MONT FAUCON
n'est accessible qu'au moyen de chatières qui s'ouvrent et se ferment à volonté. Là , l'écarrisseur dispose d'énormes quartiers de cheval, des chiens et des chats louL entiers: c'est le festin de Balthazar. Moins miséricordieux que le dieu du ciel , récarrisseur ne trace pas sur la muraille des mots énigmatiques. Peu lui importe, à lui , que le pécheur se repente et fasse pénitence; aucun signe n'annoncera sa prochaine vengeance . A. la nuitclo.se, les rais sortent de leurs repaires et , par les chatières qntr' ouvertes, pénètrent dans l'enceinte silencieuse: gastronomes insoucians , ils s'abandonnent à l'ivresse d une imprudente orgie. Cependant les chatières se sont fermées , l'heure de l'expiation a sonné, et tel que l'ange exterminateur. IV'< arrLsseur est au milieu de la race proscrite, tenant une torche dans une main, un bâton dans l'autre. C'est en vain que les rats s'efforcent à briser les portes de leur prison dernière , ou qu'ils s'élancent , contre les murs , de toute l'énergie que donne le désespoir : c'est en yainque. dans leur aveugle témérité-, ils font face au danger, en s'attaquant corps à corps a l'ennemi commun. Il faut mourir! Pas d'interrogatoire, pas d'enquête, pas même de commission militaire. Il faut mourir! Il n'est pas entendu, dans ses moyens justificatifs, l'adolescent iv. 7
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qui n'a fait cju'un premier pas dans la carrière du crime, qui, peut-être, n'a cédé qu'à l'influencé immorale de ses père et mère, non plus que cet autre qui, luttant avec ses remords, n'à franchi qu'en hésitant, l'enceinte funeste, et qui na porté qu'une dent tardive au mets défendu.
L'impitoyable bâton se promène sur toutes les têtes , innocentes ou criminelles , et la salle du banquet est convertie en un champ de carnage; moi présent , deux mille rats ont été brisés sur la terre. Il fut des temps d'un deuil plus douloureux encore : en un seul mois , seize mille infortunés ont péri de mort tragique!
On a parlé bien des fois de supprimer l'écarrissage , et de le reporter à une distance plus grande de la capitale ; un esprit fort s'y est opposé par ce motif puissant que les ràts, privés de leur proie quotidienne , émigreraient et viendraient chercher un asile au milieu de Paris. Cette objection est moins fondée qu'on ne le pense; nous avons aux barrières de braves et loyaux employés de l'octroi qui , abjurant leurs souvenirs de famille , opposeraient une vive résistance à de coupables frères. Et ne pourrait-on pas, le cas advenant, requérir, au nom du salut municipal , les sergens de ville? Ce serait un admirable cajdre pour une milice de circonstance ,
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ttfcns laquelle on ferait entrer nombre de matous à l'ceïl vigilant et à la griffe; acérée.
t)èux établissemehs exploitent l'écarrissage â ftfontfàucôn, l'un, cynique déhonte, qui ne veut ni d'abri ni de vêtemens, montrant avec effronterie ses lambeaux déchirés et ses ibrmes sales et repoussantes; l'autre, jouant la pudeur, plaçant entre le monde et lui le rideau de quelques arbres au feuillage sans verdure, et s'étudiaht à cacher sous un toit les mystères de sa vie licencieuse; tous deux, les pieds dans le sang , marchant parmi les chairs putréfiées et les vers enfans de la putréfaction (i); entassant, comme a plaisir , les ossemens de leurs victimes , et ne connaissant d'autres parfums que ceux qui s'exhalent de leurs chaudières d'intestins et dé graisses fondues.
Àu-dessous des clos ôl'écarrissage , et sur un plan incliné, se développent six bassins, cloaques gigantesques, dépositaires des insalubrités (te
Paris (2).
(I) On fait dans ces établissement un grand commerce de petits vers connus sous le nom d'asticots ; ce n'est pas là une des moindres causes d'infection.
Ç2) On apporte toutes les nuits à Montfaucon 400 mèt. de matières liquides en très grande partie; 100 à peine sont expédiés à Bondy par le canal. Le port d'embarquement pour Bondy est au-dessus de la Petite- Villettc.
IOO PARIS MODERNE.
Marius méditait sur les ruines de Carthage$ moi, le nez incliné vers les bassins de Montfaucon , je me pris à méditer sur les misères de notre humanité. Soudain se dessinèrent a mes yeux des images fa ntastiques; c' étaient des hommes au bandeau royal, des dandys à l'attitude insolente, des jeunes filles attachant à leur côté la fleur nuptiale , des ministres pesant dans des plateaux mal équilibrés la destinée des nations; c'étaient des vieillards à la lêle chauve, des artisans a la face lugubre et terreuse. Les ombres se prirent par la main, et, poussées par une sorte de vertige . commencèrent une danse inconnue, s' accroupissant et se redressant tour a tour, accompagnant chaque pose de burlesques grimaces et de soupirs étouffés. La danse terminée , les ombres rajustèrent à la hâte leurs vêtemens en désordre ; leur front affecta la sérénité, comme pour effacer l'empreinte d'un mal secret qu'on voudrait cacher à soi-même et aux autres,.... et tout s'évanouit.
