‹ Nouveau tableau de Paris, au XIXme siècleChapitre 8 sur 28 · LE MAÇON · texte numérisé non relu

LE MAÇON

Vous croyez que ça lui fera mal? (Après un moment de réflexion. ) Alors, donnez- moi pour un sou de sucre d'orge.

Et ces mêmes scènes se pcnouvellent chaque dimanche et tous les jeudis.

LES HOPITAUX ET HOSPICES. 4 l J

Nous avons suivi , à l'hospice , l'enfant dans les langes du nourrisson ; nous l'avons vu devenir homme , et trouver encore un asile hospitalier. Arrivé a la vieillesse, il ne manquera pas non plus de refuge, ni de secours s'il souffre. Nommer Bicêtre, la Salpêtrière, c'est indiquer qu'on a ouvert pour l'humanité , plutôt des villes d'asile que des hospices; car i} est beaucoup de nos villes de départemens d'une population inférieure à un de ces établissemens , et qui n'offrent pas la même superficie de terrain. Ne vous laissez pas refouler de ces lieux par le titre d'hôpital , mot antipathique à bien des gens indifférera ; résignez- vous à faire un voyage à la Salpêtrière , et, en questionnant votre mémoire, elle vous dira : Il fut un temps où toute cette population infirme sortait par escouade pour aller renforcer le nombre des mendians , déjà si nombreux dans les rues, les carrefours et les parvis des églises. Aujourd'hui, cet immense établissement s'est changé en atelier; ici le vieillard voit son travail aidé et favorisé, tout le salaire lui en appartient ; il y trouve une infinité de petites ressources précieuses au déclin de ses jours ; il se rattache à la vie par le double charme de la propriété et de l'améhoration de son sort. Bref, pour toutes les douleurs de la vie, le pauvre a iv. 4

5o *ÀRIS MODERNE.

droit à tous les secours de l'art , il a hypothèque sur la somme de consolations qu'on doit à lui et aux siens. Vingt-cinq hospices ouverts à Paris, plus de 90*000 malades reçus annuellement , voilà les tables récapitulatives du compte rendu des bienfaits. Maintenant, en balance de tant de grandes choses et de si honorables résultats, nous ne trouvons à jetqr que quelques reproches dont la philantropie ne tardera pas sans doute à détruire le principe.

Je ne parlerai pas de l'empiétement des religieuses sur les fonctions administratives. Depuis deux années, les bonnes mères ont perdu du terrain , et nous croyons que nous ne sommes pas éloignés du moment où les filles de Saint- Augustin, les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul et autres rentreront dans l'esprit de leur association, qui est toute de charité.

Je ne voudrais pas lire long-temps encore devant chaque lit de l' hospice l'affiche imprimée , sorte d'extrait de naissance qui révèle le nom , l'âge, la demeure et la profession du malade. Dans notre siècle, qui s'est signalé et se signalera encore par tant de révolutions financières, plus d'un homme qui repose aujourd'hui sur Pédredon de son luxurieux hôtel est promis peut-être pour ses vieux jours à la couche de l'hôpital. Qu'on

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le laisse mourir sans placarder sa destinée. Un Gilbert ou un autre Malfilâtre peut venir rendre le dernier soupir sous les voûtes de PHÔtel-Dieu. Que son nom ne réveille pas la curiosité du promeneur. Que personne ne sache quel est le poète que son siècle a laissé mourir de faim.

Je voudrais aussi que les habits du pauvre , décédé à l'hospice , fussent restitués à sa famille. C'est peu tie chose pour l'administration de se priver du boni de quelques lambeaux de hardes, Mais, en matière de bienfaisance, toute idée de spéculation fait tache.

Mercier écrivait à propos des inhumations des hospices :

« Les corps n'ont point de bière , ils sont cousus dans une serpillière ; on se dépêche de les enlever de leur lit, le chariot qui les porte est traîné par douze hommes. Un prêtre sale et crotté, une cloche, une croix, voilà tout l'appareil qui attend le pauvre. »

Aujourd'hui, tout ce qui reste de vrai dans la description que l'auteur du Tableau de Paris * fait des hospices , c'est l'enlèvement des corps par chariot ou tombereau couvert, avec cette différence que la voiture est traînée par un cheval, et qu'on a supprimé le cortège du prêtre.

