obscurs et honteux, vrais enfans trouvés du vocabulaire. Les seigneurs sont les substantifs; car, qu'est-ce que l'adjectif? un valet, un serf, presqu un participe, un esclave qui relève du maître, un zéro qui n'a de valeur qu'à la suite du chiffre, un maréchal d'empire derrière Napoléon, une existence de caniche enfin, un métier d'ombre, un humble serviteur, un inféodé. Mais le substantif, l'aristocrate de la langue , le noble grammatical ordonne et est obéi ; il a ses coureurs et sa suite ; il fait marcher en avant le pronom soumis , en arrière le verbe fidèle , puis le stupide adverbe, ce sourd et muet de la phrase, toujours prêt, croisant les bras et attendant.
Souvent des révolutions, des commotions, des secousses violentes dans la linguistique , ont déplacé les existences, soit de bas en haut, soit de haut en bas. On a vu de roturiers adjectifs monter orgueilleusement à Fétat de substantifs. On a vu
aussi des substantifs descendre d'abord à Fhumi-
liation moyenne de l'adjectif , dégringoler plus bas encore, à la condition; brutale de l'adverbe: dernière dégradation dont un mot ne se relève pas!
Le sort des mots est dans la main de celui qui tient toutes les destinées! Mais les mots sont tou-
jours comme les hommes. Une fois montés, ils apparaissent tyranniques , usurpateurs , sans honte et sans retenue, s'imposant partout, se donnant des airs de dictature et de pouvoir absolu, jusqu'à ce que le flot qui les porta au faîte, les remporte dans les has fonds de l'abécédaire académique.
Le despote du jour est le mot artiste. Jamais roi légitime n'eut autant de sujets , jamais courtisane n'a compté plus d' Alcibiades. C'est la Vénus du dictionnaire, une expression publique, une prostituée qui court les rues , qui agace les passans, et que le premier venu épouse sur le trottoir. Chacun porte ses banales couleurs; sa cour est une cohue. Les coiffeurs, les vaudevillistes, les vitriers, les actionnaires de théâtre, les pédicures, les garçons de café , les députés , les décrotteurs , les marchandes de modes , le ministre des beauxarU, les vendeurs de contre-marques , les chiens savans , les académiciens , les éléphans instruits , les puces travailleuses , les bêtes et les hommes de Franconi , tout le monde veut être artiste.
Il y en a bien d'autres :
Le dey d'Alger, artiste.
Vidocq, artiste.
Pour avoir inventé le clysopompe , artiste.
Pour avoir gâté les Tuileries, artiste.
Tous ceux qui touchent la main de Victor Hugo , artistes.
M. Soult, pour ses tableaux espagnols, artiste.
M. Edmond Blanc, parce qu'il est licencié en droit et martyr de la Croix-d'Honneur, artiste.
On n'en finirait pas à nommer tous les substantifs de l'adjectif à la mode. L'art est presque un culte , une religion nouvelle qui arrive bien à propos, quand les dieux s'en vont et les rois aussi. L'argent même, ce pouvoir de notre temps, est forcé de reconnaître une force rivale. Les banquiers veulent être artistes. Il n'est pas d'homme riche, fut-il sourd, aveugle et idiot, qui ne possède un piano, une collection et une bibliothèque. M. Séguin, si connu à l'occasion d'Ouvrard et de ses vingt mille francs à dépenser par jour, fait faire trois cent soixante-cinq violons par in.
