B. T. DU VERGER
La marche et le progrès du siècle se font sentir ici comme en tout ce qui est du domaine de 1 intelligence publique. Nous ne sommes plus au temps des Fâcheux de Molière et du Placet comique de Caritidès.
« ^«wcofwiaef^duait ce personnage, » grands et notables abus gui se commettent v au* inscriptions des enseignes des maisons.
IIO PARIS MODERNE.
» boutiques, cabarets , jeux de boule et autres » lieux de la bonne ville de Paris , en ce que » certains ignorans compositeurs desdites in- » scriptions renversent, par une barbare, perni- » cieuseet détestable orthographe , toute sorte » de sens et de raison, sans aucun égard d'é- » tymologie , analogie, énergie, ni allégorie » quelconque, au grand scandale de la répu- » blique des lettres et de la nation française, » qui se décrie et se déshonore par lesdits » abus 9 etc. »
Il est certain que ces abus n'existent plus, et que la nation a cessé de se décrier et de se déshonorer par ce scandale; on trouverait bien encore, comme dans la rue de l'Hôpital St. -Louis, que N.... jardinier-teracier entrepran jardints terrases et se charge aussi de les ramblëyères ; que N.... restaurateur sur le boulevart St. -Martin a pour les amateurs des cabinets de sociétée, etc. Mais, âpres un peu dé réflexion , on ne tarderait pas à s'apercevoir que de telles fautes he font que manifester une tendànce vers la correction. Elles portent l'empreinte irrécùsablë d'un travail de l'intelligence et d'un sentiment de syntaxe qui se fait jour à I'insçu même de celui Çùi en est doué. Ce teracièr qui entreprend des terrases , a évidemment senti l'étymologie ,
LÈfc ÊNSÈIG&ÉS. tll
comme eri écrivant ènbrépran et jardihts , il a donné un gage à L'énergie. S'il ne met qu'un r dans le premier mot , il en met deux danë lë second; il y a en lui une voix qui crie : terra; lé même instinct délicat le jette dans un embarras tout semblable, sur les finales cier et asès. Convenons qu'il y a là-dedans beaucoup d'arbitraire; pourquoi asses plutôt que aces ou ases ? Au su de tout le monde , le z est affecté à la prononciation douce; n'est-il pas au moins superflu que, dans ce cas, il en soit de même de Y s? C'est une des mille raisons qui ont inspiré à M. Marie, sa généreuse révolte. Mais c'est, ramblêrères, qui prouve surtout ce que j'avance. Ce tréma, cet accent , cet ypsilon , ne sont pas les faits d'une imagination inerte; c'est Un luxe, c'est une prodigalité qui~ne peuvent venir que de ricbesse et d'abondance. Remarquez seulement Y s qui termine si pittoresquement cet infinitif. Vous croyez peut-être qu'elle a été placée là par un ouvrier qui a voulu gagner deux sous dé plus? vous sériez dans l'erreur. Le terrassier, lui-mêmèi à écrit son inscription avec le bout de son doigt, ou la première chose venue, excepté un pinceau, eh lettres jaunes sur un fond noir. Il aurait pu ne point tracer cette s ; il l'a fait ; -il avait sès raisons: je crois les avoir devinées. Que se chargé-
t-il de remblayer? des terrains, plusieurs terrains. Il n'ignore pas que les grammairiens nomment pluriel, cette circonstance du nombre; il sait bien plus, il sait que le pluriel prend F* finale; s'il la fait précéder d'une, c'est par euphonie. Vous voyez donc que ramhlëyères est un produit de logique et de philosophie. J'en dirai autant des cabinets de sociétée du traiteur; société est du genre féminin; le féminin se marque généralement dans nos mots français par l'e muet final; donc... concluez: c'est un syllogisme selon toutes les règles ; celui-là est peutêtre même encore plus avancé que l'autre, et loin de déshonorer la nation, à mon avis, tous deux l'honorent au contraire.