L'administration des pompes funèbres , dont

5a PARIS MODERNE.

les bénéfices sont si énormes, ne devrait-elle pas être chargée (par clauses de bail) des inhumations des hospices? Il suffirait de construire, pour chacun d'eux, une voiture spéciale. Il importe % à l'humanité et aux lois de convenance (et je soumets cette observation à l'attention de M. Desportes , dont le zèle n'est jamais en retard quand il s'agit d'amélioration dans le régime des hospices), il importe à l'humanité et aux lois de convenance que le peuple ne puisse plus nommer le char funèbre des hôpitaux le Tombereau des Abattoirs.

Maurice ALIÏOY.

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# Vidocq, qui fait autorité en pareille matière , nous dit dans ses mémoires qu'il y a cinquante mille personnes a Paris qui se lèvent chaque matin sans savoir comment elles dîneront. On peut supposer, sans exagération, qu'il y a un pareil nombre d'individus, qui chaque jour, en sortant de leur lit, ne savent comment ils emploieront les quinze heures qu'ils ont à vivre, et qui, l'hiver

surtout 9 sont d'autant plus embarrassés de leur temps, que leur budget se refuse a Fâcha t de l'humble falourde et de la modeste chandelle. Les misérables dont parle Fex-ehef de la police de sûreté peuplent en grande partie les estaminets, et les autres forment le noyau qui stationne dans les cafe's depuis le matin jusqu'au soir.

Car les cafés et les estaminets n'ont entre eux aucun rapport, ni d'habitués, ni de localités, ni d'objets ordinaires de consommation..

Les cinquante mille oisifs dont je parIaîs>toutà-l'heure, disséminés dans tous les cafés de Paris, ne font pour chacun de ces établissemens qu'un petit nombre de pratiques stationnaires, et encore n'est-ce que pendant la froide saison qu'on les voit périodiquement revenir occuper toujours la même place* toujours à la même heure. A l'inverse des hirondelles , avec lesquelles ils ont cependant des rapports d'habitude et de fidélité au même nid, c'est l'été qu'ils consacrent à leurs émigit- ^ tions. Ces mêmes figures que vous voyez, pendant l'hiver, immobiles autour du poêle d'un café, * vous les rencontrez, pendant les chaleurs, à la Petite-Provence, au Luxembourg, sur les bancs du Palais-Royal et quelquefois au-delà des barrières. Ce sont en général de fort braves gens, mais qui ne connaissent que la loi de nature;

tBS CAFÉS ET LES ESTAMINETS. 55

ils pensent assez raisonnablement qu'en les jetant sur terre Dieu a pris rengagement implicite de leur fournir, selon leurs besoins, du frais ou du chaud : l'ombre de nos jardins satisfait à la moitié de leurs exigences; Pautre moitié, ils la trouvent chez hs maîtres de cafés qu'ils regardent comme les délégués d'en haut, chargés de suppléera ce qui leur manque chez eux. Un café est une succursale al leur chambre à coucher, une pièce de leur appartement, séparée des autres. par un intervalle plus ou moins éloigné : ils y causent de leurs affaires, ils y dorment, ils y ronflent, mais ils n'y mangent pas.

Ces éternels commensaux sont une véritable lèpre pour l'homme affairé, qui, voulant lire un journal qui l'intéresse, entre dans un café pour y dépenser la demi-heure dont il peut disposer. Il sera presque toujours obligé de partir, sans avoir pu obtenir la feuille, objet de sa convoitise. L'habitué est là , qui doit s'emparer de tous les journaux avant que personne y jette les yeux; souvent même il ne veut pas attendre que le garçon les ait fixés sur la planche destinée à les recevoir ; dès qu'un porteur lance sur une table le Courrier , les Débats ou le Charivari, l'habitué s'en empare, enlève lui-même, la bande, l'emporte dans son coin, avec l'âpreté d'une