Au train que va la mode en France , je ne désespère pas de nous voir tous devenir artistes. Les artistes étaient rares autrefois; aujourd'hui ils sont nombreux , au moins de nom , les uns avec des rentes , des libraires qu'ils paient, des journalistes qu'ils régalent : c'est la littérature byronienne ou l'école des cabriolets; les autres avec des dettes, les coudes percés et les mains négligées: c'est le genre lycantrope. La différence entre eux tous n'est que dans la forme. Autrefois il fallait
être martyr afin de mériter la palme d'artiste; il fallait se sacrifier corps et âme afin de conquérir ce beau nom ; il fallait oser crucifier un homme comme ce peintre qui avait besoin d'une agonie ; mourir en prison comme le Tasse , de faim comme Camoé'ns ; oublier avec Callot , pays , fortune, noblesse, pour aller étudier en Italie, ou bien se faire attacher au mât comme Vernet, pour peindre la tempête d'après nature. Mais alors il n'y avait pas de ministre des beaux-arts, d'enconragemens aux beaux-arts, d'académie des beaux-arts; le génie était libre, et ne recevait de personne la commande d'une inspiration de vingt pieds de long sur dix de large. Aujourd'hui le mot va à tout et à tous. On est artiste comme on était propriétaire, c'est la qualité de celui qui n'en a pas.
On a dit souvent des bons artistes du vieux temps qu'ils avaient des croyances ; que Raphaël par exemple était inspiré par la foi , sans doute en faisant de sa maîtresse le portrait de la Vierge ! Mais Fart lui-même est une croyance. Le véritable artiste est le prêtre de cette religion éternelle, qui diffère de toutes les autres; car elle crée au lieu de détruire. Aussi Dieu est le premier artiste , car il a fait ce monde , et quelle ceuvre que le monde! Quelle harmonie, quelle
proportion dans ce grand drame dont le soleil , la terre et l'océan sont les premiers acteurs! A l'entour de ces chefs d'emploi, que de figurons, de comparses, de rôles subalternes! Où trouver de plus riches décorations , où entendre un orchestre plus retentissant que le tonnerre? La toile est levée. Le soleil, rival de l'océan, lui dispute la possession de la terre , cette fiancée couronnée de fleurs : c'est à qui l'aura? Leur querelie bouleversera toute la nature. La lune, confidente du soleil, le sert pendant son absence autant qu'elle peut, mais en vain. Le premier acte finit au déluge, l'océan triomphe; mais l'arc-en-ciel est là, ce satellite du soleil qui promet secours à l'épouse inondée. Au second acte, Focéan s'enfuit à toutes jambes devant les feux de son adversaire, et rentre dans les coulisses: l'action en est restée là depuis lors , malgré la trahison des hommes qui aident le vaincu de toutes leurs forces, qui coupent, fendent, creusent et canalisent cette pauvre terre dans tous les sens, et veulent absolument faire monter la maréehasse jusqu'à la butte Montmartre. Nous verrons bien au dernier acte.
Dieu donc a créé tout cela, et, si nous en croyons la Genèse, il l'a créé en six jours, et il a flâné tout le septième, l'artiste qu'il est. Il flâne
même toujours depuis ce temps ; aussi a-t-il fait • l'artiste à sou image.
Mais si Dieu est artiste, l'artiste est Dieu, puisque Fart c'est la vie, l'animation, la création. Dieu est le saint des artistes, comme saint Eloi lest des orfèvres, comme saint Georges des guerriers. Quelle corporation puissante que celle qui a Dieu pour patron ! aussi quelle taille il faut avoir pour marcher sous une telle bannière! La jauge est placée haut pour les fronts qui s'y mesurent. Le nom d'artiste ne va pas seulement aux poètes, aux peintres, aux sculpteurs, aux musiciens, aux architectes, aux comédiens, aux mollets de la danseuse ; il appartient à tous ceux dont le génie a été créateur. Le médecin Broussais n'est-il pas un grand artiste, lui qui a inventé son admirable physiologie? n'est- il pas plus créateur que cet architecte qui s'est souvenu en France des colonnes grecques, et a bâti pour la bourse un temple athénien sur le pavé de Paris?
