ANTOINETTE, ROR1NEAU, ANTOINE
RORISEAU, à Antoine.
Tu vas voir si je sais prendre les grands airs d'un homme comme il faut... Ah! c'est la soubrette... Ce n'est rien!
N'importe? pienez les grands airs comme si c'était une femme.
Oui, et observe-moi bien. J'imite le comte de Valbcllc à ravir... (v Antoine.) Vicomte... voilà un minois charmant. Qu'en dis-tu?
ANTOINE
En voyant une Grâce, on devine que Vénus n'est pas loin...
ROBIN E AD, à part à Antoine.
Imbécile, pourquoi ne m'as-tu pas vendu ce bon mot!... Je t'en aurais donné dix pistoles, pour m'en servir ce soir.
ANTOINETTE, avec une révérence.
Mademoiselle Clairon est à Paris.
ROBINEAU
Non, elle est à Versailles. Tu vois que je sais tout, petile.
LA SOUBRETTE DE CLAIRON. loi
ANTOINETTE
Moi je ne sais rien, (v part.) Soyons ingénue.
HOBIN'EAU.
Rien?
ANTOINETTE
Je sais qu'elle est arrivée hier soir avec un air très-sombre ; mais comme elle venait de jouer la tragédie, j';ii cru qu'elle continuait .. Elle est entrée en déclamant ceci :
Fuyons ce palais sombre et ces funestes lieux; Oui, j'en échapperai, même malgré les dieux.
ROBIiNEAU, à Antoine.
Tiens! elle ne déclame pas mal! (a Antoinette.) Ah! je vois qu'elle ne t'a rien dit...
ANTOINETTE
Y a-t-il quelque danger pour mademoiselle?
ROISINEAU.
Hélas! oui.
ANTOINETTE
Vous me faites trembler!
ROBINEAU
Rassure-toi, je suis là. Tout le mal que lui l'ait le comte de Val belle, je puis le réparer, moi !
ANTOINETTE
Le comte de...
ROBINEAU
Oui, le comte de Vaibelle veut enlever mademoiselle Clairon
au théâtre, dont clic est la gloire ; et, pour arriver à son but, il lui fait l'aire mille sottises qui la brouillent avec la ville et avec la cour. La ville, ce n'est rien, ça n'existe pas; mais la cour!... Oh! madame de Pompadour ne pardonnera jamais à mademoiselle Clairon son équipée d'hier soir!
ANTOINETTE
Hier soir mademoiselle Clairon a insulté madame de Pompadour! Ah! mon Dieu!... Nous coucherons demain à la Bastille!
A la Bastille des comédiens.
ANTOINETTE
Au For-1'Évêque.
ROBINEAU
Bassure-loi, te dis-je, je suis là, moi. Tu sais que j'ai le bras long en cour.
ANTOINETTE
Mais vous ne m'avez pas dit l'équipée...
ROBINEAU
Ah! petite curieuse. Voici l'événement: On jouait les Uoraces. Un acteur de province débutait ; il se nommait Landrol, ou Blênig... ou,..
ANTOINE
Grimald...
Grimald, c'est cela! .l'étais en loge avec l'abbé de Chaulieu...
ANTOINETTE
Avec l'abbé de Chaulieu?
ROBINEAU
Parbleu ! Il me doit vingt mille écus !
ANTOINETTE
C'est différent.
Au quatrième acte, au moment où Landrol...
ANTOINE
Grimald...
ROBINEAU
Grimald va tuer mademoiselle Clairon, en lui disant :
Déclamant.
Ainsi soit immolée de mes mains Toute personne qui osera verser des larmes Sur un ennemi des Romains...
Le vers est plus court.
Antoine s'asseoit devant le guéridon et dévore Yen-cas.