fourmi qui renouvelle son grenier d'abondance , et savoure lentement, et lettre par lettre, la bienheureuse feuille qui doit abréger sa journée. Si encore il se contentait de la lire, il faudrait bien que cela finît; mais s'il découvre quelque nouvelle intéressante, quelque réflexion qui sympathise avec son opinion^ ilgguitte sa place, va faire part de sa découverte à un confrère, et voilà nos deux hommes discutant comme à la tribune sur le pour et le contre de la question que le journaliste a soulevée. Pendant ce temps - là les consommateurs s'impatientent : — Garçon , j'ai retenu les Débats! — Garçon, la Quotidienne : voilà deux heures que je l'ai demandée ! — Garçon, le Charivari 1 '—le Corsaire ! — leNationalJ^— Tout à l'heure, Monsieur; je l'ai retenu pour vous. Et l'habitué ne voit rien, n'entend rien; il continue son commentaire, relit dix fois la même phrase, pour y puiser de nouveaux argumens, et se fâche contre le garçon qui, au bout de deux heures, vient lui rappeler qu'on lui a retenu le journal.

Et nul moyen de s'opposer à ces accaparemens! l'habitué a si bien su s'implanter dans le café auquel il a donné sa confiance, que maître et garçons ont fini par le considérer comme partie intégrante de l'établissement, et n'oseraient pas

lui -faire une observation. Et puis l'habitué est, en général, un homme tranquille, poli, et de manières patriarcbales. Il a cinquante ans au moins, des lunettes, une perruque, des souliers lacés, un chapeau de feutre, une redingote à la propriétaire, un mouchoir dè fil et une tabatière. Quand il a fini la lecture des journaux, il sait se rendre utile à la maison qu'il fréquente; il appelle le garçon* trop lent à se rendre aux désirs du consommateur; il vous donne l'heure au juste si la pendule va mal; il vous offre du tabac lorsque vous avez oublié votre boîte; il vous indique le journal et jusqu'à la colonne où se trouve la nouvelle que vous voulez lire; c'est un homme attentif à tous vos mouvemens, à toutes vos fantaisies: vous lui croiriez un intérêt dans la maison, tant il veille à ce que rien ne vous manque.

Bien> différente est la physionomie des estaminets ; et cependant, comme les cafés et beaucoup plus encore que les cafés, ils sont la propriété exclusive d'un certain nombre d'habitués qui sont sûrs de s'y rencontrer a toutes les heures du jour. C'est à peine si, de loin en loin, on y voit ce qu'on appelle, en terme de commerce , quelques biseaux de passage. Cela tient à la spécialité de ces sortes d'établissemens.

Les estaminets sont dévolus aux cinquante

mille pauvres diables dont parle Vidocq. Comme ces hommes ont en général un costume en rapport avec leur situation financière , et que, dans un estaminet, on est moins difficile sur la mise que dans un café, ils abondent tous dans ces lieux consacrés exclusivement aux fumeurs, aux joueurs de billard et aux buveurs de bière.

N'était l'éternel brouhaha qu'on y entend, un estaminet rappellerait parfaitement ces tabagies flamandes, conservées dans toute leur pureté native en Hollande et en Belgique , où soixante lourdauds restent des cinq heures de suite sans se dire une parole, occupés à s'envoyer toutes les trois secondes une bouffée de tabac dans les yeux.

Les habitués des estaminets ne confisquent pas, comme ceux des cafés, tous les journaux à leur profit. La lecture d'un article ressemblerait pour eux à une occupation, et ils ont toute espèce d'occupation en horreur. Ce sont tous gens à l'imagination aussi paresseuse que la main , qui , de leur vie, n'ont eu une pensée autre que celle de leur existence journalière ; qui, chaque matin, est pour eux un problême toujours résolu le soir.

Munis d'une pipe qui compose tout leur avoir, ils se rendent dès le matin dans l'estaminet qu'ils ont choisi pour résidence ; et la , tout en aspirant la fumée qu'ils chassent ensuite devant eux ,

ils s'établissent juges d'un coup de billard ou d'une partie de dominos. Il est rare qu'ils n'attrapent pas , par ce moyen, un verre de bière ou de punch qu'ils ont toujours soin d'accompagner d'une corbeille de croquets ou d'échaudés. Cette dîme qu'ils prélèvent sur les consommateurs, et qui se renouvelle souvent cinq ou six fois par jour, leur tient lieu d'une nourriture plus substantielle qu'il leur faudrait gagner par un travail quelconque.