Ainsi, soyez roi, menuisier, avocat, maçon, ou médecin, qu'importe, si vous avez cette partie de la puissance divine , si vous avez cette intelligence qui trouve et féconde? Au contraire, soyez membre de l'institut de peinture, architecte du roi, poète lauréat, ou rédacteur de
feuilleton , si vous imitez , si vous ne créez rien , vous n'êtes pas artiste. Vous aurez beau ne pas vous raser ^ ne pas vous couper les cheveux, mourir de faim , porter des habits comme personne, avoir de l'encre à la figure et de la couleur à vos doigts ; eh! mon Dieu , tout le laisseraller, tous les cheveux longs du monde, n'y pourront rien. Vous ne serez pas plus artiste que le garde national qui soigne ses buffleteries, et se rend esclave du fourniment.
Won, tous ces jeunes gens qui revêtent la ca-, goule, se font truands, parlent moyen âge, et jurent par les tours de Notre-Dame; qui sacrifient leur individualité, et mettent toute leur gloire à imiter, à copier, à venir à la queue, en tenant le maître par les pans de son habit , tous ces jeunes gens ne sont pas artistes. Que devient l'originalité , cette qualité essentielle de l'artiste? Voyez-les : ils sont tous taillés sur le même modèle , ils ont tous la même allure , le même but , la même langue. En moutonnant tous dans la même voie, sur les pas les uns des autres , ils ne prouvent pas seulement la puissance du premier qui les mène, mais encore la faiblesse de ceux qui le suivent.
La manie ordinaire des jeunes artistes de vouloir vivre hors de leur temps, avec d'autres idées et
d'autres mœurs, les isole du monde, les rend étrangers et bizarres , les met hors la loi , au ban de la société; ils sont les Bohémiens d'aujourd'hui.
Ainsi , ils ont une langue à eux, un argot d'atelier, inintelligible pour le reste des humains. Cet argot consiste le plus souvent a remplacer la dernière syllabe de chaque mot par une terminaison qui devient commune a tous. Par exemple , au lieu d'épicier, ils diront : épice-mar; un artiste, un artis-mar. Ainsi des autres.
Ils nomment bourgeois quiconque n'a pas chez eux droit de cité , comme les Romains disaient les barbares. La plus grande injure qu'ils puissent s'appliquer, est de s'appeler rococo, pair de France, empire, perruque, comme il faut, académie, académie! dernier degré du bourgeois !
Quelque temps qu'il fasse, ils ne pardonnent pas le parapluie. Ce qui les distingue surtout , c'est l'horreur du confortable. Chez eux toute élégance est proscrite ; le col de chemise est aboli et ne peut jamais être rétabli; les gants sont des chimères: ils disent du savon ce que Brutus a dit de la vertu : c'est un vain mot. Ils vendront leur habit neuf pour avoir un fauteuil vermoulu, et se passeront de diner pour acheter un plat cassé de porcelaine peinte.
Ordinairement l'égoïsme ne vibre en eux que lorsqu'on touche à leur talent.
D'ailleurs le désintéressement, la fraternité, l'égalité, ces vertus des enfans et des pauvres, sont leurs vertus. Ils partagent leur cuivre , peutêtre garderaient-ils leur or? Par bonheur, ils n'en ont pas !
Certes, Béranger pensait à eux quand il composait ce philosophique refrain:
Les gueux, les gueux Sont des gens heureux, Qui s'aiment entr'eux, Vivent les gueux !
La pauvreté est leur veau d'or; ils en sont fiers, ils s'y complaisent, ils l'idolâtrent. Libres quand même, gais, insoucians, ils sont dans l'âge où Ton chante à cœur joie :
Pan! pau! c'est la fortune, Pan ! pan! je n'ouvre pas.
Ils sont dans Page où l'on ne comprend pas le bonheur matériel de la vie , où l'on maudit Faust vendant ^son âme au profit de son corps : aussi , sans grande préoccupation politique , les artistes sont pourtant ceux qui haïssent le plus l'homme qui a prostitué sa conscience , qui a* changé de
parti avec la fortune, qui se fait l'esclave mercenaire des biens terrestres et des jouissances brutales.