Mon amour-propre national est moins tranquille sur une'autre inscription qui a frappé mes regards dans le cours de ma laborieuse enquête. Celleci ne figure ni à la porte d'un cabaret, jeu de boule ; vous la trouverez appendue à l'une des grilles du Palais de Justice. Elle présente , au véritable scandale de la république des lettres, la rédaction béotienne suivante : « Par ordre , défense d'épancher de l'eau, ni de déposer aucune ordure sous cette arcade. » Or, c'est par cette arcade que passent MM. de la Cour des Comptes en se rendant à leurs séances; et aucun
d'eux n"a été choqué de cette barbarie, et surtout de cette allégorie! Je voudrais êlre gardedes-sceaux, rien que pour donner des ordres qui défendissent de conserver ni de placer aucun écriteau semblable sur aucun des édifices compris dans mon département.
Le petit nombre de ces cas répréhensibles, ces rares exceptions à la forme générale, prouvent que tel n'est plus le caractère de nos enseignes , et les reproches de Carilidc s ont cessé de leur être applicables. Peut-être y en a-l-il d'autres et même plus graves à leur adresser.
On sait que la police regarde les mars de Paris comme sa propriété, et que, par murs de Paris, elle entend l'extérieur de nos maisons. Elle exerce là-dessus une tn s minutieuse surveillance, et n'y souffre rien de séditieux, même rien -d'ouvertement immoral; mais pour tout le reste, chacun peut s'abandonner librement à son génie et à ses inspirations.
Dans les temps reculés où peu de gens savaient lire , tout négociant devait avoir une marque, un signe (signum). Cette marque dut être celle de ses entreposeurs qui la mirent en évidence ; telle est l'origine de l'enseigne qui se nommait également signnm. Plus tard, à mesure que la ville s'agrandit et que les regrattiers devinrent plus iv. 8
nombreux, les signes devinrent aussi plus communs. Les corporations de marchands se for?
mirent; la plupart furent de pieuses confréries qui se mirent d'abord sous le patronage de quelque puissance céleste d'un saint , de la Vierge , d'une des personnes de la Trinité , de la Croix de Jésus, etc. La dévotion, la superstition, parfois aussi l'hypocrisie inspirèrent ces vieilles enseignes. Cela dura long-temps. On voit encore en province quelques Images Saint- Pierre , S tint-Paul, quelques Saintes- Croix, Crèches, Mauves, Mages, etc. La Vierge s'est maintenue presque partout ; il y en a plus de deux cents à Paris; et même un marchand devin-traiteur, avec cabinets particuliers , est bravement sous l'invocation de la Vierge Marie.
Quand les mœurs du clergé eurent ébranlé la foi, les enseignes l'indiquèrent bientôt; elles tombèrent de Tordre religieux dans l'ordre moral et matériel ; elles prirent alors un développement immense : le progrès de la sculpture et. de la peinture y contribua aussi considérablement : c'est de là que datent les Mo.Utçns, qui avaient cessé d'être des agneaux sans tache, les firas, les Télés de toutes couleurs ; les Pigeons, qui n'appartenaient plus à la Trinité » les Grands - Cerf $ , chers aux personnes [io-
X£S EJf SE IGNES. 1x5
dalcs, etc., etc. Il n'y eut ipas jusqu'au Pire Éternel qui se vit remplacépar la Providence-, \ grand pas!
La corruption augmentant, le luxe descendant des grands aux petits , tout fut ensuite d'argent et d*ot : des Bras d'Or, des Barbes d'Or, des SJcilsd'Or, des Étoiles d' Or , etc.; vous verriez aujourd'hui» rue Saint-Denis, une ling're à YÈcharpe d Or. L'or a toujours été en grande vénération dans le commerce.
Il y cuL à cela des variations dont nous retrouvons aussi des vertiges à Paris aussi bien que dans les départemens. Qui n'a vu des Cadrans- Bleus, des Coqs-Hardis , des Souliers-Mignons, etc. L'esprit de facétie se manifesta même par des traits non entièrement effacés. Une croix qu'un cygne embrassait de son col moelleux est encore sur certaines enseignes ; le Cygne ou Signe de la croix; une femme représentée sans tète, est encore rue St.-M artin : la Bonne Femme; mais de toutes les mauvaises plaisanteries que Ton mit en enseignes, il n y en eut jamais de plus ironique que la Bonne Foi, représentée par deux mains unies en signe de bon accord : celle du marchand et celle de l'acheteur. Nous avons aujourd'hui le Prix fixe. Une manière d'enseigne tout-à-fait unique» est ceUe que tout le monde
I l6 TARIS MODERNE.
a pu lire dans un de nos cimetières : Ci-git N.."... marchand de... ( L'épitaphc le dit, mais je veux être plus discret) ; sa veuve inconsolable.... continue son commerce, rue.... n°....