On ne voit guère que des gens de cette sorte parmi les habitués des estaminets ; aussi , un estaminet, pour un homme qui a les manières du monde, a-t-il quelque chose de repoussant et de hideux. Tous ces hommes aux bottes crottées, aux habits râpés, aux chapeaux luisans, à la barbe longue, à l'épaisse moustache , à la cravate noire sans linge, aux manières communes, au langage d'argot, font presque lever le cœur : on se rejette en arrière par la pensée, et l'on se croit transporté dans une société de truands (i).

Autrefois qu'il était du plus mauvais ton de

fumer dans les rues et dans les jardins publics ,

tous ceux qui brûlaient du tabac étaient bien

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(I) Il y a sans doute des exceptions à la règle } mais quand on veut peindre des mœurs, il faut nécessairement envisager les généralités.

6o PARIS MODERNE.

obligés d aller se renfermer dans un estaminet. Aussi les estaminets n'avaient-ils pas alors ce caractère exceptionnel qui maintenant les distingue. Mais aujourd'hui que les jeunes gens les plus élégans peuvent se montrer sur les boutevarts avec un cigare à la bouche • les estaminets ne sont guère fréquentes que par des hommes que Ton ne voit que là , et qui n'oseraient pas se montrer ailleurs au grand jour.

Puisque j'ai parlé tout à l'heure d'exceptions , j'en citerai une vraiment remarquable. L'estaminet hollandais , situé au Palais-Royal , a une spécialité tellement individuelle, qu'il est impossible de lui appliquer aucune des observations que mérite la spécialité commune à tous les autres lieux de même nature. Là, aucune de ces physionomies que l'on remarque dans les estaminets ordinaires : mais un public comme dans les cafés du meilleur genre , et surtout un grand nombre d'étrangers. On s'y donne rendez-vous de cinq cents lieues. En Italie, en Allemagne, en Russie, on se promet de se rencontrer tel jour, à telle heure, à l'estaminet hollandais: et l'estaminet hollandais est si bien connu , que jamais personne n'est obligé de demander où il se trouve : c'est un point de réunion comme la Bourse ou le foyer de l'Opéra.

Les cafés et les estaminets. 6i

H y a cinquante ans, les cafés de Paris s?élevaient à peine à sept cents; aujourd'hui ils ne sont pas loin de sept mille. Cette différence est énorme. La population , il est vrai , s'est accrue depuis ce temps d'une manière assez sensible; mais cet accroissement n'est pas du tout en rapport avec celui des cafés. Il est fort difficile d'assigner une cause bien juste à cette prodigieuse augmentation.

La cherchera<-t-on dans la soif de politique qui dévore toutes les classes de la société? Mais ceux qui ne veulent que lire les journaux ne vont pas dans un café ; ils préfèrent les cabinets de lecture où ils sont sûrs d'en trouver un plus grand nombre , et où , pour deux sous par jour, ils peuvent à leur aise s'instruire à l'art de gouverner. Je crois plutôt qu'il faut chercher la raison du grand nombre des cafés dans le peu de débouches ouverts au luxe de la population.

Une paix de vingt années a jeté dans la circulation une multitude d'existences que l'industrie, malgré ses immenses progrès , ne peut parvenir à défrayer : sortes de machines, pour la plupart, qui souffrent de la comparaison que Ton fait d'elles aux machines bien plus rationnelles et bien plus économiques, importées de l'Angleterre et des Etats-Unis. Parmi tous ces êtres

qui veulent leur part du soleil, il en est un cer tain nombre qui ont reçu une éducation quelconque, et d'autres qui, privés d'éducation, n'ont pas même appris un état, comptant sans doute sur une guerre pour le, moment où ils seraient forcés de se suffire à eux-mêmes. Vient le moment où il faut que tous ces gens-là trouvent à se caser : les premiers se font hommes de lettres ou vaudevillistes ; il faut aux seconds un état qui puisse s'exercer sans apprentissage , et l'état de limonadier est admirablement imaginé pour cela. On loue une boutique , on achète à crédit du café, du sucre et du vin; pour cinq cents francs de plaqué , on simule une argenterie colossale , et l'on pose dans son comptoir en attendant les chalands. Au bout de quelques mois, on fait faillite, et, à l'aide des marchandises que l'on n'a pas payées, on va s'établir autre part. Voilà pourquoi le nombre des cafés est, depuis une vingtaine d'années , si considérable , et pourquoi il ne diminue pas malgré les fréquentes dégringolades que le tribunal de commerce nous révèle chaque jour. #