Leur plus grande dépense est d'imagination ; ils en ont tant. Aussi puissans que Jésus , ils changeront le vin à quinze en Bordeaux le plus généreux, et sont capables de s'enivrer avec de l'eau filtrée. Que leur importent les richesses royales , les dîners ministériels , les hôtels de Rostchild, à eux qui rêvent mieux que tout cela, à eux qui trouvent le soleil plus doré que tous les lingots du monde; à eux, troupe voyageuse, inconstante, qui habite l'univers comme un immense palais, qui jouit de tout sur la terre, d'une paille qui vole, d'un oiseau qui chante, d'un rayon qui luit?
Ils ne conçoivent donc rien aux plaisirs veloutés de la vie aisée, de la vie tranquille, toujours égale, toujours assurée. Non, ils ne veulent pas de feu qui dure. Ils veulent avoir chaud et avoir froid , tantôt riches , tantôt pauvres , éligibles aujourd'hui, demain lazzaronis, tournant avec la roue en bas et en haut, marchant et dans la boue et dans les fleurs. Tout ce qui pourrait les attacher là ou là leur répugne. Fi des doux liens , des affections, de ce qui fait le charme de l'existence ordinaire. Ils ont horreur de la famille.
Les meilleurs sont bâtards; d'autres non moins forts se débaptisent. S'ils ont eu des parrains du nom de Jean, ils s'appellent Jeban, d'Edouard ils font Edward, du cigare ils font une cbique.
Le tabac est ce qu'ils estiment le plus au monde, mais le gros tabac , dit tabac de caporal; ils méprisent les Turcs qui fument des roses.
Qui les a vu vivre , croit aux cinq sous du Juif errant. Le riche est l'être dont ils ont le plus pitié; après le riche, c'est l'homme qui a des enfans.
Il faut, pour bien connaître cette classe à part de la société parisienne , avoir assisté à leurs travaux et à leurs plaisirs. Leur gaîté est spirituelle , mais grossière , presqu'à la façon d'Odry , incompréhensible pour quiconque n'est pas initié aux mystères de leur Baal. Certes, le premier bourgeois venu qui a fait de bonnes études, remporté des prix de thème au collège, expliqué même les œuvres de Tacite; qui est aussi fort qu'on doit être pour gagner sa fortune et figurer honorablement dans le monde , un de ces hommes enfin qui passe pour homme d'esprit ici-bas, ne concevrait rien à l'esprit ordinaire des ateliers, et ne trouverait rien de si bête que des artistes qui plaisantent.
C'est qu'alors ils se reposent.
LES ARTISTES. l3
Si vous voulez avoir une idée de la.facon dont on peut recevoir un Polonais à la cour de Russie, un chien dans un jeu de quilles , un décoré de juillet chez Louis-Philippe , entrez pour la première fois, vous homme du monde, vous bourgeois , dans un atelier de peintres , par exemple î
Vous désirez parler au maître , peut-être , ou à un élève , n'importe ; vous ouvrez la porte , bien.
— Ah! c'te tête!
— Hé! quelle tête!
— Oh! la têteî
— Hu! la tête!
Explosion générale ! Vous voilà reçu. Vous êtes rouge jusqu'au bout des oreilles. Vous n'osez ni avancer ni reculer....
— Que demande monsieur?
— Qu'est-ce qu'il y a pour votre service?
— Vous voulez vous faire arracher une dent?
— Avez -vous besoin d'une bonne paire de bretelles?
— Combien demandez-vous pour poser?
— Fermez donc la porte , vous faites fumer î
— La pipe vous incommode? Asseyez-vous.
Tout cela est chanté sur l'air de Robert le
Diable : Oui, l'or est une chimère. Ils déconcerteraient même un procureur-général.
