MONTFAUCON
Dits ignotis!
On a parlé avec éloge du voyage de Caillié dans l'intérieur de l'Afrique; en cela, le public a fait justice. La reconnaissance nationale ne devait pas faire défaut à l'intrépide voyageur qui, dans l'intérêt de la science et de la civilisation, s'est aventureusement jeté au travers des déserts brûlans et parmi des peuplades sans frein et sans lois. Les lauriers de Caillié ont troublé mon
sommeil ; des pensées de gloire se sont emparées de mon esprit. Je ne sais quelle vague inspiration m'a fait pressentir que la carrière des voyages n'est pas épuisée, qu'il y a toujours des découvertes à faire et des récits à léguer à la France.
Aux portes de Paris , à quelques toises de ses murs d'enceinte, vit un peuple dont l'origine se perd dans la nuit des temps, étranger aux autres peuples, ayant ses mœurs à lui, son industrie à part: là est un ciel sans oiseaux, une nature sans fleurs. Les journaux signalent tous les jours, en la maudissant, l'existence de ces parias de la civilisation, de cette région déshéritée: il n'est pas un habitant du département de la Seine qui ne se signe au nom de Montfaucon. D'où vient cette réprobation générale; personne, jusqu'à ce moment, n'a pu l'expliquer. On rapporte que deux préfets de Paris ont visité Montfaucon:
mais à ce fait unique se borne la mention qui a été faite de leur voyage. Deux hommes de lettres MM. B et G , désireux d'études et d'émotions, ont tenté la même entreprise: l'un n'a pu résister à l'influence du climat; l'autre, grâce à un tempérament mieux trempé, a tenu bon pendant tout un quart d'heure : il avoue ingénuement, qu'occupé pendant son séjour à prémunir son nez contre un état de choses inaccoutumé , il n'a
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pu faire usage de ses yeux. Ainsi nulle part des renseignemens , aucun guide à consulter. Je viens rendre à la géographie une contrée que nul n'aura décrite avant moi.
Non loin du théâtre actuel de T Ambigu-Comique commence la rue de Lancry ; ce fut là mon point de départ. Je traversai le canal et j'entrai dans la rue de l'Hôpital Saint-Louis. Des signes alarmans m'avertirent que j'aurais bien des périls à vaincre, bien des obstacles à surmonter. L'air s'était épaissi, il n'entrait qu'avec peine dans mes poumons; je n'avançais que d'un pied mal assuré sur des pavés disjoints, parmi des cavités profondes et des boues relevées en talus. Plus d'un naufrage témoignait des difficultés de la route. Quelques grosses voitures, à la forme suspecte, étaient renversées; à celle-ci une roue était brisée, à l'autre un essieu; on s'occupait à transvaser le chargement dont certain parfum de mauvaise compagnie ue révélait que trop l'origine.
Je repris haleine à la barrière du Combat; un employé de l'octroi , très honnête , sur ma foi , m'apprit que cette barrière a pris son nom d'un pensionnat où se fait l'éducation de deux cents boules-dogues. On les dresse aux belles manières en les faisant battre entre eux, et avec des ours,
go PARIS MODERNE.
des loups y des taureaux, des cerfs, des ânes; un gros singe, assure-t-on, entre aussi dans la lire, et n'est, pas le lutteur le moins redoutable. Sur la gauche de la barrière du Combat est le boulevart de Strasbourg: remployé de l'octroi me dit que la pesle s'y tient eu permanence, encaissée dans les cuvettes qui séparent les arbres du boulevart. Il allait continuer, lorsque se fit entendre un houra terrible , assourdissant , que poussèrent les élèves du pensionnat.
Je marchai droit devant moi ; à cinq cents pas environ, les chemins se croisent : l'un, d'après ce que je reconnus plus tard, est l'ancienne route de Meaux ; l'autre, ainsi que l'annonce un poteau, est la route de Montfaucon. La tradition veut que ce poteau soit élevé sur l'emplacement où se dressaient autrefois les fourches patibulaires.