Les cafés ont complètement changé de physionomie depuis l'empire, ou plutôt ils n'ont plus aucune espèce de physionomie. Cela tient à ce que la société manque d'individualité. Sous le

règne de Napoléon , il n'y avait point d'hommes, oisifs; c'était à peine si l'armée laissait à l'industrie et au commerce le nombre de bras nécessaire à leur exploitation. Aussi , voyait -on dans les cafés très peu de bourgeois ; les militaires défrayaient seuls ces sortes d'établissemens, et ilsy suffisaient que de reste. Les tranquilles citadins étaient même empêchés d'aller dans les cafés par la certitude d'y trouver tout un étatmajor de sous-lieutenans , parlant batailles , et causant entre eux d'une extrémité de la salle à l'autre ; car ils se connaissaient tous , et un café était pour eux une succursale du bivouac. Les objets de consommation n'étaient pas alors aussi variés qu'ils le sont aujourd'hui; ils se ressentaient des goûts et des habitudes des consommateurs. Le punch et les liqueurs fortes se montraient seuls sur les tables : la limonade était en baisse, et le verre d'eau sucrée était souverainement méprisé. Deux ou trois cafés seulement voyaient se presser dans leurs salons les femmes élégantes et les jeunes gens à la mode qui , dans les chaudes soirées, venaient y prendre une glace ou un sorbet. A l'exception de ces maisons spéciales, tous les cafés de Paris se ressemblaient , au luxe près.

Aujourd'hui, tout le monde va au café; les

étrangers surtout augmentent de beaucoup la clien telle de ces établisscmens. C'est une ressource que les limonadiers n'avaient pas sous l'empire. La guerre permanente que la France soutenait contre le continent empêchait les peuples voisins de venir fouler notre sol : maintenant que, grâce à la paix à tout prix, nous sommes devenus le peuple le plus mouton de la terre, nous faisons avec l'étranger un échange de politesse et de produits dont les cafés, les restaurans et les hôtels garnis se trouvent à merveille.

Autrefois encore , il était presque d'aussi mauvais ton d'aller, le jour, au café , qu'il est de mauvais ton d'aller aujourd'hui au cabaret. Maintenant qu'une grande liberté s'est introduite dans nos mœurs, chacun fait ce qu'il veut, et l'on peut passer sa journée au café sans craindre de se voir montrer au doigt.

Une des raisons qui font surtout que tout le inonde, aujourd'hui, fréquente les cafés, c'est que tous les cafés se sont érigés en restaurans. Lorsqu'on n'y trouvait que des rafraîchissemens, les rigoristes regardaient comme du temps et de l'argent perdu, l'argent et le temps. que l'on y dépensait; mais comme il faut déjeûner, que tout le monde n'a pas une maison montée, et que ceux même qui en ont une prennent, pour

la plupart , leur premier repas entre deux courses pour ne pas interrompre leurs affaires ; il est résulté de là qu'il est d'usage de s'attabler dans les cafés, bien préférables à la plupart des restaurans pour l'élégance et la promptitude du service et pour les journaux que Ton y peut lire en bien plus grand nombre.