Si vous ne perdez pas la tête au milieu de tout
*4 ^AIIIS MODERNE.
ce tapage, .a la bonne heure! Mais si votre patience est à bout; si , pour sortir de tout ce bruit , de tout cet embarras, vous osez vous mettre en colère, malheur a vous! car vous n'avez pas le droit de vous lâcher. D'ailleurs, à qui s'en prendre dans une telle confusion? à quelle voix répondre dans cette tour de Babel? à qui demander raison entre tous ces insensés? C'est une charge y et voilà tout.
Votre nez les amusera toute la journée, court ou long, ou large ou pointu. Ils trouveront moyen d'en faire une brioche, une lame de couteau, un potiron, un fer de hallebarde, toutes sortes de choses sùr le mur. On parlera de votre habit, de votre chapeau, on tournera et retournera vos paroles, vous serez risible quand même. Vous, beau comme Antinous, éloquent comme Cicéron, sévère comme Brutus, vous devenez, dans leurs mains, un May eux, un prince royal, un Saint- Simonien , laid, bête et ridicule , et là le ridicule est mortel. Si vous avez un enfant à cet atelier, il portera votre deuil.
La mythologie qui se chargeait si habilement de toutes les généalogies, eût fait naître l'artiste de la grisette et du guerrier . Même saiig , même humeur, même gaîtc, même eflronterie, même intolérance.
LES ARTISTES. l5
Mais ailleurs qu'à l'atelier commun, chez cha^ cun d'eux l'hospitalité est bonne et franche. Une fois dehors de leurs blouses, ils sont moins hargneux que dedans. Le gamin ne lance pas toujours des pierres» la grisette ne rit pas toujours des passans.
Je me rappellerai toute ma vie un bal que l'un d'eux, l'homme le plus spirituel que je connaisse, nous donna cet hiver. Le bal était masqué. Il n y avait pas de femmes. Il était écrit sur la muraille : Ici on n'entre pas sans pipe, chique ou cigare. Le tabac était devenu l'air respirable du lieu. Figurez-vous une salle reculée au fond d'un jardin , tout derrière le Luxembourg, carie Luxembourg est le quartier favori de l'artiste. La salle était meublée d'un piano pour faire danser, d'une tête de mort suspendue avec deux chandelles dans les yeux pour faire lustre, d'une vingtaine de chaise* d'église ou de cabaret ; puis d'une grande table antique en chêne noir, recouverte d'amadou, de briquets phosphoriques , de tabac, de thé et autres objets de consommation. La charcuterie était dans une pièce voisine, dite la salle du buffet.
L'orchestre se composait du piano inamovible, d'un tambour, d'un cor de chasse, d'un clairon d'infanterie , de deux trompettes , et de
iG PARIS MODERNE.
toutes les voix des allans et venans. Jugez de l'harmonie!
C'était le sabbat. Il fallait demeurer derrière le Luxembourg , pour que tout Paris ne crût pas a la fin du monde avec un tel tapage nocturne. Là-bas personne n'a porté plainte.
Le bal s'ouvrit par un galop de moines du moyen âge, la corde aux reins, pieds nus au milieu d'un océan de crachats, sautant avec un bourreau turc tout emmailloté dans des culottes rouges. Après le froc, vinrent la cagoule, le bonnet des truands, la toque de velours, les plumes et les aigrettes. D'autres, c'étaient les farceurs, vinrent déguisés en académiciens, et même en gardes nationaux!...
Lorsque les académiciens entrèrent, on cria:
A bas les académiciens! On sauta sur les académiciens, on les tira, on les dépeça. On fit un discours sur l'académie; puis les académiciens et les gardes nationaux furent obligés de danser ensemble ; ils furent hués ensemble , les uns comme représentons du passé , les autres comme députés du présent , dans un lieu où il n'y avait que des hommes d'avenir. Les hommes d'avenir firent triompher le moyen âge.
Lorsqu'on eutbien fumé, bien sauté, bien hurlé, bien joué de la trompette, on alla manger et boire.
Le buffet rompait sous le poids de la charcuterie, flanquée de gros pains détachés, et de deux cents bouteilles de vin.... C'était du vin par souscription.
