SCÈNE X LA COMTESSE, BRIGITTE
BRIGITTE. (Elle entre avec précipitation et se jette aux pieds de sa maîtresse.)
Madame, pardonnez-moi, j'ai tout entendu ; pardonnemoi, et vous verrez si je saurai me punir ! la servante aura le courage de partager le soit de ses maîtres, et de mourir avec eux.
LA COMTESSE, à part.
Bon! voilà l'autre qui s en mêle. (Haut.) Eli bien, oui, je vous pardonne, et laissez-moi tranquille!
BKIGITTE, toujours auï pieds de la comtesse.
Merci, généreuse maîtresse !
30 NOUVEAU THEATRE DE BALOfl.
I \ comtesse, avec impatience.
Oh! laissez-moi donc respirer une minuta..', je m'amuse
trop. J
BRIGITTE, se levant.
Et maintenant, madame, vous allez voir si je sais me punir. (Elle se sert le thé, prend une pose uéroïque et boit. — D'un ton solennel ) C'est moi qui ai fait entrer la mort dans ce salon • eh bien la mort sera contente de moi, je lui donne une victime de plus.
LA COMTESSE
Très-bien, Brigitte. On voit que vous profitez des leçons de I Ambigu-Comique.
BRIGITTE
•le n'ai pas reçu d'autre éducation... Ah ! je sens mon cœur se refroidir!... comme dit madame Laurent... c'est le premier avertissement de la mort... Madame, me permettez-vous de m'asseoir?'
LA COMTESSE
Je n'ai plus de permission à vous accorder, il n'y a dans celte maison qu'une seule maîtresse... la mort !
niiir.iTTE, se laissant tomber sur un fauteuil, Avez-vous vu mourir madame Doche, au Vaudeville?
LA COMTESSE
Hélas! oui.
BRIGITTE
Eli voilà une qui meurt bien.
L\ COMTESSE
C'est khi métier
BRIGITTE
Je vais essayer de mourir le mieux possible... Ah ! si j'avais eu le temps d'inviter mon oncle, lui qui aime tant à voir mourir !
LA COMTESSE, s'asseyant^ côté de Brigitte et lui prenant la main.
Pauvre fille ! mourir si jeune !
BRIGITTE
Et vous donc, madame?
LA COMTESSE
Mais moi, j'ai mérité ma mort, j'ai manqué à mes devoirs; que cela vous serve de leçon, Brigitte !
BRIGITTE
Ah ! madame ! si vous aviez été assez bonne pour m'accorder ma sortie de ce soir, nous serions tous vivants demain ! Vous ne répondez pas?... Ah! mon Dieu! (Prenant la main do la comtesse.) Avez-vous expiré, madame?
LA COMTESSE
Je me prépare, ne me dérangez pas.
Elle s'endort.
BRIGITTE, la regardant.
Ah! elle meurt très-bien... mieux que madame Lacressonnière dans ce fameux drame qui a fait pleurer tout Paris.. . (Regardant la comtesse.) Pauvre femme! et c'est moi qui ai ouvert son tombeau... (Elle pleure.) Si tu es dans le ciel, pardonne-moi.
Elle prend la main de la comtesse.
LA COMTESSE se réveille en sursaut et l'ait tressaillir Brigitte.
Mais voulez-vous bien me laisser tranquille dans l'autre monde! . . ne m'avez-vous pas assez tourmentée dans celui-ci?
BRIGITTE, épouvantée, tombant sur un fauteuil.
Ah ! c'est comme dans Catherine Howard! La morte ne meurt pas !
LA COMTESSE
Brigitte, tant que vous parlerez, i! vous sera impossible de mourir. Reprenez vite votre première position, fermez les yeux, et prêtez-vous un peu à la circonstance... Très-bien! vous voilà dans le bon chemin... vous n'avez pas cinq minutes à vivre. Renversez-vous sur le fauteuil ; nous allons bientôt nous revoir.
BRIGITTE, se renversant .sur le dossier du fauteuil.
Oui, dans l'autre monde... Adieu, madame... le sommeil de la mort tombe lourdement sur mes paupières... I.A COMTESSE, regardant la pendule et à pari. Je crois bien... il est minuit...
BRIGITTE, les yeux fermés.
Le frisson glacé de la tombe court dans mes veines, comme dit madame Essler...
LA COMTESSE se renverse sur son fauteuil et lutte contre le sommeil.
C'est contagieux !
BRIGITTE
- Je ne croyais pas qu'il fût si facile de mourir!
VA de s'endormir.
Elle B'endort. On entend un coup de feu dans le jardin. La comtess' et Brigitte se réveillent en poussant un cri et se lèvent.
BRIGITTE
Qui réveille les moi Is ?
LA COMTE-SE, à Brigitte.
C'est le duel... Mon Dieu !... Quel moment terrible... Ce pauvre duc d'Albonza !