Tais-toi... un pareil vers ne saurait être trop long... Mademoiselle Clairon fait un faux pas et tombe avant le coup d'épée d'Horace. M. de Valbelle, qui était assis sur une banquette dans le salon du père des Horaces, pousse un cri et se lève pour courir à mademoiselle Clairon. Aussitôt l'acteur Landrol retient brusquement le comte de Valbelle, remet son épée au fourreau, ôle son casque de feutre, s'incline avec respect, en galant chevalier, arrondit gracieusement son
2G0 NOUVEAU THÉATH E M SALON.
bras, et présente la main à mademoiselle Clairon pour la relever. Notre illustre tragédienne accepte la main avec un sourire charmant, se relève, et remercie Laurirol parla révérence du menuet d'Exaadet. Horace remet l/épée à la main, redit le fameux vers... Ainsi soit immolée... et tue mademoiselle Clairon, qui tombe dans la coulisse et se relève toute seule en riant aux éclats. La salle entière se met à rire à son tour, chose défendue dans une tragédie, et madame de Pompadour, prenant son air le plus sérieux, quitte sa loge en disant, avec ses beaux yeux qui disent tout : « On ne rira pas demain ! » Moi, qui comprends la langue Pompadour, j'ai tremblé pour mademoiselle Clairon, pour le comte de Valbelle, pour tout le monde, excepté pour moi!
ANTOINETTE. Fausfe sortie.
Bonsoir, monsieur le fermier général.
ROBINEAU
Eli bien, tu nous quittes?
ANTOINETTE
Je tremble pour moi; je vais faire mes paquets et m'embarquer au pont Neuf, sur le coche d'Auxerre.
ROBINEAU
.Enfant, que crains-tu? Tu n'étais pas au théâtre.
ANTOINETTE
Belle raison! C'est comme si vous me disiez: Que crains-tu? tues innocente! bonsoir, monsieur Robineau.
Antoine se verse à boire.
IlORINEAU, la retenant.
Veux-tu donc rester... Tu ne me connais donc pas, loi qui sais tous les secrets de la maison en écoutant aux portes?
ANTOINETTE
Pardine, je fais mon métier. Les portes sont faites pour instruire les gens de service; s'il n'y avait que des fenêtres dans une maison, je ne servirais pas.
Alors tu sais que moi, fermier général, Bernard Robineau, je tiens la clef d'or de Versailles ; tu sais que le roi m'a confié deux fois sa vaisselle, en échange de...
Oui, je sais que vous avez prêté sur gages à Louis XV, je dis le mot crûment.
Soit, c'est plus clair... Tu sais que madame de Pompadour n'a que deux cent mille livres de rente...
Voilà une bonne place! Je ne gagne que cinquante écus, moi !
ROBINEAU
Et lu économises?. . .
ANTOINETTE
Cent écus.
ROBINEAU
Madame de Pompadour fait des dettes.
ANTOINETTE
Est-elle heureuse !
ROBINEAU
Et elle les paye.
ANTOINETTE
Il faut bien qu'elle soit honnête de quelque manière.
ROBINEAII.
C'est sa verlu.
ANTOINETTE
Une de trop.
ROBINEAU
Mais si elle ne l'avait pas, je ne lui aurais pas prêté ee malin encore six mille écus pour une parure de diamants dont elle n'a pas besoin.
ANTOINETTE
Est-elle femme !
ROBINEAU
Tn vois donc que si je te protège tu n'as rien à craindre du côté de la rue des Tournelles.
ANTOINETTE
Vous serez donc mon protecteur...
ROBINEMJ, lui donnant une bourse.
Voici un à-compte sur tes économies...
ANTOINETTE
.le ne compte pas...
ROBINEAU
C'est une dette que tu contractes avec moi.
ANTOINETTE
Vous savez que la seule vertu de madame de Pompadour me manque.
Mais tu en as d'autres?
ANTOINETTE
Toutes les autres, et je ne rends pas une delte.
ROBINEAU
Mais tu rends un service?
ANTOINETTE
C'est plus aisé.
ROBINEAU
Tu obéis à un ordre?
ANTOINETTE
Pas toujours.