Le buste d'un de nos plus grands écrivains , Victor Hugo, était là couronné de feuillages comme tout le monde , ayant aussi un cigare à la bouche comme tout le monde.
On but et on mangea jusqu'au jour. Chacun voulut consommer sa souscription. Les deux cents bouteilles furent vidées. On chanta toutes espèces de chansons patriotiques , bachiques , erotiques. Il se passa là des choses à faire frémir, à faire tomber un bourgeois sans connaissance. Si l'académie pouvait, elle ferait brûler l'endroit; si la garde nationale le savait , elle serait capable d'en faire un cloître Saint-Méry. Je crois même qu'on y médit du roi citoyen. Après ce trait d'audace si remarquable en i833, on se sépara.
J'étais si malade de bruit, de fumée et de moyen âge , qu'en rentrant , je me mis à relire Racine ; cela me dégrisa complètement. ;
Il en serait de même peut-être de l'ivresse de ces jeunes artistes qui prennent en aveugles des routes battues par un pied ferme, et tombent presque tous , à l'égard des nouveaux maîtres , dans la même obéissance qu'ils reprochent aux iv. 2
l8 PARIS MODERNE.
académiciens à l'égard des vieilles idoles! Quelque soit le temps ou le drapeau, antiquité ou moyen âge , Racine ou Hugo , on aura beau faire et beau dire, toujours les grands frayent le sentier et les petits suivent.
Certes , il en faut excepter , et beaucoup ; mais à quoi tient-il que le reste de ces bons jeunes gens ne rentrent dans le monde qui les rappelle , pour y faire d'excellens notaires , de très bons avocats, d'honnêtes pères de famille, avec femme, enfans, patente, impôts personnels, loyers, et tout ce qu'il faut ici-bas, afin de vivre longtemps et heureusement?
Mais , ce qui devrait être Fexception de quelques natures privilégiées est devenu une règle générale; que dis -je? une mode; que dis-je?
une rage , une fureur , une maladie épidémique , contagieuse, endémique, un fléau pire que le choléra, une vraie peste d'Orient, l'artistisme.
Voici à peu près quels sont les symptômes bien connus de cette maladie qui semble vouloir s'universaliser chez nous.
Le mal vous prend d'abord à la tête, c'est comme une espèce de crise cérébrale qui attaque surtout la raison. Le sujet soumis à l'influence actuelle de l'atmosphère parisienne, commence d'abord par perdre le sens commun,
par jeter ses rasoirs et sa savonnette aux chiens. La barbe lui pousse avec une promptitude remarquable , le plus souvent aux lèvres et au menton ; dans les cas graves , elle pousse partout. Alors il change a vue d'œil , il se saintsimonise , il est méconnaissable. Ses yeux se cavent, son teint se plombe, ses cheveux. allongent, sa voix devient affectée , et perd le souvenir de sa langue naturelle; on a entendu des malades qui disaient: Tu-dieu, ventre-dieu, par saint Jacques-la-Boucherie. Ceux-là sont en danger. Enfin si l'artistisme continue , le malade néglige ses affaires et ses intérêts; il fait des vers , il s'isole , et devient ' enclin à se coucher (ce qu'il appelle la vie horizontale), à fumer, a boire du punch. Il a une soif ardente, il fait des dettes abondantes , il a le regard mélancolique, ou assassin, ou fornicateur, ou fixe, ou oblique, jamais naturel.
Si l'on n'apporte pas alors quelque remède violent au malade , l'artiste bientôt ne voit plus , n'entend plus, ne sent plus, ne goûte plus, ne touche plus rien comme l'homme qui se porte bien; les cinq sens sont attaqués. Alors l'artiste enveloppe toutes ses sensations de je ne sais quelles couleurs à lui , à peu près comme celui qui a la jaunisse , voit tout en jaune.