Montfaucon s'appuie sur les buttes Saint-Chaumont (i , au-dessous de Belleville: il forme un vaste plateau qui comprend plusieurs bassins,
(I) Monltaucon est situé à 4t» m. au-dessous des bulles Saint- Chaumont, au N. L. de Paris, à 500 m. du bassin de la Villette et de la barrière du Combat, et à 2500 m. des buttes Montmartre que l'on aperçoit dans la direction de l'Ouest. Son élévation audessus des eaux de la Seine , rapportée au zéro du pont de la Tournelle est à peu près de 36 m. , par conséquent , de 10 m. au-dessus do bassin de la Villette. Il résulte de cette disposition topogra-
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les séchoirs de poudrette dont il sera parlé plus tard, et les clos d'écarrissage ; on découvre à gauche Paris et ses orgueilleux édifices, à droite Saint-Denis et son clocher funéraire, devant soi un riche paysage qu'embellissent , sur des plans divers , des champs , des prairies , des bois , les eaux paisibles du canal Saint-Martin, les villages de la Chapelle et de la Villette , et que termine Montmartre aux ailes mouvantes et aux historiques habitans.
Tandis que je m'émerveillais du spectacle si varié qui s'offrait à mes yeux, je vis venir un char funèbre portant le cadavre d'un cheval et remorquant plusieurs chevaux, à l'oeil morne, a la tête baissée, dépouillés de leurs crins et de leurs fers que la main de leur maître avait déjà livrés au commerce. Montfaucon est le Père Lachaise des chevaux (i); pourtant ils y sont envoyés sans
phique que ce point domine les lieux les plus élevés du sol sur lequel Paris est bâti , et même le sommet de la plupart de ses édifices ; qu'il est entièrement défendu , par les côtes voisines , des vents d'est , de sud-est , et même de celui du nord-est , et que rien n'en peut empêcher l'accès aux vents de tousses autres points , particulièrement à ceux du sud et du sud-ouest qui , après celui de l'ouest, sont les plus conslans dans ce pays.
(l)Treixe à quatorze mille chevaux sont exploités annuellement à Montfaucon : l'écarrisseur les paie l'un dans l'autre de 12 à 16 francs. Dans l'état actuel des choses, le produit doit être de 50 à 60 francs , sauf à déduire le prix d'achat et fa main-d'œuvre.
ressouvenir aucun de leur gloire passée, sans cortège obligé d'héritiers et d'amis. Qu'en leurs beaux jours ils aient porté Napoléon ou le duc
d'Angoulême, l'empire ou la monarchie, qu'ils aient conduit au marché l'humble charrette du marchand de légumes, le niveau de l'égalité les condamne indistinctement à l'oubli. L'état civil n'enregistre pas leurs noms; aucun journal ne publie leur article nécrologique; une pierre tumulaire n'apprend pas aux générations qui survivent qu'ils ont passé sur la terre.
Un pressentiment avertit les chevaux du sort qui les attend. Au moment, où ils dépassent le seuil des clos d'écarrissage, leurs yeux se raniment, leurs membres se roidissent. La vapeur des cadavres a pénétré' leurs narines, et tout leur être s'est révolté en présence de la destruction. Agonisans . ils essaient d'une lutte qu'un bras inexorable ne tarde pas à terminer.
Soumets-toi, pauvre animal, et, pour faveur dernière, demande à être mis à mort , à l'instant même et sans désemparer. Prends garde (tue, s'il y a foule, on ne te place dans l'écurie commune où restent entassés, pendant des journées entières, nombre de tes frères, serrés flanc contre
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flanc, de telle sorte que, suivant une expression mémorable, ils sont les uns pour les autres la chair de leur chair, les os de leurs os. Lorsque des heures d'angoisses et de famine se sont écoulées, de sourds hennissemens mendient quelque peu de la ration de foin accoutumée; récarrisseur fait la sourde oreille , ou s'il se décide à répondre, c'est le couteau 21 la main. La faim, c'est chose bien affreuse , n'est-ce pas? combien d'exemples on cite des excès auxquels elle entraîne les natures les plus résignées! Des hommes ont. dévoré leurs compagnons de misère; des mères, leurs enfans; le cheval lui-même, d'ordinaire si patient et si frugal , en vient a méconnaître les lois de sa création ; on en a vu qui , dans leur appétit frénétique, dévoraient les intestins et les chairs palpitantes qui se trouvaient à leur portée.