ROBINEAU
Avec une bonne gratification?
ANTOINETTE
Toujours.
ROBINEAU
Au moins, tu as de la franchise.
ANTOINETTE
Avec les fermiers généraux.
ROBINEAU
Je te choisirai un mari.
Ah! ce n'est pas le mari qui me manque!
ROBINEAU
Que te manque4.il?
ANTOINETTE
Rien... La dot!
ROBINEAU
Je te la donnerai.
ANTOINETTE
Après cela, si pour mari vous avez à m'offrir un petit fermier général de la banlieue de Paris, ou bien un petit vicomte. . .
robi.neau, riant.
Cela ne te ferait pas peui ?
ANTOINETTE
A moi ! Une soubrette de comédie n'a peur de rien. Je suis noble aussi; ma grand'mère s'appelait Eve. M. de Voltaire m"a embrassée le soir de Zaïre, et M. Diderot m'a fait la cour six mois; je le congédiai, et il embrassa la philosophie
pour se consoler,
ROBINEAU
Tu es digue d'être vicomtesse.
ANTOINETTE
Madame de Pompadour était marquise comme moi. Elle était soubrette; cela me donne de l'émulation.
Chut! Les arbres parlent.
ANTOINETTE
Mais ils n'entendent pas.
IiOIilNEAU.
Mais moi, je l'entends.
ANTOINETTE
Et vous ne parlez pas.
ROBINEAU
Qui sait!,.. Enfin, si tu me sers bien, je nie tairai.
ANTOINETTE
Voilà tout?
ROBINEAU
Et je te donnerai une dot.
ANTOINETTE
Bien grosse?
ROBINEAU
Oui,
ANTOINETTE
Avec une parure de diamants?
Tu es insatiable.
ANTOINETTE
Vous ferez danser l'anse du panier de la ferme; un liard d'impôt de plus, à la gabelle, sur le poivre ou le sel. Vous voyez que je connais votre métier.
ROBINEAU
Parbleu!... C'est le tien!
ANTOINETTE
En petit... Écoutez, monsieur Robineau, je vais vous parler franchement...
ROBINEAU
Comme une femme?
ANTOINETTE
Comme un ami... Vous n'êtes pas ce qu'on appelle un homme d'esprit...
ROBINEAU
Ah! si je voulais... avec mon argent je serais Voltaire.
ANTOINETTE
Vous vous ruineriez et vous resteriez Robineau!... Mais vous êtes très-rusé, très-malin, très-roué...
ROBINEAU
Avec les femmes..,
De chambre... Vous voulez me mettre de votre parti contre M. de Valhelle. Eh bien, je me donne à vous, comptez sur moi. J'ai un faible pour les gens riches.'
ROBINEAU
Tu as l'oreille de la maîtresse?
ANTOINETTE
Sur les lèvres.
ROniNEAII.
-Je le sais. Eh bien, lu rompras le mariage de mademoiselle Clairon avec M. de Valhelle. Un gentilhomme épouser une comédienne! quelle horreur ! Voilà, le texte que tu développeras à l'infini, le malin au petit lever, le soir au grand coucher, dans celte retraite de Marly,
Oui! Je la réveillerai et je l'endormirai avec cette chanson et ce refrain: «Oh! quelle horreur de se marier! » C'est
compris, il est possible que je réussisse du premier coup.
ROBI.NEAU.
Réussis, et tu seras contente de moi!
ANTOINETTE
C'est que voyez-vous, monsieur Robineau, je suis ambitieuse comme la rivière devant la machine de Marly ; je déteste la plaine, il me faut les hauteurs. Prètez-moi vos rouages de Marly, je monterai jusqu'à Versailles.
ROBINEAU
Mais tu es charmante ! Attends. . . (L'examinant.) Je crois même que tu es fort jolie.
Vous parlez comme un miroir... Écoutez, monsieur le fermier général, si je jouais la tragédie, vous seriez à mes pieds.