Par exemple , il trouvera le ciel bleu , la mer
bleue , les regards de femme bleus , les montagnes bleues: tout sera bleu. Si le temps est sombre, il le voit clair ; si l'on pleure , il chante ; si vous chantez , il pleure ; il fera le mourant ou bien le viveur (le viveur depuis quelque temps a remplacé le poitrinaire). Il composera des vers à son Héloïse , a sa Clotilde , quand il est bien prouvé qu'il n'a jamais eu d'autre Clotilde et d'autre Héloïse que des filles de joie.
L'illusion est sa fièvre réglée.
Cette maladie si capricieuse dans ses effets, qui produit souvent les résultats directement contraires, car on a vu des malades avoir les cheveux très courts, atteint ordinairement les individus de dix-huit à trente ans; les vieillards y sont moins exposés que les hommes faits , les hommes faits moins que les adultes. Il y a des enfans qui en meurent avant d'avoir fait leurs denrs. Presque toujours cela vous saisit au sortir du collège. Vous venez ici étudier le droit ou la médecine, v'ian, l'air agit sur vous comme l'eau de Paris : vous voilà artiste; au lieu d'un code, vous achetez un violon; en place du scalpel, une palette. Vous êtes malade.
Les moyens hygiéniques recommandés pour se préserver de la contagion, sont la plus grande abstinence de toute oeuvre poétique, une grande,
sobriété du genre intime, une nourriture saine, antipblogistique , solide comme du Barëme par exemple , un peu de gaîté , ne pas aller au théâtre du Vaudeville, point de rêveries, point de soleil couchant, ne pas toucher l'homme de lettres et se raser tous les jours.
Les moyens curatifs les plus efficaces, dès qu'on se sent atteint , sont le départ de Paris , et la diète complète du moyen âge ; un peu de mathématiques fait bien dans ce cas; acheter des meubles à la mode , fréquenter la société de province et se remettre à la cravatte blanche.
Dans certains cas aigus, on a obtenu des cures merveilleuses des cols de chemise.
Mais les plus désespérés se traitent par l'application des ciseaux à la tête , et un régime quotidien du rasoir.
Le mal attaque également les hommes et les femmes. Depuis quelque temps même il sévit particulièrement sur les femmes. Paris est infesté d'artistes. Le drapeau noir devrait flotter sur les tours de Notre-Dame.
Félix PYAT.
LES MENDIÂNS.
M. Ouvrard , enfermé à Sainte-Pélagie pour une dette de 3, 000,000 qui, aux termes de la loi , devait se trouver éteinte à l'expiration de la cinquième année, disait : Que l'on me donne un moyen de gagner ces 3,ooo,ooo en un moindre espace de temps, et je sors dès demain. C'était un excellent argument contre l'emprisonnement pour dettes. La peine infligée par la loi à M. Ou-
vrard se trouvait être pour lui la meilleure spéculation qu'il pût faire.
Cet argument , légèrement modifié , peut résoudre le problême des difficultés extrêmes que l'on a, de tout temps, trouvées a l'extinction de la mendicité.
Je parle des mendians de profession. — Le mendiant de profession dira : Donnez-moi un métier qui me rapporte autant avec aussi peu de peine , et je le ferai.
Il n'y a pas, en effet, un mendiant de profession , qui ne gagne par jour trois ou quatre fois ce que peut gagner le meilleur ouvrier ; et le mendiant est d'autant plus riche, qu'il s'est placé naturellement en dehors de certaines dépenses de convention que doit faire l'ouvrier. L'ouvrier s'habille convenablement, et a un petit logis proprement meublé , soigné ; le mendiant peut se loger pour un sou par nuit ; il brave le préjugé du linge blanc et ne s'habille que pour ne pas avoir, a ce sujet, de différends avec la police. Il n'a qu'un semblant de culotte , une apparence de souliers, un simulacre de veste : il a donc pour boire, manger et élever honorablement sa famille, quatre ou cinq fois autant d'argent que l'ouvrier qui a quatre ou cinq fois autant de besoins, de sorte qu'il est huit ou dix