Dans les bassins de Montfaucon le règne animal et le règne végétai dorment confondus. Les fruits, les légumes, les viandes de toute espèce, les poissons de l'Océan et les poissons des rivières , bannis de nos marchés , y sont apportés et enfouis ; mais la police , qui les a condamnés
MONTFAUCON . IOI
dans l'intérêt de la santé publique , doit veiller auprès d'eux; plus d'une fois sa vigilance a été mise en défaut. On a vu des malheureux qui repêchaient des débris infects pour les manger ou les vendre.
Les bassins sont étages et descendent graduellement jusqu'à la Petite- Villette, dont ils ne sont séparés que par une faible digue de dix pieds d'élévation. Malheur à la Petite- Villette , si des malveillans s'avisaient de rompre la digue; il n'y aurait pas d'arche privilégiée en état de conjurer le déluge ; les flots du torrent s'étendraient sur la vallée , et les habitans s'éveilleraient au milieu d'une mer qu'aucun navigateur n'oserait affronter. La surface des bassins se couvre d'une couche que les naturels du pays appellent chapeau ou ciq}. Jin 1 8 1 4 ? pendant le siège de Paris , quelques cosaques, en tournant la position des buttes Saint-Chaumont , entrèrent un peu trop brusquement dans le ciel; ils n'en sortirent plus(i).
(1) Un long repos donne te temps aux matières en suspension de se précipiter; elles donnent alors un engrais que les agronomes regardent comme le meilleur. Toutes les nuits une partie des eaux est rejetée dans un conduit en plomb qui , de l'ancienne route de Mcaux , les reporte à l'égoût latéral au canal Saint-Martin » et » de là , à la rmère, à la hauteur du pont d'Austerlitz.
La population de Montfaucon comprend des races diverses.
Uécarrisseur , aux doigts et au front sanj^lans , serait un admirable type du brigand de mélodrame: je le recommande à l'attention <Jes dramaturges. Que j'aime à voir la femme de l'écarrisseur , aux formes arrondies que trahissent les habits d'uu autre sexe, donnant à son enfant endormi un tronc de cheval pour berceau ! Non moins bonne épouse qu'excellente mère , elle dresse , au profit de l'hymen , la côtelette de chien , saisit k point le filet de cheval, assaisonne d'une main savante la gibelotte où n'entre qu'un matou de choix , et prépare un délectable potage où viennent se jouer ces petits insectes blancs que chérissent les faisans , et que le pêcheur jette comme £ppât aux ppissons. * ™
Le bojaudier est grave et posé dans sa démarche, ce qu'explique suffisamment une vie soUtaire et spéculative ; les saucissons du midi n'ont foi qu'en lui pour paraître dans le monde, et l'art musical périrait s'il ne lui fournissait ses cordes vibrantes; en présence d'aussi grands intérêts, une préoccupation habituelle n'a rien d'étrange-
Émule du boyaudier, une petite vieille» au
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teint frais , au geste vif et gaillard, occupe depuis cinquante ans, a Montfaucon , deux chambres bien étroites , mais bien propres ; elle exerce avec innocence et candeur, et en compagnie de ses filles, une industrie qui n'a pas de nom et qui ne peut en avoir. Si le talisman qu'elle fabrique fait gémir Vénus, n'oublions pasqu'il est la sauvegarde des amours.
Il fut un temps où le débardeur, charge de nettoyer les appareils que l'on apporte de Paris, tenait le premier rang à Montfaucon ; chaque nuit lui donnait de l'argent, de For, et même des bijoux. Les sièges à l'anglaise assurent . désormais les poches contre les accidens : ils sont passés ces jours où des maisons populeuses, telles que le collège Louis-le-Grand, envoyaient aux bassins plus de six cents francs en menue monnaie d'écolier. Coco le débardeur^ l'abdomen prédominant, à la face joviale, lorsqu'il avait mis la dernière main à l'oeuvre , se faisait servir , au matin , dix-huit setiers de vin, et les buvait noblement; la libation était doublée , quand son épouse venait e place à ses côtés. Coco mena vie de prince pendant de longues années ; l'invasion du choléra et les sièges à l'anglaise l'ont amené à de salutaires réflexions; il fait abstinence aujour-
prendr
d'hui , et son régime aetuel n'est plus que de six setiers par nuit.
Le ravageur est réduit à glaner après le débardeur; de vieilles ferrailles, des morceaux de cuivre , des chiffons composent son modeste butin qu'il va chercher bien loin, et avec une héroïque obstination, ens'avançant dans les bassins, en interrogeant chaque substance , en fouillant les interstices de tous les pavés.
C'est le poudretteuar. qui convertit l'ordure en or; c'est lui qui la retire des bassins, qui la met sécher sur les collines, qui en sépare les corps solides, et la réduit en poudrette pure et sans mélange (i).
Le plâtrier, dont les fours projettent sur les clos d'écarrissage et sur les bassins des nuages de fumée et de feu , s'est rallié à un peuple qui n'a pas de préjugés et qui ne tient aucun compte des enquêtes de contmodo et incomniodo ; on le reconnaît à la blancheur un peu matte de son visage et de ses mains.
L'amour ne dédaigne pas de se montrer à Montfaucon? je Py ai rencontré * sur ma parole!
(1) Deux ou trois cents ouvriers, hommes, femmes, enfans . soot occupes journellement a la manipulation des matières.