Autre anecdote : JLe marchand fripier qui succéda , sous les Piliers des Halles , à celui qui habitait la vieille boutique où Molière est né, fît barbouiller de noir le buste du grand homme , placé au devant de la maison, et écrivit au dessous : A la Tête noire H!
Depuis que nos magasins ont des façades larges et bien éclairées, l'enseigne a du recevoir des modifications. Ayant cessé d'être nécessaire, elle a du finir par devenir fréquemment une pure affaire d'étalage et de luxe ou une inspiration. fantasque. On vit des tableaux, des statues, des bas-rebefs dans nos rues et sur nos places. Un bonnetier du marché St. - Jean exposa, à l'injure du temps, un joli tableau représentant la vieille et les deux servantes de Lafontaine, et il Tappcla le Réveil matin ; la rue St. -Honoré étala ses rois de Suède, de Danemarck / de Pologne, etc. , ses belles Palatine, Hongroise, etc. , etc. Un quincailler de la rue de la Baril lerie offre encore aujourd'hui, en ce genre, la Flotte d' Angleterre. C est un vaste bas-relief en bois où Ton voit la mer légèrement agitée, et
de grands vaisseaux voguant à pleines voiles , le tout parait verni et très éclatant. Un voisin de ce marchand , et de la même profession , semble avoir voulu opposer a cette espèce d'hommage rendu à l'Angleterre, un hommage un peu plus patriotique ; il a pris pour enseigne une Marine française. Malheureusement cette marine se compose d'un lougre et d'une chétive barque de pêcheur. Il n en coûtait cependant pas davantage de nous gratifier d'un nombre honnête de hauts-bords ; trois coups de pinceau aux derniers plans, nous donnaient tout ce que nous pouvons souhaiter de supériorité sur notre orgueilleuse rivale. J'ai pensé que cette peinture avait été trouvée de rencontre, et que nous ne l'avions là que par occasion.
Jean-Bart , le Grand Frédéric, et le Grand Turc ont fourni de fort jolies enseignes à tabac.
Nous avons pu espérer, il y a quelques années, que nos artistes peintres allaient nous faire un musée des rues de Paris. St.-Crépin , St.-Gcpin'en et le Caraïbe, les deux premiers sur le quai de la Mégisserie, l'autre sur celui de la Monnaie , existent encore pour l'attester : ce sont vraiment des ouvrages distingués: on voit encore également les Trois Sultanes, rue Vivienne, M. Pigeon, et les Deux Magots, rue de Seine,
XlQ PARIS KODIRinS.
H Glàncuse> rue St.-Deuis , etc. Mais* sort què k commerce fasse peu de eas de» bfaux^artt; soit que les artistes aient annoncé des prétentions trop élevées, cela n'a pas pris. Il y a eu des mécomptes d'ailleurs. Il n'est pas que quelqu'un de mes lecteurs ne se rappelle ces malencontreuses Forges de Vulcain qui ont attiré , au commencement de la restauration, tout le Paris rieur et moqueur ; le maître en fut tout honteux. La pauvre enseigne décore aujourd'hui la boutique d'un taillandier à Pontoiae ; 1'., du moins, elle étale en paix et a l'abri de tout sarcasme , le contraste un peu prétentieux dé ses tons rouges et noirs.
Cependant après ces tentatives, dont plusieurs avaient obtenu de si brillans succès , on ne pouvait pkts décemment retourner aux barbouilleurs. On renonça à l'enseigne, et ceci est notre ère. Le marchand qui ouvre une boutique, se iorne généralement à mettre son nom sur sa porte, puis la nature de son négoce, puis les deux mots indispensables : prix fixe; quelques uns écrivent : vrai pria: fixe; ce cfai fait que le chaland judicieux marchande partout.