De l'augmentation des cafés et de l'usage qui en permet l'entrée à toutes les classes , il est advenu que la physionomie de ces sortes d'établissemens s'est fondue dans un ton commun, et qu'il n'existe pas comme autrefois de cafés spéciaux. On chercherait vainement aujourd'hui, par exemple, un café Procope où l'on puisse voir réuni dans une étroite enceinte tout ce que la littérature offre de plus remarquable ; et c'est tout simple: le domaine de la littérature s'étantvu envahi par des hommes Sans mission , les écrivains de talent ne veulent pas se trouver confondus avec les écrivassiers, et ils restent chez eux. Cela est tellement vrai, que , dans les cafés des théâtres , où l'on remarque surtout des auteurs dramatiques , vous ne trouverez jamais que . tout ce qu'il y a de plus ordinaire parmi ces messieurs , et que vous y chercherez vainement ceux qui se sont acquis quelque réputation.

Il est cependant quelques cafés que certains

usages , scrupuleusement conservés par les propriétaires qui s'y sont succédés , marquent d'un signe particulier et ineffaçable. Le café de la Régence , par exemple , doit sa grande réputation bien moins à la supériorité de ses objets de consommation qu'aux joueurs d'échecs qui s'y donnent rendez- vous de Paris et de la province. Une vingtaine de braves gens

Qu avec fureur possède L'amour du jeu rêveur qu'inventa Palamède.

occupent , comme s'ils les avaient louées à bail, les cinq ou six tables qui se trouvent au fond du café à gauche. Là, ils passent leur vie, concentrés dans les mouvemens de leurs bataillons d'ébène et de leurs soldats d'ivoire. Cette partie du salon de la Régence est comme une chambre à part que les joueurs d'échecs ont tellement bien confisquée à leur profit, qu'il ne viendrait à personne l'idée d'aller s'y asseoir, même quand il n'y aurait pas de place aux autres tables.

Le café Manoury , situé sur le quai de l'Ecole, est, pour le jeu des dames, ce que le café de la Régence est pour le jeu d'échecs.

ïl est un autre café qui réunit à lui seul trois sortes de spécialités : c'est le café Tortoni. Le matin, ses excellera déjeuners froids attirent

LES CÀFÉ> m W RS^ÀMINETS. 6?

le* agens de change , les banquiers et Je» fosrhionables de la Chaussée d'Antin ; à quatre heures, les spéculateurs de la Bourse se réunissent devant sa façade, et y continuent les opérations et les marchés que la fermeture du temple de. Plutus a interrompus ; enfin , le soir , les hahitués du boulevart de Gand y vont savourer le thé impérial el l'arôme des fruits et des plantes convertis en pyramides glacées.

Quoiqu'il y ait à Paris peu de cafés spéciaux, et que tous soient à peu pri s fondus dans un moule commun, il en est cependant quelques uns qui méritent une mention honorable, et que l'on se plaît à indiquer aux étrangers quand on veut leur faire les honneurs de la capitale.

P'abprd , et priuii inter pares , notons sur nos tablettes les quatre grands cafés du Palais- Royal : Le café Letublin, le café de Foi, le çaffr de la Rotonde, et le caje Çorazza. Ce sont de ces vieux monumens que Ton s'empresse çfe visiter lorsque Ton arrive dans une ville -> forts d« leur renommée, ils n'ont pas donné dans 1$ çharlatamsuitfâu^

d« la dorure ; Us ont conservé leur antique costume et leur supériorité proverbiale.

Ainsi du café Procope et du café Alle^; ce dernier, cependant, a obéi quelque peu aux

ambitions du jour : il a joint à son café un restaurant du meilleur goût, où les heureux du siècle peuvent aller se délasser du Rocher de Cancale et des Frères Provençaux y sans s'apercevoir d'une trop brusque transition.

Prosternez -vous, viveurs classiques dont l'estomac religieux conserve dans toute leur intégrité les mœurs douces et confortables de la Régence ! Le café Gobillard est à vous : c'est l'arche sainte qui a recueilli précieusement les privilégiés échappés au déluge où se sont englouties nos vieilles coutumes. Je ne vous vanterai pas Gobillard; je ne vous dirai pas tout ce qu'il y a de prévenant, d'aimable , de gaies et bonnes manières chez ce jeune homme hospitalier qui s'est placé, avec tant de bonheur, sur la limite qui sépare deux siècles; je ne vous parlerai pas de son cœur, meilleur encore que sa cuisine; deux mots retentissans suffiront à l'éloge de Gobillard : il a rétabli les soupers !W

Et vous, café Minerve, où le moka s'est conservé dans sa pureté native; et vous, café Turc aux délicieux bosquets, aux suaves concerts, recevez ici l'expression de ma gratitude aussi franche que vive : c'est la reconnaissance de l'estomac , plus sure mille fois que celle du cœur.