Soumets- toi, pauvre animal ! et, je le répète, demande à mourir. L'homme a vécu de tes fatigues , de tes sueurs ; il veut vivre encore de toi, lorsque tu ne seras plus. Ta peau lui servira de chaussure? ta chair (1) nourrira le chien qui
(I) La chair de cheval ne se vend pas publiquement à Paris j on l'y introduit par fraude. On se demande pourquoi la vente n'en
le garde, ou, beefteack frauduleux, se glissera sut la table de F étudiant aux dents aiguës, à l'estomac de fer; les cornes de tes pieds, amollies et fondues, raffermiront l'épiderme si frêle de nos meubles de luxe ; tes os deviendront la gélatine précieuse aux jours de disette , ou, broyés et réduits en poudre , épureront nos sucres coloniaux et indigènes; tes intestins cosmopolites, après avoir babillé la langue fourrée de Lyon ou le saucisson d'Espagne , iront courir les deux mondes , ou bien , métamorphosés en cordes harmonieuses, s'étendront sur le violon de Paganini.
Et vous aussi , je vous retrouve en ces tristes
lieux, chien, ami de l'homme , chat, ami de la »
est pas autorisée. Nos vieux soldats eu ont mangé dans leurs jours de détresse et ne s'en sont pas mal trouvés. Dans notre opinion, la chair du cheval est plus saine, plus nourrissante que les haricots et les pois secs qui servent d'aliment aux indigeas. Le débit de la cfoair de cheval est considérable dans la banlieue . chaque matin , et à heure fixe , on voit arriver à Montfaucon un certain nombre de gros chiens; l'écarrisseur, qui les connaît individuellement, place au cou de chacun d'eux un énorme collier de chair; cela fait , le chien prend sa course et rapporte fidèlement au logis de son maître la ration qui lui a été confiée. Le prix courant est de 10 centimes pour la ration qu'un chien peut emporter. Les ouvriers de Montfaucon , moins dédaigneux que les Parisiens , s'accommodent très bien de la chair de cheval : ils savent mettre, pour leur usage , le filet en réserve.
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femme ; c'est ici que vient se dénouer votre vie si joyeuse et si fêtée. Dans votre humeur turbulente, vous avez abandonné le toit hospitalier qui vous protégeait; vous avez marché dans votre liberté ; vous avez cru que le pavé des rues vous appartenait, et que vous étiez en droit d'en jouir le jour et aussi la nuit. Aviez- vous donc oublié que s'il y a des gendarmes pour le prolétaire sans papiers et sans asile . il y a des chiffonniers pour les chiens et les chats vagabonds. Je ne puis me défendre de pleurer sur vous; peut-être l'amour a-t-il jeté le trouble dans vos sens et perverti votre instinct sédentaire; la nature a été votre complice : vous avez rêvé le bonheur , et pendant que vous alliez le chercher loin du foyer domestique, le trépas est venu au-devant de vous (1).
La mort a ses courtisans; alléchés par l'odeur des cadavres, des hordes de rats ont établi à Montfaucon leur camp souterrain. Si quelque
(1) On amène journellement à Montfaucon 30 à 40 chiens et autant de chats ; les chiens s'y vendent 75 cent. , terme moyen, et les chats 25 cent. Il cp.t inutile de dire que tous les civets qui se mangent à Paris et dans la banlieue , n'ont pas , malgré la recommandation si sage du Cuisinier royal, pour base première, un lapin.
puissance magique venait à les évoquer, ils surgiraient des entrailles du sol qu'ils ont sillonné en tout sens , non moins populeux que les barbares qui, de leurs retraites inconnues, vinrent inonder l'empire romain. Les rats n'ont que trop mérité d'être mis au ban des nations : le vol et le pillage , pendant la nuit, et souvent avec effraction, sont pour eux des pécbés véniels. Faire d'un cheval complet , ayant sa peau et toutes ses chairs, un squelette aux ossemens blanchis, ne. leur demande que quelques heures (1). Miner les fondations d'une maison, l'ébranler dans sa base, la renverser aussi lestement que des hommes, sortis de dessous les pavés , ont renversé la monarchie de Charles X , n'est pour eux que l'affaire de trois jours.
Un pareil brigandage ne s'exerce pas toujours avec impunité ; la justice humaine a donné aux rats plus d'une leçon, dont, hélas ! ils n'ont guère profité. Il est, dans le clos principal d'écarrissage, une partie réservée , enceinte de murs , et qui
(1} On raconte des traits merveilleux de la voracité des rats. Le docteur Magendie , voulant faire quelques expériences , avait pris à Montfaucon et enfermé lui-même dans une boîte douze de ces animaux. Arrivé chez lui , le docteur ouvrit la boîte, et n'y trouva plus que trois rats vivans et quelques débris <fos et de queues, attestant que les neuf autres avaient vécu. Les cannibales s'étaient dévorés entre eux.