11 ne £tut pas conclure de ce que jie viens do dire, que la chute des enseigneé soit universelle j le parisien ne renoncé pas ainsi * en un instant;
LES ENSEIGNES. tl$
à ses habitudes; mais dans les quartiers fasliionables, un marchand qui ouvrirait avec une en?
seigne , ferait une énorme incongruité.
On conviendra, après tout, qu'un nom, quand il est bien famé, parle aussi haut que tous les signes possibles. Ainsi, quand vous lisez Chevet au-dessus d'une boutique , vous sâvez que vous pouvez entrer la , et que vous y serez tout aussi bien servi que s'il y avait : au Cygne de la Croix, à la Bonne Foi, même au Pire Éternel, S'il arrivait que dans chaque genre de commerce un seul nom offrit cette garantie, l'accessoire prix fixe deviendrait même mutile; c'est ce que je souhaite à nos neveux.
Mais je viens de tomber en une faute que je ne saurais trop tôt réparer; je me suis servi toutà-l'heurë du mot boutique, expression ignoble et qui, aujourd'hui, pêche tout-à-fait contre ta coutume. 11 n'y a fcius de boutiques a Paris; il y a des magasins, des maisons. Le vieux dictionnaire de l'académie dit en vain que le magasin est le heu où Ton garde, où l'on serre un amas de marchandises; pour nous, c'est le lieu ou elles se débitent : il n'y a pas de cabaretier ayant toute sa provision dans trois brocs, qui n'intitule sa boutique : magasin de vins , commerce dè vins. Pour maison, c'est le sublime dm genre.
Rodrigue, dans le vieux drame féodal du Cid, dit:
Endurer que l'Espagne impute à ma mémoire D'avoir mal soutenu l'houceur de ma maison!
Voyez-vous un marchand, la plume passée derrière l'oreille, s' écriant aussi : / honneur de nui maison ! C'est que c'est ça ; c'est que ça ne veut pas dire autre chose: Ma maison, mon importance, mon ranft dans l'ordre social. O aristocratie I
. * ' > . »>flti > ellr,\> i! < .!
A l'exception des tableaux distingués dont j'ai parlé, peu de peintures délaissées sont à regretter. 11 en est une cependant dont le souvenir ne doit pas être perdu, non à cause de l'exécution, mais pour tout ce qui en faisait le caractère: pictura et poêsis. On en trouve l'épitaplie dans le renfoncement à gauche, en descendant du boulevart Bonne-Nouvelle à la
p inc Saint-Denis. On lit au-dessus de la
( j'allais dire de la boutique), au-dessus du salon d'un perruquier (les perruquiers ont des salons), on lit ces mots : à Absaion. Et c'est exactement comme s'il y avait: Ici fut Absaion. C'était une petite enseigne dessinée et coloriée assez irréprochablement. Elle représentait le fds rebelle du roi prophète pendu aux branches du chéne
fatal par sa longue chevelure; et ce quatrain se lisait au-dessous:
Passons , plaignez le triste sort D'Absajon pendu par la nuque; Il eût évité celle mort, S'il eût porté perruque.
Les vers qui suivent ne méritent guère moins d'être conservés. Ils servent d'explication a l'enseigne d'une boulangerie mécanique. La peinture représente deux mitrons, en costume, à l'examen desquels le boulanger soumet un de ses pains. Voici la poésie:
Plus loger et plus blanc , meilleur et davantage; D'un système nouveau voilà le résultat Qu'un ancien boulanger présente ù votre usage. Voyez la vérité, vous êtes de l'état.
Les curieux peuvent aller admirer cela rue Sainte- Antoine, entre la rue Saint-Paul et . le collège Charlemagne. Ils verront, à peu de distance, un confiseur, à la Renommée de France, 11 y a un cornet de bonbons pour le premier qui devinera ce que cela veut dire. Un tripier de la rue Traînée, vers la Pointc-Saint-Eustache, a mis au-dessus de sa maison, de son salon ou de
t!3 PAR!* MODERNE.
son magasin, cômme il voudra, cè niottù qui hë me semble pas moins digne d'attention : ait Galant Tripier.
Vous lirez sur le quai de la Grève: Homme de loi, Bureau de remplacemcns militaires;
Et rue Richelieu, au coin de celle du Rempart :
Qui a besoin d'un billet de 5oo francs?