‹ Nouveau tableau de Paris, au XIXme siècleChapitre 2 sur 28 · LES MENDIANTS · texte numérisé non relu

LES MENDIANTS

fois plus riche. Ceux-là surtout sont riches et bénis du ciel , qui sont assez heureux pour posséder un talent ou une infirmité.

Joueurs de violon , ou boiteux.

Sauteur, ou aveugle.

Chanteur, ou manchot.

Jongleur, ou cul-de-jatte.

Avaleur de sabre , ou poitrinaire.

Joueurs de harpe, de clarinette, de guitare, ou épileptique.

f^Gaudeant bene nati.

Sans parler de ceux qui réunissent, sans honte du cumul, les talens aux infirmités, qui profitent de ce qu'ils n'ont pas de bras pour écrire avec le ventre, etc. L'homme qui n'a ni bras ni jambes, seulement une sorte de tête et un ventre, et joue de l'orgue de Barbarie avec un moignon, est plus riche que vous ni moi ne le serons jamais.

Il vient dans ma cour, plusieurs fois par jour, des chanteurs et des joueurs d'instrumens ; chacun de ces mendians emporte une dixaine de sous , pour un quart d'heure qu'il exerce ses talens. S'ils travaillent six heures par jour, c'est douze francs que leur vaut chaque journée, cela fait plus de 4>ooo fr. par an. Il y a prodigieusement de familles d'employés qui vivent avec 1,800 francs.

Il n'y a pas de si petite table d'où il ne tombe des miettes , pas de si pauvre bomme qui n'ait ses parasites. 11 y a des gens qui vivent des aumônes des mendians , et qui vivent fort convenablement de ce métier. Quand un aveugle n'a pas de chien, il se fait conduire par une femme à laquelle il donne vingt sous par jour et la nourriture ; cela vaut 60 fr. par mois ; bien des soldats retraités vivent avec moins. Moi-même, quand je quittai à dix-sept ans la maison paternelle, je vécus pendant quelque temps avec deux camarades , moyennant 60 fr. que je gagnais en enseignant le latin queje savais et le grec que je ne savais pas. 11 faut dire que c'était une vie âpre et difficile, que nous allions nous-mêmes chercher l'eau à la fontaine , prenant notre rang parmi les porteurs d'eau, et que si notre joyeuse insouciance nous eût permis de faire un relevé exact, le nombre des jours se serait trouvé supérieur à celui des dîners.

Lemendiant vit d'une perpétuelle souscription nationale , semblable à celles que l'on fait quelquefois pour élever de magnifiques tombeaux de marbre aux grands hommes ou réputés tels , que l'on a laissés mourir de faim.

Au milieu de cette agitation continuelle, de tout ce mouvement que chacun se donne pour gagner sa vie , vie de luttes, d'incertitudes, d'an-

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