Les cafés de Paris sont presque tous sous la

présidence d'une demoiselle de comptoir. Le choix de cette jeune personne importe beaucoup au succès de rétablissement. Il faut qu'elle soit jolie, avenante; quelle ait toujours le sourire sur les lèvres pour celui qui vient payer le prix d'un modeste verre d'eau-de-vie , comme pour le riche consommateur qui vient acquitter une carte de vingt francs. Une demoiselle de comptoir doit avoir l'œil partout et nulle part; elle ne doit jamais entendre les propos lestes qui peuvent arriver jusqu'à son oreille , et elle doit recevoir, avec une égale apparence de plaisir, les complimens de tout le monde. A l'instar de madame de Maintenon , qui savait remplacer le rôti par une anecdote , une demoiselle de comptoir , par la grâce de ses manières', par le charme tle sa figure , et par le bon goût de sa toilette , doit étourdir le consommateur sur le mariage illicite du café et de la chicorée, ou sur une tasse de crème trop chrétiennement baptisée.

Un maître de café ne doit pas avoir d'opinion: on doit trouver également chez lui , le National et la Quotidienne , la Gazette et le Courrier, le journal des Débats et la Tribune. S'il est assez malheureux pour que sa maison devienne le lieu de réunion d'un parti , il doit veiller à ce que les discussions aient lieu à voix basse, et

surtout, éviter soigneusement de laisser voir sâ fàçon de penser; il doit refléter toutes les nuances comme sa cave à liqueurs.

La politesse doit être la première loi d'un maître de café. Lorsqu'il arriva qu'un consommateur n'a pas d'argent sur lui , il ne doit pas lai faire d'observations ; cela petit amener une discussion désagréable pour les assistais , et puis le plus honnête homme du monde peut avoir «publié sa bourse.

La confiance est , en général , la vertu dis^ troctive des limonadiers de Paris. Je ne doute pas qu'ils n'en soient souvent dupe» , mais ils pensent avec raison qu'il vaut mieux être trompé par dix fripons, que d'affliger un honnête homme.

Il y a,vingt-cmq ans, à peu pros, un homme d'un certain âge , dont la mise annonçait l'aisance, et dont la figure commandait le respect, allait tous les matins au café de Foi, prendré Une tasse de café qu'il accompagnait d'un petit pain et d'un beurre. Un jour , cet homme s'en va sflws payer , de même le lendemain, de même te jour suivant; le garçon se décide enfin i prévenir son bourgeois. — C'est bien , lui dit celui-ci , vous continuerez de servir ce monsieur» sans jamais lui faire k momére observation.

L'habitué vint ainsi pendant une année entière sans jamais payer sa consommation, et cessa toutà-coup ses visites. Le maître du café de Foi avait tout-à-fait oublié se singulier personnage j lorsqu'un jour il reçoit^ franches de port, douze caisses de café et douze caisses de sucre. A cet envoi était joint une lettre explicative. C'était un cadeau de l'homme aux déjeuners. Riche propriétaire de la Martinique , il s'était trouvé tout-à-coup privé de nouvelles de son correspondant , et réduit à un grand état de gêne ; et c'était pour reconnaître la politesse et l'obligeance du limonadier , qui n'avait pas eu l'air de s'apercevoir de l'emprunt forcé qu'il lui faisait chaque jour , qu'il le priait d'accepter cette marque de souvenir.

C'est ce même propriétaire du café de Foi qui , prévenu par un de ses garçons qu'un homme fort bien mis , venait de glisser un couvert dans sa poche, défendit que l'on dît un mot, et se contenta d'ajouter sur la carte à payer du consommateur : plus , pour un couvert d'argent que monsieur a mis dans sa poche, 5o francs. Le voleur paya sans observations, et ne revint plus.

Ce sang froid ne vaut-il pas mieux qu'une scène scandaleuse?

James ROUSSEAU.

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